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21 mai 2005 6 21 /05 /mai /2005 23:00

Manille en tant que telle n'a absolument aucun intérêt. C’est une ville composée de quartiers pauvres donc sales et malfamés, ou américanisés au dernier degré : les KFC, Pizza Hut et Mc Donald s'alignent dans des malls bondés parce que climatisés.

En pleine journée, l'air est visqueux, le quidam ne marche pas, il nage dans une mélasse gluante et nauséabonde chargée d'effluves écœurants de pollution, de pisse et de transpiration. Chaque parcelle de tissu agresse la peau et le jean roidi de sueur à moitié séchée refuse de coulisser quand on s'assied. Le Soleil, vertical à toute heure, traverse le ciel comme une boule de feu tiré à gros canon, procurant des longues périodes de chaleur pour des levers et couchers quasi-instantanés : à 18h30 la lueur du jour s’est entièrement dissipée. Nuit d’encre. On se déshydrate donc sans effort particulier : une pellicule marécageuse de transpiration se renouvelle constamment sur nos peaux cramées. L’occupation idéale en journée consiste donc à bouquiner assis parterre au rayon yaourt du super-marché d’à-côté. J’ai un jour décidé de rentrer du travail sans taxi pour parcourir huit cents mètres à pied ; c’est liquide et le visage flou que je parvins, tel une flaque rampante, sur le parvis de l’hôtel devant des mines dégoûtées.

Les tarifs sont en pesos extrêmement élevés : le Coca-Cola coûte souvent 50 pesos, le massage shiatsu plus sauna dans les 750 pesos, une coupe de cheveux 130 pesos et le moindre plat au restaurant ne coûtera pas moins de 130 pesos. Dès que l’on pose ses fesses échaudées par la chaleur du pays et sa population, le compteur du taxi affiche 30 pesos pour atteindre, en bout de course, des sommes astronomiques avoisinant les 100 pesos.

Le Philippin, de toute taille et de tout poids, reste néanmoins et en moyenne de taille inférieure à l’Européen, sans parler de l’Américain. Le Philippin marche lentement, les bras ballants, prend l’ascenseur pour monter ou descendre un étage quitte, dans une tour en comptant quarante-deux, à attendre longuement. Le Philippin mange à peu près toutes les trois heures, des plats à base de riz, de viande sucrée et de pâtisseries grasses. Le Philippin conduit lentement dans de larges avenues rectilignes, klaxonne souvent. Il lui suffit d’une poignée de voitures pour provoquer un merdier sans équivalent. Je ne pourrai commenter en détails les traits philippins, n’y ayant, pour dire la vérité, pas prêter outre mesure intérêt.

Parlons plutôt des femmes.

La population féminine est jeune, composée à 22,74% de gros culs et 24,31% de visages ingrats. Ces statistiques comportant des intersections non négligeables laissent une allègre fenêtre de tir de 73,07%. Une fenêtre largement ouverte, et de l’intérieur dois-je préciser. De tailles diverses, la Philippina a parfois les traits épais de la Malaisie, la peau crémeuse et le nez négroïde. A l’inverse, elle peut emprunter le caractère plus fin et émacié des visages japonais, ou rond des chinois. Sans jamais être totalement obèse, elle chute à des poids effrayant de finesse (à côté desquelles je fais figure de gros), qui laissent supposer que l’on a sous les yeux un personnage filiforme de dessin-animé. Quel que soit son type, elle doit problablement travailler dans l'industrie de la verrerie, sa large bouche aux lèvres charnues semblant optimisée pour le travail en soufflerie. Fine et élancée, les jambes douces et galbées, elle marche sur de hauts talons, ce qui accentue le déhanchement chaloupé de son cul parfait. Elle bouge sur une piste de danse sur comme une Africaine sur des rythmes syncopés, comme une Cubaine sur des mélodies sensuelles : un aperçu presque douloureux des folles chevauchées qu’elle ne demande qu’à gratifier. Son visage satiné, lisse et sans défaut, rend son âge impossible à déterminer entre 16 et 25 ans, ce qui est bien pratique pour les consciences tatillonnes qui miseront sur un 24, très rouge et passe, pour se dédouaner.

La Philippina semble donc génétiquement prédestinée à la prostitution. Elle a même parfois la dentition orientée vers l'avant, témoignage flagrant d'une évolution naturelle pour mieux s'adapter aux glands.

Des cinquantenaires américains bedonnant et libidineux l'ont d'ailleurs bien compris, et s'empressent de poser leurs mains de propriétaires terriens bouseux du Kansas sur les susvisés culs parfaits, désireux de planter leurs drapeaux en terrain très largement balisé. Et elles, de sourire en réponse de leur sourire hirsute de gamines de 16 ans.

Romantisme et poésie, je vous salue.


Sur la terrasse du Café Havana, des filles absolument splendides et torrides, habillées légèrement en fin de journées torrides, attendent que n'importe quel caucasien cause. Attablées en grappes de bombes sensuelles dont une, moche, constitue l’inutile faire-valoir, elles se positionnent, telles sur un plateau d’échec, en prise sur une autre table. La reine menace le pion blanc, couronné roi d’un soir. Elles harponnent alors leurs proies d’un regard langoureux, sans pudeur aucune. Tout plouc qu’il soit, l’homme sera investi du même sentiment que Kalel arrivant sur Terre et se révélant superman, tandis qu’il n’était sur Krypton qu’une goutte d’eau diluée dans l’océan. Car le Blanc a un super-pouvoir : il se sentira soudain grand, beau et musclé. J’ai expérimenté ce sentiment extrêmement grisant. Il est en fait riche ; car j’oubliais de préciser : un euro vaut soixante-dix pesos. Vous pouvez remonter plus haut et calculer.

A quelque moment précis, sur un signe discret, les comparses s’en iront laissant l’une d’entre elles seule et éperdue afin de rendre possible l’abordage. Le Blanc, si peu habitué à pouvoir si facilement "attaquer", finira d’abord sa bière pour se rasséréner avant d’approcher. Il sera surpris par un accueil d’une chaleur inconnue par l'une des plus belles femmes qu’il ait vues.

Penchées sur les billards du Hard Rock Café, sous une lumière diffuse, d’autres beautés fatales frappent la boule blanche pointée avec dextérité, laissant glisser sur leurs généreux appâts des reflets tamisés. Surprenant votre bouche entrouverte assortie à votre regard ahuri, elles trémousseront leur cul toujours parfait, lascives, le long de leur queue au rythme de l’orchestre jouant dans la salle d’à-côté.

Que cherchent ces femmes ? Un expatrié pour se caser ? Un « nid pour pondre », comme l’affirment certains ? Un billet d’avion pour sortir de l’Asie ? Une garantie de sorties pendant quelques soirées ? Toujours est-il, le dépaysement est vite passé : on se lasse d’une telle débauche de perfection, on esquive bien vite des regards complices en prenant une mine agacée, telle une beauté de magazines se faisant sans arrêt aborder. Ce n’est plus le calvaire des belles mais celui des riches. D’autant que les femmes asiatiques semblent frappées d’un défaut dont je reparlerai bientôt.

Dans la Burgos Avenue, le client entre dans un des bars alignés aux ambiances plus feutrées. Des escadrons d’hôtesses viennent instantanément s’écraser sur lui comme des kamikazes japonais. Pearl Harbor. Devant, derrière, sur les côtés, leur visage en gros plans souriant de toutes leurs dents babillent un charmant brouhaha de compliments. On a soudain l’impression, nonobstant l’âge, d’être un bébé au fond de son berceau sur lequel se penchent des dizaines de mamies. Oh qu’il est mimi !

Que l’on ne s’y trompe pas, il s’agit de commerce : ces entraîneuses assoiffées et assoiffantes sont rémunérées pour faire consommer, percevant un pourcentage de ce qu’elles font siroter. La boisson coûte en ces lieux de perdition beaucoup plus cher : autour de 300 pesos la bière. Le client avisé sélectionne en général deux ou trois filles, ce qui lui assure une bonne compagnie sans se ruiner. Les dizaines de filles restantes s’envoleront vers de nouvelles cibles lorsqu’elles comprendront que vous n’êtes pas prêt à soulager leur gosier.

Celui qui souhaite ramener une fille pour coucher doit s’acquitter d’une amende, pour dédommager le bar de ce qu’elle ne fera pas consommer. Les prix sont à négocier avec la Mama-san, la petite vieille sympathique responsable des « ressources humaines » : entre 1500 et 3000 pesos pour la soirée. A l’hôtel, personne ne tiquera : et même au contraire, le lendemain vous aurez acquis une considération nouvelle, celle d'un homme normal à part entière ayant fait ses dignes preuves.

Oui. Les Philippines, c'est le paradis sur Terre.

Pour résumer et achever ce soliloque, je distinguerai quatre catégories de femmes :

1 - celles qui attendent que le Blanc vienne l’aborder ;

2 - celles qui vont draguer le client ;

3 - celles normales et saines, qui constituent tout de même la majorité, ici s'arrete le second degré ;

4 - Grace C. Mais ceci est une autre histoire…

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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14 mai 2005 6 14 /05 /mai /2005 23:00
Préambule : vous noterez que ce message appartient à la catégorie « Récit », ce qui signifie qu’il n’est en rien inventé. J’insiste : tous les faits rapportés sont avérés.

Heure d’embarquement moins une heure, heure limite d’enregistrement moins trente minutes.


- Vous avez un deuxième billet d’avion ?

- P… Pardon ?!

- Pour votre bagage spécial, vous avez un deuxième billet ?

Ma grande valise posée sur le tapis d’enregistrement, j’écarquillai les yeux en jetant un coup d’œil arrière sur le chariot où trônait la pochette glacée de 11x15x21 centimètres d’à peine 800 grammes dont cette conversation était l’objet.


Il n’est pas très commode de voyager avec des seringues réfrigérées. Cela se complique quand il s’agit d’un périple de dix-huit heures, Paris-Amsterdam-Manille, et lorsque l’on sait que les quarante petits millilitres du produit contenus dans une seule seringue coûte la menue bagatelle de six cents euros. Une dose tous les trois jours, vingt et un jours de voyage, soit 4200 euros de médicaments qui doivent rester au frais sous peine de péremption rimant avec une dégradation exponentielle de ma santé. Quel est ce traitement si onéreux ? L’Humira, de la famille des anti-TNF alpha. Oui Madame. Des cellules cancéreuses cultivées dans des reins de hamsters chinois. Je n’en sais guère plus, n’ayant pas souhaiter approfondir la lecture de la notice d’informations après cette première phrase peu engageante : how needs aggravation ?


Dix jours avant le départ.


Je téléphonai à KLM pour m’enquérir des formalités permettant de transporter en cabine ces seringues hérissées d’aiguilles qui feraient tiquer les normes en vigueur de sécurité : mais au vu de la criticité, du prix, de la durée du séjour, il était hors de question de les enregistrer. Aucun problème, me répondit une voix féminine à 0.34 centimes la minute, il fallait effectuer une demande acceptée généralement dans les trois jours ; il me suffisait pour cela d’avoir un certificat médical et de préciser le type de traitement et les mensurations de la mallette les transportant. Je rappelais le lendemain avec ces renseignements. L’Italien qui me répondit ne me demanda rien et m’assura faire son nécessaire. Je lui indiquai cependant en douce les informations requises, traversé d’un léger malaise ; celui, presque physique et semblable à la période d’incubation d’une grippe, qui vous saisit devant la certitude carabinée d’une foirade presque annoncée. Mais non, pas besoin d’autorisation spéciale pour transporter des seringues ; en revanche elle était nécessaire pour garder la mallette au frais. Ah bon, bon, de répondre placidement, le malaise s’aggravant.


Quatre jours avant le départ.


Je rappelai. Hortense-que-puis-je-pour-votre-service ne trouva dans mon dossier aucune trace de réponse ni même de demande. Je manquai de m’étrangler. J’affirmai sur un ton ferme la gravité de la négligence, avant de formuler avec impétuosité l’urgence de la situation. Hortense me rappela le jour même après s’être démenée pour m’assurer que tout était réglé.


Heure d’embarquement moins quarante minutes, heure limite d’enregistrement moins dix minutes.


Je montrai la pochette à la jeune femme.

- Il me faut un deuxième billet pour cela ?

La jeune femme baissa la tête vers son écran, reporta son regard sur l’étui.

- Heu non. Mais, et votre violoncelle ?

- Ppp… PARDON ?!

- Sur votre dossier, il y a une demande pour un transport de violoncelle.

Les mains tremblantes, je lui expliquai le plus aimablement possible les différentes démarches que j’avais effectuées, les trois personnes que j’avais contactées.

- Apparemment, il y a eu un malentendu, qu’elle me répond.

Malentendu. Fort compréhensible d'ailleurs : une pochette de 11x15x21 centimètres d’à peine 800 grammes qui devait impérativement être conservé au frais ne pouvait contenir qu'un violoncelle ! Makes sense. KLM, membre de Sky Team. Toute une équipe à votre écoute et votre service, 0890.710.710 numéro Azur.

- Vous ne pouvez pas passer cela en cabine sans l’autorisation du commandant de bord.

- Je sais ! D’où mes démarches !

- Je suis désolée, il faut attendre que l’avion atterrisse pour le contacter.

- Et pour la correspondance ?

- Pardon ?

- S’il faut absolument l’autorisation du commandant sur le Paris-Amsterdam, il me la faudra aussi sur le Amsterdam-Manille.

- On ne peut rien faire d’ici Monsieur.

- Mais vous ne comprenez pas que je ne peux pas faire le voyage jusqu’à Manille si mes médicaments se retrouvent bloquer à l’escale !

- Je vais voir ce que je peux faire. Est-ce que vous avez un certificat médical ?

- Bien-sûr !

Je lui tendis prestement le document. Elle l’inspecta rapidement.

- Joël, c’est votre deuxième prénom ?

- Ppp… Pardon ?!

- Joël, c’est votre deuxième prénom ?

- Non.

- Le certificat médical est rédigé pour Michel Bloch.

- PARDON ?!

Elle souligna de son doigt son assertion sur le papier. Michel Bloch. Noir sur blanc. Une lame de panique crissa sous ma peau. Quand les choses peuvent aller plus mal, elles vont plus mal. J’argumentai. J’avais le numéro de mon médecin. Mais en ce vendredi 6 mai, week-end prolongé, sera-t-il à son poste ? Et quel crédit pouvait-on donner à une voix anonyme répondant au téléphone ?

- Je vais aller voir avec les postes de KLM. Ici c’est un comptoir Air France, nous n’avons pas accès à votre dossier complet. Je reviens.

Elle nous laissa, ma mère et moi. Ma môman m’avait gentiment accompagné, m’avait aidé à m’expliquer et n’en revenait pas du calme que j’étais malgré tout parvenu à conserver.


Heure d’embarquement moins trente minutes, heure limite d’enregistrement.


Mon mobile sonna en indiquant un numéro non-identifié. Je décrochai.

- Allô ?

- Bonjour, me répondit une voix italienne, ici le service Internet de réservation KLM, je vous rappelle pour vous confirmer que vos singeries sont acceptées. [Promis. Juré. Craché.]

- PP… PP… PARDON ?!!!

- C’est le service Internet de réservation KLM. Il n’y a pas de problème pour vos singeries, tout est ok.

Il avait effectivement fallu qu’il répétât pour que je le reconnusse.

- Mes seringues !

- Oui ! Pardon, vos seringues.

- Je suis devant le comptoir d’enregistrement et ce n’est pas ok du tout !

- Vous êtes à l’aéroport ?!

- OUI MONSIEUR ! NOUS SOMMES A L’HEURE LIMITE D’ENREGISTREMENT MONSIEUR, ET CELA NE PASSE PAS DU TOUT ! PARCE QUE, FIGUREZ-VOUS, JE N’AI PAS DE VIOLONCELLE !

Il m’assura que c’était impossible, me laissa ses coordonnées afin d’éclaircir l’affaire si le problème se prolongeait.


Heure d’embarquement moins vingt-cinq minutes.


La femme revint accompagnée d’un grand homme armé d’un talkie-walkie. Patiemment, je ré-expliquai mon cas qui semblait, alibi du coup de fil aidant, tendre vers une solution heureuse. Le commandant de bord de l’avion venant d’atterrir avait donné son accord.

- Et pour la correspondance ?

- Envoie un Télex à Amsterdam, conseilla l’homme à sa collègue.

- Qu’est-ce que je dis ? répondit-elle, la bille de son stylo en l’air, prête à noter.

- KKLDM.OLKKH.LKKBNZ.

Je ne peux ici certifier l’exactitude des lettres. Mais c’est l’idée. Bidibidi Buck. Ma mère et moi échangeâmes un regard atterré.

- Et le code départ ?

- Slash.


L’homme me débarrassa de ma pochette glacée : il n’y avait rien à faire pour le contrôle de sécurité, seul un membre d’équipage serait autorisé à la transporter. Je cédai, me dirigeai avec ma mère vers les portes d’embarquement 24 à 36, et acceptai de prendre un dernier café. Nous dépassâmes la porte et quelques mètres et nous installâmes à la terrasse du bar d’à côté.


Heure d’embarquement moins dix minutes.


- Je dois vous demander de partir, je suis obligé de fermer.

Nous nous retournâmes vers le gérant du café.

- Un bagage abandonné vient d’être trouvé, s’expliqua-t-il, il faut évacuer.

Nous nous levâmes. Quand il faut y aller il faut y aller : je dis au revoir à ma mère, me dirigeai vers la…

- Vous ne pouvez pas passer monsieur, m’apostropha un policier.

- J’embarque juste-là, porte F34.

J’indiquai le panneau distant de trois mètres. Il s’interposa. D’autres policiers ceinturaient la zone de rubans rouges afin de la sécuriser.

- Non Monsieur, personne ne peut passer. Nous venons de trouver un bagage abandonné, je vais vous demander de vous écarter.
- Enfin je veux juste passer .
- Je ne peux pas vous laisser passer Monsieur. Toute la zone est bloquée.

- Mais je vais rater mon avion !

- Je ne peux pas vous laisser passer Monsieur.


Je regardai, égaré, ma mère hilare, et j’eus soudain cette vision absurde : mes seringues allaient partir sans moi !


Les seringues ne partirent pas sans moi. Je n’eus aucun problème à Amsterdam et arrivai sans encombre aux Philippines dix-huit heures plus tard. L'hôtesse m'offrit même, comme aux autres passagers, une hideuse bâtisse miniature blanc et bleu, à la confection aussi soignée qu'une fêve bon marché. De me tendre également le catalogue "Characteric Old Dutch Houses" de la gamme complète à collectionner.


Je séjourne depuis lors à Manille, et j’ai d’autres choses à raconter…


 

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Published by Joël Bloch - dans Récit
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8 mai 2005 7 08 /05 /mai /2005 23:00

Le courrier électronique introduit depuis quelques années un nouveau langage hybride, qui emprunte à la fois à la solennité de l’écrit et à l’instantanéité de l’oral : un échange actuel et présent, vivant et dynamique. Mais est-ce vraiment une nouveauté ? Certes, la brièveté des messages électroniques et leur style se rapprochent plus du parlé ; cependant, et en particulier dans les romans écrits au présent, la sensation de simultanéité de l’échange entre le lecteur et l’auteur provoque souvent une sensation de direct. Milan Kundera est par exemple un grand spécialiste : dans ses différents romans, il ne se prive pas d’interrompre le cours du récit pour expliquer, en tant qu’auteur et narrateur, la situation et les motivations des person… Attendez une seconde, le téléphone sonne et je vais répondre.


Me revoilà. C’était ma sœur, pour savoir si je l’accompagnerai en Belgique voir ma grand-mère.


Donc, Milan Kundera interrompt son récit pour expliquer la motivation de ses personnages. L’auteur noue à ces occasions une conversation dynamique ; tout procède pour le lecteur comme s'il était apostrophé dans son ici et maintenant. Pourtant, le discours est largement passé. De même, si je raccroche à peine le téléphone dans mon référentiel de temps, la conversation se situe dans un passé largement plus lointain dans le référentiel du lecteur de ce texte. L’écrit photographie le présent de l’auteur et le projette dans celui du lecteur, tel l’éclat d’étoiles lointaines qui nous parvient après un grand voyage et nous montre l’image du monde tel qu’il était il y a longtemps. Des étoile scintillantes sont en fait éteintes depuis des centaines d'années. De même, écrire constitue une manière économique de voyager dans le temps. René de Chateaubriand, lorsqu’il choisit son titre Mémoires d’outre-tombe, avait anticipé le fait que ce livre lui survive pour s’adresser à de futures générations.

Entre tous romans, les plus présents sont les hommages aux morts. La phrase paraît stupide, mais ce qui distingue un mort d’un vivant, c’est bien la vie ; par conséquent il n’y a rien de plus vivant qu’un vivant pleurant un mort. En 1954, Albert Cohen écrivait le plus beau roman d’amour, Le livre de ma mère, dans lequel l’auteur scandait une oraison lyrique d’une intensité dramatique inégalée : le chant de mort d’un homme, vivant donc, envers sa mère décédée. Mais lisez plutôt les ultimes phrases de ce chef d’œuvre :

« Mais rien ne me rendra ma mère, ne me rendra celle qui répondait au nom de Maman, qui répondait et accourait si vite au doux nom de Maman. Ma mère est morte, morte, morte, ma mère morte est morte, morte. Ainsi scande ma douleur, ainsi monotonement scande le train de ma douleur, ainsi scandent et tressautent les essieux du train de ma douleur, du train interminable de ma douleur de toutes les nuits et de tous les jours, tandis que je souris à ceux du dehors avec une seule idée dans ma tête et une mort dans mon coeur. Ainsi scandent les essieux du long train, toujours scandant, ce train, ma douleur, toujours emportant, ce train de funérailles, ma morte décoiffée à la portière, et moi je vais derrière le train qui va, et je m'essouffle, tout pâle et transpirant et obséquieux, derrière le train qui va, emportant ma mère morte et bénissante.

Des années se sont écoulées depuis que j'ai écrit ce chant de mort. J'ai continué à vivre, à aimer. J'ai vécu, j'ai aimé, j'ai eu des heures de bonheur tandis qu'elle gisait, abandonnée, en son terrible lieu. J'ai commis le péché de vie, moi aussi, comme les autres. J'ai ri et je rirai encore. Dieu merci, les pêcheurs vivants deviennent vite des morts offensés. »


Ces paragraphes sont déchirants de vie. Pourtant Albert Cohen est devenu un mort offensé le 4 octobre 1981, ce qui semble une aberration lorsqu’on lit ces lignes qui recréent, entre toutes, une parfaite illusion de la présence de l’auteur. Mais non, son cri de rage et de désespoir n’aura pas protégé Albert Cohen de la tombe.

Autre exemple : j’évoque le direct avec une conversation téléphonique qui interrompt le récit, conversation téléphonique qui n’a par ailleurs jamais eu lieu. Pourquoi ? Car il faut bien que je sois là pour y répondre et tout porte à croire, au moment même où vous lisez ceci, que je suis en vie.


Or qui peut l’affirmer avec certitude ?

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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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1 mai 2005 7 01 /05 /mai /2005 23:00

- Tu boites ?

- Si tu le dis.

- Tu t’es froissé un muscle au ski ?

- C’est un peu plus compliqué.

Mon ton ferme et fermé clôt le sujet.

Ces quelques répliques sont emblématiques de ma réaction lorsque l’on m’interroge sur mes problèmes de santé. Nous sommes souvent surpris du fait que ce que nous savons, ce que nous ressentons de tout notre être est incompris de notre entourage le plus proche. Alors nous perdons l’habitude de parler, de partager, et cette incompréhension se mue à notre grande stupéfaction, et malgré notre silence coupable, à une méconnaissance totale et absolue. Pourquoi les mots peinaient-ils toujours à franchir le seuil de mes lèvres ?

Il est temps de faire toute la lumière ; de poser solennellement la main sur le livre sacré et de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, je le jure ; de vous livrer la véritable et incroyable histoire de l’Affreux Jojo. Vous apprendrez en lisant ce qui suit les secrets de mon boitement, de mon ouie surdéveloppée, de ma petite taille et de la disparition des Porsches.

Le 17 décembre 1989 à 17h14, je traversai la rue Lafayette en croquant une choupa-choup vanille-coca sur le pont surplombant les rails menant à la gare l’Est. Devant moi, arrêté au feu rouge, un jeune homme aux cheveux plaqués noirs et brillants gominés de gel Studio Line au rendu humide suçotait nerveusement un cure-dent en tapotant de deux doigts secs le volant de sa Porsche 993 Carrera 4S au rythme d’un tube des Bee Gees, staying alive, staying alive, haa, haa, haa, haa, stayiinnnnnnnnnng aliiiiiiiiive… iiiiiiiiiive… iiiiiiiiiiiiive…

Tout à coup le moteur du bolide vrombit sous les yeux écarquillés de son conducteur et la voiture dotée d’une accélération de 0 à 100 km/h en 4,2 secondes se projeta de toute sa masse contre moi. Mon corps fut balayé par l’impact, projeté sur la chaussée opposée où un camion Demecco lancé à pleine à vitesse me percuta, me renvoyant sur l’arrêt de bus vitré. La vitre explosa sous l’impact, but !, je rebondis par terre, masse disloquée, avant de passer par-dessus la rambarde pour chuter d’une dizaine de mètres sur les rails. Non ! A peine mes restes allaient-ils toucher le sol qu’ils furent fauchés par le nez aquilin d’un TGV arrivant de Reims. Le conducteur, confronté à un oiseau étrange et sanguinolent soudain incrusté dans son pare-brise, hurla de frayeur avant de couvrir son visage de deux mains tremblantes pour chasser cette image atroce. Ces mêmes deux mains qui lui servaient d’habitude, à l’orée de la gare, à freiner. Le TGV arrivant beaucoup trop vite poursuivit donc en défonçant le quai avant d’aller s’encastrer en bout de course dans le Relay H, provoquant ainsi la plus grosse catastrophe ferroviaire Parisienne depuis 1921. Engoncé entre Gala et Télé 7 jours, je perdis connaissance.


Il s’en fallut de peu que j’y restasse.


Les badauds assistant médusé à la scène eurent l’excellent réflexe de collecter mes membres et organes que les différents obstacles infléchissant ma trajectoire saugrenue avaient éparpillé.

Le conducteur de la Porsche eut beaucoup moins de chance : au premier choc, son airbag se déclencha et explosa, crevé par le cure-dent. L’air chauffé par les explosifs déclenchant le mécanisme brûla au troisième degré l’intégralité de son faciès de minet, projetant le cure-dent au fond de sa gorge. Le dard acéré, après avoir transpercer la glotte, perfora sa moelle épinière au-dessus de la quatrième vertèbre cervicale. Ses lèvres articulèrent un cri muet avant qu’il ne succombe. Staying pas alive du tout.

L’homme était victime tout autant que moi : sa voiture avait contracté la maladie de la Porsche folle, qui affectait alors les 911 Turbo vidangées à l’huile recyclée. Le virus, se propageant de contrôleurs d’injection en contrôleurs d’injection entre véhicules garés à proximité, sévissait depuis un an en provoquant de brusques et incontrôlables accélérations. L’affaire avait été étouffée et les 911 retirées du marché : l’épidémie, avant d’être médiatisée, avait semblé endiguée. Cependant, le virus, tel une flamme cherchant un nouveau combustible, avait muté et s’attaquait à des générations de Porsche plus récentes. Suite à cet accident, la célèbre marque automobile subit un si violent effondrement financier qu’elle ne passa pas l’année.

C’est sous bocaux que le SAMU me transporta dans le service de réanimation de l’hôpital Cochin. Je fus maladroitement ré-assemblé sur une table opératoire. Mon corps, sans rentrer dans des détails scabreux, était devenu une poche percée de tubes et autres aiguilles, gorgé d’anesthésiant et autres dérivés morphiniques, dans l’espoir fou de me maintenir en vie.


Quid de l’esprit des personnes plongées dans le coma ? Errais-je dans un tunnel noir, irrémédiablement attiré par une lumière aveuglante ? Entendais-je les répliques de ma famille effondrée à mon chevet ?


Rien de tout cela.


En parfaite santé, j'avançais dans une file sans fin de personnes disparates : grands, petits, bien habillés, mal fringués, blonds, roux, bruns, chétifs, puissants, petits garçons ou vieillardes, toute couleur ou religion confondues… notre seul point commun résidait dans le ticket d’attente que nous tenions en mains. Le mien indiquait 1 306543. De mes voisins immédiats, j’appris que nous attendions une audience avec Notre Seigneur pour déterminer notre sort : la mort ou la vie, l’Enfer ou le Paradis. Si je ne pouvais réfuter l’incongruité de notre présence en ces lieux, je restais dubitatif, n’étant pas croyant pour un sou.

Nous progressions par courtes saccades que suivaient d'interminables paliers. Le décor environnant nous renvoyait à nos pensées : un sol blanc et lumineux couché sous un ciel blanc et lumineux, les deux si indistincts que l’horizon en paraissait dissout : nos silhouettes semblaient découpées et collées sur une feuille blanche comme dans une publicité pour une lessive bon marché.

L’attente se prolongea sans notion de jour ni nuit. Mes yeux aveuglés par tant de clarté perdirent de leur acuité tandis que se décupla la finesse de mon ouïe. L’attente se prolongea. A l’infini. Combien de temps s’écoula ? Plus de quatre ans.

Parfois un objet est sous notre nez, et lorsque nous nous en apercevons, il semble apparaître soudain comme par magie. Mes yeux éblouis regardaient sans voir depuis si longtemps que j’en étais devenu aveugle lorsque ce phénomène se produisit : tout à coup, je recouvris la vue. Mes pieds nus butaient contre une ligne jaune. J'étais en tête de file, stoppé par deux vigiles en uniforme qui portaient à leurs épaules carrées l'écusson de la garde espagnole. Je n'avais aucune idée de la forme ni de la couleur de ce symbole et n'en ai plus souvenir ; mais alors qu’il s’imposait à mon regard, je le reconnus pour ce qu’il était.

Devant moi, sur une vaste surface dégagée, un homme torse nu, puissant et musculeux s'occupait à cracher du feu. Sur une haute et luxueuse estrade le surplombant siégeait Notre Seigneur. Mon but n’est pas de blasphémer mais de rapporter avec exactitude la vision que j’eus alors : c’était une femme approchant la trentaine dans sa magnificiente nudité, les yeux les plus exquis sertis dans le visage le plus exquis, encadré par une cascade de cheveux blonds caressant des épaules délicates et tavelées, le corps athlétique et bronzé, ciselé dans la féminité, une gorge généreuse aux tétons hirsutes, jambes luisantes et satinées croisées sur une toison platine et bouclée. J’eus l’envie soudaine d’embrasser la foi. Notre Seigneur avait revêtu l’apparence de la femme que j’allais rencontrer neuf ans, quatre mois et dix-huit jours plus tard, et avec qui j’allais vivre une PFDSP (Passion Fusionnelle et Destructrice Sans Pareil). Assise sur un trône majestueux, entourée d'une cour obséquieuse, elle toisait le saltimbanque d’un regard étoilé.


Un gong retentit, annonçant la fin du temps imparti. Le silence se fit, à peine entamé par les murmures hypocrites de ses suivants. Sa mine impassible ne trahissait aucune émotion. D’un geste impérieux, elle fit taire sa cour, brandit un pouce baissé et reporta son attention sur moi. Le pauvre homme se débattit avec la garde mais fut rapidement enlevé. On me fit alors signe d’avancer.

Mon cœur battait à rompre, le sang pulsait douloureusement à mes tempes. J’étais seul et immobile, ignorant ce que je devais dire ou faire. Guilain, que je ne connaissais pas encore, habillé d’une tenue bouffante pourpre et d’un chapeau à grelots, se pencha à son oreille. Ses yeux se plissèrent, elle hocha imperceptiblement la tête. Le gong annonça le début de mon audience.

Silence. Lourd et dense.


Tout à coup, des rythmes syncopés emplirent l’espace ! En quelques notes, je reconnus le morceau : Billie Jean de Michael Jackson. Nous demeurâmes interdits tandis que la chanson jouait, et pour la première fois une émotion, la surprise, ébrécha l’imperturbabilité de Notre Seigneur.

En un éclair de géni, je décidai d’exploiter la faille : mes bras, mes jambes et ma tête s’alignèrent sur le rythme pour imiter la danse saccadée du chanteur. D’abord mal à l’aise, j’accentuai bientôt les mouvements, les yeux mi-clos. J’étais sans le savoir frappé du ridicule des personnes envahies par la sensation de bien faire car ils sont dedans, alors que leurs efforts sont pathétiques pour tout observateur extérieur. Notre Seigneur fit signe à Guilain, écarlate de honte, qui s’approcha dans un tintement de grelots. Sa voix claqua comme un fouet :

- Es tu amigo?

- Si.

- Es ridiculo.

- Soy confuso. Debe ser enfermo.

Ils parlèrent en espagnol, langue à laquelle je ne connaissais mot et que je compris pourtant parfaitement.


Parfois, trop rarement, un miracle se produit : nous travaillons sans relâche sur un problème quand, au détour du quotidien, sous la douche, dans un bus, au lit ou que sais-je encore, les pièces du puzzle s’emboîtent soudain parfaitement. C’est le miracle de la compréhension, proche d’un sentiment de révélation… divine. Il me frappa : tout à coup, je compris la musique. Mes mouvements acquirent cette combinaison fluide et mécanique de la danse de Michael Jackson pour la sublimer : l’élève avait dépassé le maître.

Derrière moi, les rires s’estompèrent tandis que l’attention de Notre Seigneur se fit à nouveau captive. Ses yeux s’écarquillèrent lorsque la file interminable se répartit en trois colonnes. La foule innombrable amorça les mêmes mouvements, et bientôt des millions de personnes m’imitèrent. The Billie Jean, fracas de millions de pas synchronisés, is not my lover, à gauche tout le monde, She’s just a girl, milliers de claquements de mains, who claims I am the one, à droite tout le monde, But the kid is not my son, allez plus haut les bras allez…


Le gong fatidique retentit. Je m’arrêtai, épuisé. La foule en délire m’acclama de longues minutes avant de retourner au calme. Le silence songeur de Notre Seigneur se déposa mollement sur les lieux. Son bras se leva, pouce brandi, et…

Je sortis du coma le 22 décembre 1993 : le jour exact de mes dix-huit ans.


Une aiguille de vingt centimètres cousue dans mon cou s’enfonçait dans ma jugulaire et plongeait de toute sa hauteur dans mon cœur ; un tensiomètre automatique malaxait mon bras gauche toutes les dix minutes tandis qu’un tube enfoncé dans mon nez siphonnait en permanence mon estomac. Mon corps semi-mécanique, maintenu en vie artificiellement, avait peu grandi.


Voilà. Toutes les explications ont été données. Le présent consista depuis lors en la lente et fastidieuse reconquête du quotidien. Mais ceci est une autre histoire.

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24 avril 2005 7 24 /04 /avril /2005 23:00

Cette semaine, mon professeur de théâtre, que je vois plusieurs fois par mois depuis le début de l’année, m’a interpellé en me prénommant « Jérôme ». D'une part ce n’est pas la première fois qu’elle commet cette erreur, que je m’étais jusque-là gardé de corriger de peur de provoquer une gêne plus grande ; d’autre part ce n’est pas la première personne à trébucher sur ce lapsus : Jérôme Bloche, Joël Bloch. Il faut bien l’avouer, le nom du héros de bande dessinée est assez proche du mien.

Mes collègues de théâtre rirent, notre professeur se confondit en excuses car, je l’avais bien pressenti, son malaise fut sans proportion avec ma réaction quasi-nulle : je me moque complètement de mon prénom. Il s’agit pour moi d’une simple étiquette qui permet d’attirer mon attention et me désigner comme interlocuteur. Si mes proches entérinaient un nouveau prénom, par exemple Barnabé, je hausserais les épaules avec une moue dubitative : allons-y pour Barnabé. Dans le même ordre d’idée, si un beau jour, ou peut-être une nuit, une modification psychosomatique globale de nos cerveaux intervertissait les termes « pantoufles » et « brosse à dents », « déjeuner » et « téléphone », telle la disparition de l’électricité dans Ravage, c’est sans complexe aucun que je chausserais demain deux brosses à dents au saut du lit, et irais comme tous les matins, préparer mon petit-téléphone.

Un nom, un prénom n’est jamais qu’un consensus sémantique pour désigner un élément dont la réalité, si elle existe, transcende les mots.


Pourtant si vous susurrez à l’oreille de votre amie se prélassant lascivement à votre côté après une nuit d’ébats moites et torrides entrecoupés de soupirs satisfaits, « je t’aime Séverine » alors qu’elle s’appelle Corinne, vous ne « marquerez pas de point » comme on dit. Et la donzelle, aussi charmante et compréhensive qu’elle soit, aura peut-être de bonnes raisons de se piquer. Cependant, dans des instants moins critiques, je suis souvent surpris de l’intérêt que les gens portent à leurs propres prénoms. Raidissement de la nuque, iris dardant une colère froide devant ce soi-disant manque de considération. D’autres adopteront cette réaction épidermique digne d’une panthère à qui l’on fait mine de subtiliser sa portée, à une simple mauvaise prononciation : Bonjour Gwénaelle. Le w ne se prononce pas ! qu’elle me répondit, toutes griffes sorties. Soit. Ok ok, pas la peine de s’énerver.

Ce comportement dénote selon moi une incapacité à l’abstraction mathématique : nous sommes tous les inconnues d’une grande équation que les rapports et échanges humains tentent de résoudre. Le nom même des inconnues ne change en rien la solution.

Cependant, une récente conversation ébranla cette conviction : nos prénoms auraient une influence significative sur notre personnalité. Non pas tant par leur valeur intrinsèque, mais par les réactions qu’ils induisent sur l’entourage : nous ne nous comporterions pas de la même manière face à un Alexandre, prénom puissant et viril par excellence, et face à un Guilain, prénom romantique. Je levai au départ un sourcil dubitatif et assimilai cette allégation à une croyance presque païenne proche de l’astrologie : si tous les Alexandre se comportaient de même, que dire des Alexandre capricornes ? Puisque notre caractère est indubitablement déterminé par notre patrimoine génétique et notre éducation, comment peut-on même réaliser une telle étude ? Soyons sérieux…

Pourtant, tandis que mon professeur m’affublait d’un prénom erroné, cette théorie vînt me heurter de plein fouet. Qu’en était-il réellement ? A ma naissance, je suis resté trois jours sans prénom, ce qui préfigura une perpétuelle quête identitaire. Si mes parents avaient tout de suite opté pour un choix différent, ma vie aurait-elle pris un autre tournant ? Ce choix était-il si important ?

Jérôme Bloch.


Il était trop tard à présent : mon jumeau presque homonyme qui affleurait à ma conscience, peut être moins gentil et plus doux, moins rêveur, achève ici sa non-existence.

 

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17 avril 2005 7 17 /04 /avril /2005 23:00

- Allô bonjour, Pamela ?

Léger rire au bout du fil. Je ne me laissai pas démonter.

- Pamela ?

- Oui.

- J'appelle pour avoir des renseignements sur les massages...

- Qui êtes-vous ? Comment avez-vous eu ce numéro ?

La voix qui me répondit était assez grave, presque rauque. Carlabruniesque. Habillée également d'une certaine sensualité, permettant de dresser tout de suite un portrait du personnage : une grande femme élancée, la trentaine, habituée des boîtes de nuit et des bars branchés, qui avait l'assurance envoûtante de sa beauté insolente.


-
Vous comprenez, je ne masse que les personnes qui me sont recommandées par des connaissances, je ne veux pas recevoir ni aller, seule, chez des gens que je ne connais pas, en particulier des hommes.


Brune, cheveux raides mi-longs, une caresse pour ses épaules tavelées le plus souvent nues.


-
En fait je ne pense pas que vous connaissiez la personne qui m'a donné votre numéro : Sophie B...

-

-

-

- Elle vous connaît par personne interposée, et d'après elle, vous a déjà recommandé à quelques amis. C'est ma cousine.

- Ah ? Elle connaît probablement Monsieur L…


Elle fumait en discutant, volubile, avec de grands gestes pour expliquer. Ecrasait ses mégots verticalement et très sèchement, un tour à gauche un tour à droite, en exhalant avec force, naseaux fulminant, la dernière taffe qu'elle avait aspirée, cramponnée au filtre.


-
Je ne peux pas vous dire, je ne connais pas ses amis.

- ...

- ...

- ...

- ...

- Très bien, il n'y a pas de problème.


Elle chaussait du trente-sept, de longs pieds graciles ornés d'orteils grenat au goût salé.


-
Quelles sont vos prestations ?


Blanc. Je saisis trop tard que j'avais peut-être utilisé le vocabulaire d'une escorte : fellation, tout rapport sauf anal, massage érotique. Cinq cents euros les deux premières heures, trois cents euros l'heure supplémentaire...

Je ne me laissai pas démonter, utilisai la voix la plus naïve possible.


-
Quels sont... euh... vos tarifs ?

- Cela varie, si je me déplace ou si vous venez. Cela peut ne pas être pratique pour vous, je suis à Courbevoie.


Nous étions faits l'un pour l'autre.


-
J'habite à Neuilly sur Seine.

- Très bien. C'est soixante euros dans mon cabinet, quatre-vingt si je me déplace.


Elle lisait Gala et Elle. Parfois Le journal du dimanche. Elle n'aimait pas se prendre la tête.


-
Pour ?...

- Pour une heure, une heure et quart. Je recommande souvent le domicile : vous n'avez pas à vous rhabiller après...


Nous étions faits l'un pour l'autre.


-
..., vous pouvez rester allongé après un quart d'heure, ce que je recommande. Mais c'est vrai que c'est plus cher...

- Quand est-ce que vous êtes disponible ?

- Pour toi à toute heure du jour et de la nuit mon chéri.


Je secouai la tête.


-
... semaine prochaine, mardi de 13h à 14h30 ?

- Non je ne préfère pas.

- Samedi je suis libre toute la matinée.


Elle portait un parfum très musqué, très agressif, assorti avec sa peau toujours bronzée. Quand elle entrait dans un bar, les effluves piquaient le nez des hommes, descendaient le long du menton, titillaient les tétons ; dévalaient le torse pour s'engouffrer avec violence dans le slip. Les hommes, pupilles dilatées, avaient une érection et salivaient avant même d’avoir tourné la tête pour la regarder.


-
Très bien !

- De 11h à 12h30 ?


Sous le parfum, sa peau avait le goût d'un pain de mie sorti du four, un goût de soleil dardant une plage paresseuse. Ses tâches de rousseur pimentaient cette saveur d’une touche d'épice.


-
Très bien !

- Vous voulez que je vienne ou vous venez ?


Elle avait eu des rapports lesbiens il y a quelques années. Parce qu'elle était curieuse, parce que c'était tendance. Elle trouva cela agréable, presque mieux. Douceur et sensualité, une femme savait beaucoup mieux s'occuper d'une femme. Mais si elle avait aimé les attentions de sa partenaire, elle n'avait pas aimé lui retourner la pareille : elle appréciait le goût de son sexe mais pas celui des autres ; elle aimait que l’on s’occupe du sien, mais à l’inverse, elle éprouvait un certain dégoût. Et il lui avait manqué quelque chose : elle aimait la peau rugueuse des hommes, leurs mains rêches, leur besoin impérieux, presque animal, d'assouvir leur désir. Elle aimait la force.


-
Et bien écoutez, pour la première fois je vais jouer le jeu jusqu'au bout : vous pouvez venir.

- Très bien, j'aurai besoin de vos coordonnées.


Son fantasme : les grands hommes musclés, mâchoires carrées, les plaques de chocolat saillantes. Des colosses ébènes. Oui, son fantasme, être la seule femme d'une tribu d'indigènes noirs, recueillie après un accident. Vénérée comme une déesse, elle était de toutes les orgies : le retour avec plaisir aux trente-neuf heures. Elle jetait son dévolu sur le grand prêtre, aux yeux rieurs. Deux mètres de muscles empilés, des dents étincelantes, des jambes sculpturales, un pénis effrayant. Mon portrait craché.

De lui donner mon adresse.


-
Vous êtes tout à fait rassurée maintenant ?

- Oui, répond-elle en riant.


Nous raccrochâmes rapidement.

Samedi matin, j’allais rencontrer Pamela, pour le meilleur et pour... Non, juste pour le meilleur, et vérifier si mes suppositions étaient fondées.

 

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9 avril 2005 6 09 /04 /avril /2005 23:00

Les malades chroniques sont les meilleurs analystes de leurs propres douleurs. Si ma hanche était certes en piteux état, je suspectais que mes maux n’étaient pas tant osseux que tendineux ou nerveux. Comme si une inflammation compressait cette zone. Une échographie avait confirmé mes soupçons en révélant un épanchement de synovie. Quelques semaines plus tard, après plusieurs remises de rendez-vous, probablement dues à des parties de golf décalées d’un médecin débordé, j’étais allongé nu sur un socle métallique, près à être perforé par un picot sous contrôle radio. Je ne m’étais pas le moins du monde angoissé pour cette intervention : d’une part, même si j’avais des souvenirs épouvantables d’infiltrations similaires, j’avais constaté que la douleur engendrée par de telles piqûres étaient inversement proportionnelles à la distance aux extrémités. En français : plus l’aiguille s’éloignait des mains et des pieds, c’est-à-dire des organes du toucher, le moins de mal elle causait. D’autre part, s’angoisser était vain : ce que l’on croit insurmontable à l’horizon du temps devient présent, surmontable, puis passé, surmonté. Les choses se font. Et s’angoisser pour des événements inéluctables est un fantastique gâchis d’énergie. Une piqûre, une hospitalisation d’une journée pour m’immobiliser n’allait pas me tuer. « Cela ne mange pas de pain » m’avait confié mon médecin.

Le professeur radiologue était un grand échalas au front tavelé, aux pommettes saillantes et aux mains arachnéennes. Son assistante replète, boudinée dans sa blouse blanche, m’adressait les sourires mielleux d’une petite fille débordante de sollicitude pour sa poupée avant de la massacrer. Règle numéro un : ne pas regarder l’aiguille.

- Vous avez mal où ? questionna le professeur.

Je fronçai les sourcils, cherchant le piège. Je viens pour une infiltration de la hanche gauche, connard. Devine.

- A la hanche gauche.

Il acquiesça silencieusement avec un air réfléchi. De son côté, l’assistante préparait le coton, la bétadyne, la seringue et l’aiguille, règle numéro un, ne pas regarder l’aiguille, sur un rythme enlevé et réjoui. Le professeur enfila sur ses doigts tubulaires des gants en plastiques stérilisés qu’il fit claquer sur ses poignets osseux. L’assistante s’avança vers moi, les bajoues flasques figées en une mine de compassion sincère, tenant entre ses mains l’arme fatidique, règle numéro un, ne pas regarder l’aiguille.

- Cela ne fait pas mal du tout. On va vous anesthésier localement.

Marie-Thérèse, prénom que je lui donnais au hasard, savait ce que c’était, elle, la douleur. Oui. Souvenir quasi-insoutenable de sa maman tamponnant de mercurochrome ses genoux écorchés par les parties de billes dans la cour de récré en CP. Aux larmes de douleur, Maman ça piiiiiique, s’étaient mêlées les larmes de dépit d’avoir, au cours de la dernière manche, perdu ses deux plus beaux calots. Elle s’était couchée très tôt ce soir-là, il y a vingt ans de cela, avant 20 heures, les yeux rougis et bouffis, éreintée qu’elle était par ses inlassables hoquets. Qu’on avait eu un gros gros chagrin.

Marie-Thérèse était née du bon côté du bistouri.


Je regardai l’aiguille.


Une lame de panique glissa sur moi comme le reflet du soleil sur la rapière du méchant dégainant dans un film de capes et d’épées. Je redressai la tête et fixai le plafond, je vais bien, tout va bien, inspirer, respirer, je vais bien, tout va bien. « Cela ne mange pas de pain. » J’aime bien…

- Vous allez voir, cela ne fait pas mal du tout, reprit-elle comme s’adressant à un enfant de cinq ans. Et c’est très rapide. C’est déjà fini.

Tu tiens le pique à glace de Basic Instinct dans les mains. Cela n’est pas fini. Tout simplement parce que ça n’a pas encore commencé, connasse.

L’homme s’avança et badigeonna mon aine gauche de bétadyne, dont l’odeur de désinfectant faisait affluer à ma mémoire mes séjours hospitaliers : la bétadyne, c’était ma petite madeleine à moi. Il s’empara de la seringue, la tint au-dessus de ma hanche en regardant, imperturbable, la cible sur l’écran de contrôle radio, ajustant son tir comme un flic casse-cou face à un ravisseur se protégeant d’un otage. Et mon anesthésie bordel ?


Shoot the hostage first.


Il planta violemment l’aiguille, me coupant littéralement le souffle dans un spasme, et pressa le piston. Un liquide froid s’insinua en moi. Il dévissa la seringue, laissant l’aiguille seule, enfoncée dans ma hanche tel un entonnoir béant. Une nouvelle seringue jaillit entre ses doigts, qu’il ajusta, avant d'actionner le piston. Il extirpa seringue et aiguille, m’arrachant un nouveau spasme, pressa un coton stérile sur ma hanche indolore.

- Alors, cela vous a fait mal ? demanda la potiche.

- Non, concédai-je de mauvaise grâce, les mâchoires serrées.

- On va vous remonter dans votre chambre, vous ne devez pas bouger.

- Est-ce que je pourrais récupérer l’aiguille et la seringue ?

- Pourquoi faire ?

- Pour ma collec’.

Elle cherchait dans mon regard la plaisanterie, mais ne perçut aucune trace d’amusement. Elle s’enquit auprès du professeur, qui accepta de m’en donner des neuves et stériles encore emballées. Les brancardiers arrivèrent et me ramenèrent dans ma chambre.

Seul et immobile, je passai la journée à lire et à rêvasser. Le dîner insipide servi à 19 heures fut rapidement expédié. Une journée à peine différente d’un dimanche pluvieux au milieu des vacances d’été. Avant d’éteindre ma lampe de chevet, je m’emparai une dernière fois de mon nouveau jouet. Le plastique produisait sous mes doigts le crépitement d’un tapis d’éveil de nouveau-né. Je fixai la longue tige métallique effilée comme un arachnophobe reluquant une photo de mygale, la gorge serrée par une fascination dégoûtée. 11,3 centimètres de long, 0.9 millimètres de section. A consommée de préférence avant février 2009. Belle bête. Elle allait rejoindre ma grande collection morbide, mon lit d’épines venimeuses, qui me rappelait perpétuellement ce que fut hier. Et de quoi demain sera fait.

 

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3 avril 2005 7 03 /04 /avril /2005 23:00

- Commencez donc par arrêter les piqûres de Botox.

- Mais je ne fais pas du tout de piqûre de Botox ! m’écriai-je, impassible.

- Prodigieux…

Le médecin qui me faisait face avait murmuré ce mot dans un souffle, pour lui-même, reculant dans son ample dossier empestant le cuir neuf, les mains jointes sous son menton, me dévisageant avec une acuité renouvelée.

Que croyait-il ? Si j’étais venu le voir, ce n’était pas sans raison ; j’avais eu le temps, depuis près de huit mois, d’écarter les causes évidentes. Ce que les médecins peuvent m’agacer parfois, à nous prendre pour des imbéciles !


Silence immobile. Seul le papillotement imperceptible et spasmodique de ses iris trahissait une intense réflexion. Il respirait lentement, de plus en profondément, comme un athlète se concentrant avant l’effort. Il se jeta finalement à l’eau :

- Vous savez comment un aveugle qui a sauté en parachute sait qu’il va toucher le sol ?

Silence trouble. Le docteur Gérard était écarlate, son visage convulsé retenait son rire.

- Non. Ma réponse claqua, sèche et brève.

- Il le sait quand, le docteur hoqueta, quand, le fou rire le gagna, quand il y, pardon, il essuya les larmes de ses yeux, quand il y a, il pouffa de plus bel, quand il y a du mou dans la laisse !

Il avait hurlé cette chute pour dominer son hilarité qui déferlait comme un torrent agité de ses lèvres. Il ne pouvait plus s’arrêter. Le front contre son grand buvard, son corps secoué de sanglots, il tapait son bureau d’un poing fermé et sans force. Je le toisais, consterné. Pathétique.

Il se redressa, essuya son visage gras et violacé, et reprit peu à peu contenance.

- Non ?

- …

- …

- Non. Ma réponse claqua, sèche et brève.

Il ré-inspira.

- C’est l’histoire d’un arabe et…

- … Je vous interromps tout de suite, les blagues racistes me dégoûtent.


Silence opaque. L’intuition plus qu’évidente s’insinua que ce charlot, que dis-je, ce charlatan, ne pourrait rien pour moi, si ce n’était me délester de quelques dizaines d’euros. Il continua à déverser un lot d’histoires soi-disant drôles. Drôles pour qui ? Pas pour moi. Au contraire, à mesure qu’il débitait inlassablement ses inepties, je me retranchais plus loin dans la forteresse imprenable de mon esprit. Et de retracer mentalement le parcours qui m’avait amené jusqu’à lui.


Le mercredi 30 juin 2004, à 23 heures 42, après une représentation théâtrale exécrable des Acteurs de Bonne Foi de Marivaux où je m’étais illustré de manière exécrable, assis avec mes compagnons d’infortune dans un bistrot alentours, je me montrais exécrable et tendu auprès d’eux comme de leurs amis proches. A 23 heures 52, sous-estimant mon ouie à l’acuité phénoménale, une jeune fille à qui j’avais pathétiquement tenté de faire la conversation se pencha vers une amie et lui susurra à l’oreille : « Il n’a pas souri de la soirée. »


Choc.


Je me retournai prestement. Moi ? Elle s’empourpra. Non non. Elle ne put cependant me duper. D’un coup, mon ego fut scindé en deux : une partie fermement ancrée dans mon corps et mon attitude, l’autre projetée hors de moi, spectatrice impuissante de ma morosité. Dédoublement du Je, l’un acteur, l’autre juge. Conscient et lucide. Les morceaux épars de mon esprit réintégrèrent ma cavité crânienne et je rougis d’une honte cuisante : la honte de celui qui vient de découvrir que son pantalon arbore une tâche très mal placée, au sus et vu de tous. J’ai l’air d’un connard et tout le monde le pense. Et c’est vrai.

Je m’efforçai de sourire. La jeune femme blêmit. Quelle odieuse grimace contre nature mon visage avait-il donc produit ?


Le lendemain, je décidai de m’attaquer au problème. Devant le miroir et mon reflet morne, je refis une tentative. Les zygomatiques encore gourds de leur effort de la veille ne purent m’obéir. En parallèle je découvrais que rien, non, rien ne m’avait fait rire ni même sourire depuis que mes souvenirs s’inscrivaient dans ma mémoire. Dans le miroir, mon reflet transpirait. Il me fallait consulter.


Ce que je fis bien vite. Mon généraliste haussa un sourcil étonné et me prescrivit des séances de rééducation fonctionnelle. J’eus bien vite à domicile un motard dévergondé, retardataire chronique, soi-disant kiné, malaxant une fois par semaine mes maxillaires atrophiés. On contracte, une, deux, trois, pensez à respirer, quatre, cinq, six, respirez je vous dis, sept, huit, neuf, dix, on relâche. Il faut respirer. On contracte, une, deux, trois, quatre, vous allez mourir si vous ne respirez pas, cinq, six, sept, huit, mais respirez bon sang, neuf…

Rien n’y fit. Sourire me demandait une telle concentration, générait une telle tension, que je ne pouvais obéir. Le visage cramoisi et ruisselant, mes yeux absorbés par le néant, je n’entendais même pas ses injonctions et ne pouvais donc y répondre. Au bout de huit séances, le kinésithérapeute abdiqua. J’étais un élément singulier dans l’historique de ses patients. Il me révéla cependant que mon mal n’était guère si rare, et m’adressa à un groupe de paroles destiné aux personnes frappées de la même pathologie.


C’est ainsi que je fis mon entrée dans les M.A. Organisation tentaculaire aux ramifications inextricables, véritable monde parallèle à la politique intérieure agitée, les Mélancoliques Anonymes étaient organisées en groupuscules indépendants, régis par un pouvoir central. Oui. Il y a beaucoup de tristes sires. Les M.A. se réunissaient le samedi soir, le plus souvent dans des lieux de culte. Contrairement aux jeunes de mon âge, je ne sortais pas ces soirs-là, préférant déguster un cassoulet William Saurin froid, ingurgité par cuillérées lentes face au cimetière sur lequel, du massif fauteuil de cuir planté dans mon salon, j’avais vue plongeante. Je bouleversais mes habitudes et me rendis aux réunions.

Les visages lugubres s’entassaient, les gens se levaient tour à tour, racontaient leur histoire. Tentaient de rire. Chaque séance était modérée par un animateur jovial, un M.A. qui était parvenu à s’en sortir. De temps à autre, quelques personnes éparses se déridaient et émettaient un rire sec. Autant de porteurs d’espoir pour ces foules sentencieuses. D’autres, dont je faisais partie, se raidissaient : nos lèvres dessinaient de fines lignes blêmes, jointes sur des mâchoires serrées. Des crissements de dents vrillaient de temps à autre des silences gênés.

Les modérateurs organisaient des « sorties comiques ». Nous allions parfois au cirque. Des gugusses en collant pendouillaient dangereusement au bout de trapèzes volants, des animaux férocement camés tendaient leur papatte, avec une docilité forcée par la morsure du fouet, des clowns alcooliques se contraignaient à sourire – ils y arrivaient, eux – devant des enfants railleurs… J’avais toujours détesté ces spectacles. Cafard.

Nous allions parfois au cinéma, qui nous était pour l’occasion entièrement réservé. Ben Stiller enchaînait ses pitreries débiles, Jim Carrey ses grimaces facétieuses devant notre groupe silencieux et stupéfait.


Les semaines passèrent. Les mois passèrent. Je ne me fis aucun ami. Je n’étais pas doué pour cela. Pas une seule fois, durant ces réunions assidues, je ne ris ni même ne souris. Le désespoir me gagna. Pour être précis, non pas le désespoir, mais l’absence d’espoir : l’a-espoir. Constatant mon piteux état, Jean-Claude, modérateur, me conseilla de consulter le docteur Gérard, sourirologue à la renommée grandissante dans les milieux autorisés.


- Vous n’avez jamais envisagé le fait que vous étiez totalement dépourvu d’humour ?

Le silence ponctuant sa question interrompit ma rêverie.

- Pardon ?

- Vous n’avez jamais envisagé le fait que vous étiez totalement dépourvu d’humour ?

Je haussai les épaules.

- Non. Ma réponse coula, molle et traînante.

- Pourquoi voulez-vous rire ?

- Je ne sais… Cela se fait, non ? Cela m’aiderait. A rencontrer du monde, me faire des amis.

Je repensai à cette fille qui, un soir, m’avait ouvert à cette réalité.

- Depuis des mois et des mois vous avez rencontré du monde. Si j’ai bien compris, vous ne vous êtes pas fait beaucoup d’amis…

- Non. C’est vrai.

- Peut-être vous faut-il accepter cela : vous êtes un solitaire, vous n’êtes pas fait pour vous amuser. Nous n’avons pas tous les mêmes centres d’intérêt.

- …

- Vous êtes tellement focalisé sur l’action même de rire que vous en oubliez la cause. Cela a viré à l’obsession. Ce qu’il vous faut, c’est vous détendre ; arrêter de vous angoisser. Ce qui fait rire les autres ne vous fait pas rire vous, soit. Vous trouverez peut-être, un jour, quelque chose qui vous fait rire, vous, et qui ne fera pas rire les autres.

Je le regardais, dubitatif. Pourtant les mots du docteur Gérard sonnaient justes. Il sauta de son siège, ce qui fit tinter les grelots de son chapeau bouffonesque et criard, lissa sa veste rouge à losanges jaunes, claudiqua jusqu’à la porte, afin de me raccompagner, et me demanda cent cinquante euros. Ouais quand même.


Je rentrai chez moi et pour tuer le temps parcourus les nouvelles en ligne : "L’agonie du Pape", "Profanation de tombes en Israël", "La fièvre de Marburg s’étend en Angola", "Onze hommes jugés pour attentat à Ajaccio", "Le bilan du dernier tremblement de terre en Indonésie atteint les 1300 morts"…


Pourquoi n’arrivais-je pas à sourire dans ce monde si désopilant ?
Et puis je tombai sur cet article scientifique :


Les rats peuvent également rire

Que devais-je en conclure ?

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27 mars 2005 7 27 /03 /mars /2005 23:00

Je t’aime. Je, sujet, aimer, verbe, toi, complément, mon complément. Une grappe de lettres qui s’assemblent en trois petits mots.


Je t’aime. Je l’aime.


Trois petits mots que l’on pare d’un langage sensuel composé d’un alphabet de caresses, ponctué de tendres baisers.


Mouais. Trois petits mots dont on a dramatiquement vite fait le tour. Je m’explique : comment, des milliers d’années après l’invention du langage, annoncer à l’homme ou la femme dont l’image rythme nos pensées, que nous l’aimons. « Je t’aime », certes. Simplicité, efficacité, platitude. Comment le dire avec style, avec panache et originalité ? Quels moyens nous restent-il alors que nous arrivons après Edmond Rostand et son Cyrano, après Albert Cohen et son Solal, après Stendhal et son Julien Sorel, après Gabriel Garcia Marquez et son Amour au temps du choléra… Il y a des centaines, que dis-je, des milliers d’après : le pouvoir d’expression des mots est trop limité ; nous offrons quelques fleurs, sortons quelques banalités bien amenées et, le plus pathétique : en toute sincérité. La frustration est cependant tenace, goût cendreux au fond du palais, celle de ne pas se démarquer de nos millions de prédécesseurs, contemporains ou successeurs.


De ce constat rageur jaillit l’idée géniale ; celle qui allait simultanément me rapporter le prix Nobel de littérature, le prix Alan Turing d’informatique et la médaille Fields de mathématiques.


L’observation est en effet généralisable : beaucoup de gens, peu d’idées ; beaucoup d’idées, peu de mots. Il y a un nombre fini de lettres dans l’alphabet latin, vingt-six, un nombre fini de mots dans quelque dictionnaire qu’il soit, même très grand. Pour qu’une phrase de la langue française demeure lisible et appréciée, elle ne doit raisonnablement pas dépasser trente mots, et encore, je place la limite volontairement haut. Le corollaire suivant constitue le point de départ du raisonnement : il y a un nombre immense mais dénombrable de phrases de trente mots ou moins dans la langue française.


A ce stade, il eût été pure folie de tenter de les compter ; en revanche, beaucoup moins de phrases se conformaient aux règles extrêmement contraintes de la grammaire. Il était donc tout à fait envisageable de produire tous les romans imaginables, afin de remplir une bibliothèque de Babel.

Je m’attelai à la conception d’un programme informatique permettant d’énumérer toutes les oeuvres. Aux premières sorties, « La girafe fanée pianotait mollement le bus avec ton tournevis », je saisis le fossé qui séparait admissibilité grammaticale et correction sémantique. De me triturer les méninges pour parvenir à cette solution : à chaque phonème, j’associai une fonction sémantique renvoyant une valeur dépendante de son contexte ; les phrases ainsi produites totalisaient un SS (Score Sémantique). J’adaptai alors mon énumérateur pour que seules les phrases dépassant un SS acceptable soient retenues. L’écrémage était ainsi conséquent, mais insuffisant pour parvenir à un roman en un temps de calcul raisonnable. Qu’à cela ne tienne, je conçus dans la même veine une fonction restituant un score de cohérence.

Le nouveau projet allait conjointement optimiser les scores de sémantiques (localement, à chaque phrase) et le score de cohérence (globalement sur l’histoire) pour obtenir automatiquement des romans aux styles aussi divers que parfaits, dans un français magnifiquement ciselée, qui m’assureraient richesse, gloire et donc beauté.


Je lançai le programme dans sa version ultime : un petit bijou d’optimisations retorses qui exploitait jusqu’au dernier transistor de mon processeur.

Rien n’y fit : malgré l’infaillibilité et l’efficacité de mon développement, la machine n’allait pouvoir produire un roman digne de ce nom en un temps acceptable : manque de puissance. Il me fallait, pour palier à l’infirmité de ma configuration, connecter une centaine d’ordinateurs afin de distribuer les calculs. Trop onéreux. O rage, ô désespoir, ô processeur ennemi ! scandai-je les yeux au ciel, l’esprit obscurci par l’infaisabilité de l’entreprise.


Mais c’est bien-sûr ! Le ciel ! Depuis quelques années Le SETI (Search for Extra-Terrestrian Intelligence) distribuait au public un économiseur d’écran ; ce programme une fois installé profitait des temps d’inactivité de la machine cible, connectée à l’Internet, afin de lui voler du temps de calcul et faire ainsi progresser la recherche des petits bonshommes verts. Le SETI avait donc, en diffusant largement son programme, récupérer la puissance de dizaines de milliers d’ordinateurs !

Il me suffisait de procéder de même. Mais comment convaincre les foules d’installer un économiseur d’écran sans leur avouer mes sombres ambitions ? Il me fallait agir directement de l’Internet : les amener sur un site où, tapi parmi les lignes indéchiffrable de son code source, un robot-espion furtif les guettait, prêt à bondir pour drainer leur puissance ; il me fallait trouver un moyen de contraindre l’internaute à l’inactivité, le regard fixe et les membres ballants, tout en gardant la page hypnotique ouverte pour vampiriser ses ressources informatiques.


Et c’est là que mon machiavélisme à la malignité absolue conçut un nouveau dessein au génie sans pareil : je créai un blog.

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21 mars 2005 1 21 /03 /mars /2005 00:00
Contrairement à ce que j’avais annoncé dans Des pocket PC et des hommes posté début janvier, je n’avais pas acheté un tel appareil quelques jours après le Tsunami. Dégrisé par la catastrophe en Asie ?

Non.

Non, qui ne s’est pas penché sur un tel achat aux paramètres multidimensionnels ne peut en saisir l’effroyable complexité : à supposer que j’eusse fixé le modèle, il me restait à déterminer le lieu d’achat. Information capitale puisque les sites Internet proposant les articles offraient souvent dans les quarante pour cent de remise sur les prix constatés sous des enseignes telles que la Fnac – ce qui soulève encore cette étrange question : pourquoi des gens achètent-ils encore là ? Restait, en cette période de repli du dollar, à déterminer s’il n’était pas plus rentable d’acheter l’appareil aux Etats-Unis, le faire livrer chez un sbire parti là-bas pour profiter de surcroît d’un dégrèvement illicite de la TVA. Restait également à déterminer si, frais de port compris, extension internationale de garantie, douanier zélé faisant cracher la taxe, d’une amende pour passe frauduleuse assortie, commission bancaire liée au change, l’opération restait somme toute, une somme inextricable de plusieurs devises, profitable.
Quant au modèle, j’avais écarté le Fujistu pour sa non-compatibilité avec la norme Compact Flash ; il me fallait déterminer si le Dell Axim V50 Wifi Blue Tooth était plus rentable que le HP Ipaq HX2410 Wifi Blue Tooth. De comparer point à point leurs spécifications en lisant confusément les chiffres, tel un prêtre idolâtrant une divinité païenne espérant obtenir une réponse en regardant, hagard, les entrailles fumantes d’un gibier éventré.

On gagne de l’argent à vouloir faire des économies, mais l’on s’empoisonne la vie.

Sur une impulsion, je commandai l’engin en ligne il y a une dizaine de jours, et le reçus ce matin : le HP Ipaq HX2410. Un bijou de technologie. Cinq cent ving mégahertz, pas un de moins, dédié à la gestion de mon tumultueux agenda. Cent vingt-huit mégaoctets de mémoire pour secouer mon carnet d’adresses fier d’une vingtaine d’entrées. J’ouvris le carton avec frénésie.
J’aime commander sur Internet : outre payer beaucoup moins cher que la moyenne du peuple et me sentir ainsi spécial, outre la sensation grisante de, excuser moi du terme, niquer les grandes surfaces déjà citées, j’avais le sentiment, en recevant quelques jours voire semaines plus tard ma commande, que l’on m’offrait un présent. En effet, les délais étant suffisants pour que j’en oubliasse l’opération et j’étais le premier surpris lorsque le paquet surgissait à mon palier. Lorsque les sites le proposaient, j’allais même jusqu’à demander son emballage de papier-cadeaux : il faut savoir se faire plaisir. Se chouchouter. Ce cadeau est pour toi Joël. De ma part. Merci Joël.

Je sortis la boîte du carton. Par association d’idée avec le message que j’avais posté en ce début d’année, je repensai à la catastrophe en Asie, de laquelle mon attention, comme celle des médias, avait totalement décroché. J’ouvris la boîte. J’en étais resté à presque cent soixante mille morts. C’était un score suffisant pour que je puisse zapper la fin du film en me sentant rasséréné. L'engin était protégé dans une house. Petit, charmant, lisse et sans rayure. Je le reposai délicatement. Je défis le cellophane protégeant les multiples ouvrages. Restait si je ne m’abuse une incertitude sur les épidémies. Certificat de garantie. Livret présentant les différents accessoires. Guide de démarrage rapide. Les médias évoquaient à l’époque ce risque comme autant de promesse d’un doublement de victimes. Qu’en était-il ? Le socle de connexion à l’ordinateur arborait un design élégant. Je le manipulai précautionneusement. J’écartai le CD-Rom renfermant logiciels et manuels. Les dons avaient-ils été versés ? Avaient-ils pu sauver des vies ? Je re-parcourus les différents livrets. Les chaînes de télévision, constant la baisse d’audience d’un public lassé, avaient progressivement grignoté les minutes consacrées. Quel cynisme ! Mais dans quel monde v…

Attendez.

Nan mais vous croyez que les autres connards d’HP auraient été foutus d’inclure un manuel d’utilisation complet imprimé ? Putain mais dans quel monde vit-on ?!
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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli