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14 mars 2005 1 14 /03 /mars /2005 00:00

La voiture avança dans une subite gerbe de neige. Je marchais un peu plus bas dans la rue. Je regardai les flocons retomber avec mollesse. Soudain je m’aperçus que les trottoirs étaient parfaitement secs et immaculés : la neige tombée les jours derniers n’avait pas tenu. Je me re-concentrai sur les flocons blancs tourbillonnant lentement : ce que j’avais pris au premier abord pour de la neige était en fait des plumes de pigeon.

Je fus pris d’un léger vertige : je venais de voir pour la première fois la mort officier en direct, sous la forme d’un oiseau se faisant écraser par une voiture. Il avait littéralement explosé sous la pression des quelques centaines de kilos du pneu. Nous avons tous vu la carcasse séchée et plate d’un pigeon maintes fois chahutée par les roues de véhicules, mais combien ont déjà assisté à l’événement en direct ?


Je déteste les pigeons. Ils sont sales et semblent avoir pour unique vocation de déféquer leurs excréments toxiques sur les monuments citadins ou les peintures métallisées de voiture. A tel point que l’on peut raisonnablement se questionner sur l’utilité de ce volatile au sein de la Création, et, en particulier, quelle était sa fonction avant l’existence, plutôt tardive dans l’Histoire, des susvisés monuments et peintures métallisées. Je ne déteste cependant pas les pigeons au point de vouloir leur mort ; ni les pigeons, ni aucune espèce : je suis animé d’un respect fondamental pour le vivant, partant du principe que nous sommes tous égaux vis-à-vis du Temps. Je ne ferai donc, au sens propre, pas de mal à une mouche.

Mon père m’avait dans mon enfance confié : « Ce qui unit l’homme et l’animal, c’est la peur instinctive de la mort. Les hommes ont une conscience plus précoce de leur mort. Cependant, à l’heure dite, tous les êtres vivants savent qu’ils meurent et ont peur. »

Alors que je me souvenais de cette vérité qui m’avait marqué de manière indélébile, je me questionnai : ce pigeon avait-il ressenti cette peur ?


Ces congénères occupant la chaussée avaient eu le temps de prendre leur envol. Pas lui. Il n’avait certainement pas prévu cette fin funeste lorsque, quelques minutes auparavant, il s’était innocemment posé au milieu de ses frères. En ce mardi midi, revenant de ma pause déjeuner, je fus soudain confronté, non, ramené, à la nature périssable de la vie, au caractère instantanée et incisif de la mort. Certains parleront d’obsession, mais non, je fus vraiment témoin du massacre. Il y a quelques semaines, un homme fut poussé sur les rails du métro à la station Rambuteau par un fou. Sa vie fut tranchée en pleine course. Quelles pensées occupaient son esprit quelques minutes avant l’incident ? Quels étaient ses rêves, ses ambitions ? Ses projets pour la soirée ? Quel livre allait-il, pendant le trajet, continué ? Combien avait-il de frères et sœurs ? Aimait-il quelqu’un ? Etait-il marié ? Quelle était la dernière phrase qu’il avait prononcée ? A qui ? Quelle heure indiquait sa montre la dernière fois qu’il l’avait regardée ? Qui serait la première personne à l’appeler sur son portable ? Comment serait-il mort si ce fou ne l’avait pas choisi ? Quand ? Avait-il eu le temps de saisir l’inéluctabilité incongrue de sa mort précoce ? Avait-il pris le temps de se raser ce matin-là ? Avait-il des enfants ? Quand avait-il fait l’amour pour la dernière fois ? Qu’avait-il mangé à son dernier repas ? Devait-il ramener des œufs en rentrant ? Devait-il souhaiter l’anniversaire à quelqu’un ce jour-là ? Etait-ce son anniversaire ? Quand était son anniversaire ?


Rideau. La mort avait frappé. Sans prévenir. S’il y a une chose de certaine, c’est celle-ci : cet homme n’était pas prêt pour sa mort et ne s’attendait pas à cela en compostant son billet.


Je remontai la rue, les mâchoires serrées, l’œil bas rivé devant moi sur le bitume, pour m’empêcher de regarder. Une boule sourde s’était formée au creux de ma gorge. Le duvet blanc de l’oiseau voltigeant chatouillait la lisière de mon regard. Il y a six milliards d’habitants sur cette planète ; dans cent cinquante ans, il y en aura peut-être huit, je ne connais pas le chiffre exact. Non pas deux milliards de plus, mais huit nouveaux milliards : six milliards d’individus auront péri. Moi. Vous. Comment vais-je mourir ? Ecrasé par une voiture comme ce pigeon ? D’un cancer ? A cause des effets secondaires des nouveaux médicaments que je prends et que l’on découvrira dans dix ans ? D’une septicémie liée à une simple blessure que je n’aurai pas désinfectée ? Brûlé dans un incendie ? Noyé ? De crise cardiaque ? De vieillesse ? D’une fracture crânienne en glissant sous ma douche ? Durant une opération chirurgicale ? Quand vais-je mourir ? Vais-je souffrir ? Quelles seront les réponses à toutes les questions qui me viennent pêle-mêle pour cet inconnu que je ne connaîtrai plus jamais ?


Je me figeai, tournai la tête. Les entrailles du pigeon gisaient sur le bitume, rosâtres. Englué au sol par ses propres fluides, la moitié de son corps était aplati. Une aile intacte battait sporadiquement. Etait-ce le réflexe d’un animal déjà mort ? Etait-il encore conscient, quelle que soit la définition de ce terme pour un pigeon ? Avait-il peur ? L’intuition venimeuse de la mort parcourait mes viscères : compassion inter-espèce et transcendantale d’un être vivant assistant, impuissant, à la mort d’un autre être vivant. Que quelqu’un ou quelque chose l’achève bordel de merde.

Je pris une grande inspiration et poursuivis mon chemin, pour bien vite remplir mon esprit des détails insignifiants du quotidien.

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Published by Joël Bloch - dans Chronique
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8 mars 2005 2 08 /03 /mars /2005 00:00

Peut-être n’êtes-vous pas au courant : j’ai développé dans mes loisirs un petit talent pour les mathématiques pures, dites abstraites. Elles n’ont d’abstraites que le nom : qui s’y plonge avec passion découvrira une science presque « manuelle » ; un petit tour chez le quincailler, quelques outils, perceuse, scie et agrafeuse, quelques clous, quelques planches de bois, et hop, hop, les formules les plus élaborées naîtront en peu de temps sous votre nez.

Si je prends ici avec fierté ma plume, c’est pour vous livrer les résultats simples que j’ai pu obtenir après quelques travaux ; ceux-ci m’ont permis d’obtenir mon habilitation à diriger des recherches (H.D.R.) qui me permettra d’encadrer de zélés élèves.

Rappelons le problème qui nous préoccupe ; il m’était venu en observant la mine des badauds lors de mes trajets quotidiens en métro pour aller au Lycée Pasteur, 1èreS2 à Neuilly. J’avais constaté une recrudescence de sous-variétés lagrangiennes des variétés sympectiques d’élasticité incompressible définis sur des tores hélicoïdes localement compacts de dimensions 8 et supérieures. Bien-sûr, ces tores sont minimisant car bien calibrés et lagrangiens (par définition). Ce phénomène ne vous avait certainement pas échappé non plus, d’autant que la presse people en avait fait grand cas.

La question était naturellement de savoir si la résolution du problème de Weirerstrass-Gauss-Calabi était également applicable aux groupes de lacets d’ordre 8 et supérieurs (au sens de Calabi).

Je me permets d’ouvrir une parenthèse à l’évocation de ce problème soulevé par trois mathématiciens. L’histoire des sciences a souvent montré que les mêmes idées jaillissaient dans l’esprit de scientifiques sensiblement au même moment dans des endroits très éloignés du globe. Comment expliquer cela ? Y aurait-il une forme de connaissance globale, existant en dehors de toute pensée, qui s’incarnerait à un instant donné dans les esprits éclairés ? Cette connaissance est-elle une entité intelligente ? Peut-on l’appeler « Dieu » ? Si Dieu existe, comment justifier l l’existence des choux de Bruxelles ?

Refermons la parenthèse pour revenir à notre question : la littérature est fournie sur le sujet et nombreux sont mes prédécesseurs ayant rédigé des ouvrages passionnants que l’on voit refleurir sur les plages chaque été. Loin de moi l’idée de remettre en cause leurs résultats que nous nous accorderons tous à qualifier de fondateurs.
Simplement, je m’étais demandé incidemment, là, comme ça, si tous ces résultats demeuraient valides lorsque les groupes de lacets étaient définis à un automorphisme lisse près sur leurs relèvements à supports presque k-compacts (k supérieur à 3, auquel cas la solution n’est pas triviale).
J’avais laissé la question en suspens lorsqu’il y a un an, entre Châtelet et Palais-Royal, rentrant d’une séance aux Halles, le problème me percuta à nouveau de plein fouet. Pourquoi ? J’avais entrevu au cinéma pour la première fois depuis la 1ère le si doux visage de ma passion du moment, hélas au bras d’un homme. Choc. Tous deux semblaient tristes : certains ne savent pas s’amuser dans la vie. Vive douleur alors que je ressassai le passé en suçotant une choupa choup vanille-coca. Par association d’idées, pof, revoilà ce bon vieux groupe de lacets.
Secoué d’une nostalgie rageuse je m’attelai à la besogne, mû par la curiosité scientifique tout autant que par le désir d’exister. (J’ai d’ailleurs en parallèle commencé mon mémoire de DEA de philosophie sur le sujet « Suffit-il de vivre ?» dont je vous reparlerai).

Je vous épargnerai le développement de mes travaux : deux cent dix-sept pages de démonstration qui seront exposées à la prochaine édition de la FIAC. J’en citerai l’axe fondamental qui donnera une intuition du raisonnement : dans une variété kählerienne M de dimension 4, munie d’une structure complexe J et d’une forme symplectique O (la voilà !), une immersion f est dite lagrangienne si f(O)=0. Il suffisait, bon sang combien de temps ai-je perdu, oui, il suffisait de se rappeler que si M est d’Einstein, l’image réciproque du fibré canonique par une application lagrangienne est plate, car sa forme de courbure EST la forme de Ricci (proportionnelle à f). On peut donc construire – localement, j’avoue – une (n,0)-forme parallèle le long de S et définir l’angle lagrangien B. Clairement, clairement clairement clairement, B est défini à une constante additive près. Il suffisait pour simplifier le problème de se rendre compte que dans une variété de Calabi-Yau, il existe une forme volume holomorphe parallèle globalement définie O ; cela nous permet de définir plus simplement B (dans C2 ou dans S5 inclus dans C2, faut quand même pas pousser).

La suite de la résolution semble évidente ; le bon sens nous laisse à penser que le raisonnement coule de source jusqu’au résultat final. Il n’en est rien : la solution est bien celle attendue mais la démonstration se complique drastiquement. Je vous épargnerai donc les parties plus abstraites pour vous livrer tout de suite la réponse : oui, sauf dimanches et jours fériés. Avec k supérieur à 3, on aurait pu s’en douter.

Conclusion

Mon honnêteté scientifique ne peut se résoudre à vous cacher l’ignominieuse vérité. Je risque l’opprobre de mes confrères en révélant que mes recherches ont des applications. Je suis passé par tous les états, dépression, fous rires hystériques et crises de larmes, certificats médicaux à l’appui prouvant que ce n’était pas prémédité.

La première était prévisible ; seul un entêtement aveugle m’aura poussé à poursuivre mes travaux : la solution, restreinte aux courbures gaussiennes bornées différentielles méromorphes (on peut aisément introduire cette hypothèse qui, convenons-en, couvre la quasi-totalité des cas si l’on en croit le retour à la mode des bottines en daim style trappeur cet automne et la durée des vies moyennes des brosses à dents) livre une méthode facile pour dénouer des lacets de chaussures de dimensions 8 et supérieures. Oui, même connexes. Plus j’y repense, plus je me suis dit que je suis bête.

La seconde application m’a été révélée par Chris Peterson, mon partenaire de Yathzee par correspondance. Biochimiste en Nouvelle-Zélande, mes recherches lui ont ouvert une méthode pour prévoir le mouvement des filaments urticants des méduses de la faille océanique de San Adreas lors de leurs reproductions. Prévoir seulement car les méduses ne sont pas visibles à cette profondeur, si même elles existent.
Les travaux de Chris lui ont à son tour valu une habilitation à diriger des recherches ; il se consacre à présent à la formation des pépins dans les poires naines du Paraguay (Nanus Poiratoïdes Paragum).

La troisième application est certainement la plus importante. Elle a été mise en œuvre par Sandy Douglas, travaillant sur l’intelligence artificielle à l’université de Stanford. (J’ai connu Sandy sur un site de rencontres de célibataires. Des discussions enflammées sur la configuration des imprimantes sous Unix ont été la première étape d’une relation épistolaire fusionnelle bien que platonique). Appliquées à la micro-gravure d’un nouveau type de circuit imprimé, mes recherches lui ont permis de concevoir un nouveau type de processeur. L’ordinateur résultant a été baptisé Jojium en mon honneur. Pour vérifier ses performances, Sandy Douglas lui a soumis une série de calculs à laquelle la machine a répondu : « c’est pas parce que j’ai une tronche de calculatrice que j’aime ça »
Interloquée, Sandy a soumis sa création au test de Turing : imaginé dans les années 50 par Alan Turing, un testeur adresse une série de questions en aveugle à une intelligence réelle ou artificielle pour tenter de distinguer l'homme de la machine.  La machine est déclarée intelligente si l'expérience ne peut faire de distinction.

 

Le Jojium a passé le test avec succès. Nous avons étendu le questionnaire d'origine, étant de nos jours obsolète (les agendas électroniques parviennent à le passer). Nous avons obtenu les résultats suivants :

Sandy : « Sachant que nous sommes en octobre 2004, quels fruits devrais-je acheter ? »
Jojium : « En tout cas pas les pommes, la dernière golden que j’ai bouffée était dégueulasse. »
Sandy : « Comment Mozart a-t-il réussi à composer de telles œuvres à l’âge de 4 ans ? »
Jojium : « C’est complètement con comme question. Mais vraiment. »
Sandy : « Si tu étais un être humain, quel métier voudrais-tu faire ? »
Jojium : « Réalisateur de films porno. »
Sandy : « Si je te dis que tu es intelligent, que penseras-tu ? »
Jojium : « T’as oublié de racheter de la bière c’est ça ? »
Les réponses sont éloquentes : l’intelligence artificielle, au moins égale à celle de l’homme, est née.

Et maintenant ?

Tous ces résultats, malgré leurs applications, m’ont valu la reconnaissance internationale du milieu scientifique. Je peux à présent encadrer de jeunes et fervents disciples. J’ai d’autres sujets de recherches en réserve, aussi variés et tout aussi passionnants ; cependant, mes loisirs étant à présent consacrés aux techniques d’herborisation des toitures de masures normandes, je ne pourrai gérer plus de deux personnes, qui devront justifier de leur BEPC.

Je reste à votre disposition pour toute question éventuelle ou pour ouvrir le débat.

 

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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1 mars 2005 2 01 /03 /mars /2005 00:00
 « Pourquoi moi ? »

Cette question, je me la posai, les yeux globuleux et la bouche ouverte sur un cri muet. Les badauds alentours avaient un bref instant stoppé leur marche et tournoyaient en me fixant, exhalant de grandes volutes blanches de leurs lèvres entrouvertes. Les autres véhicules avaient, comme si de rien n’était, poursuivi leur route impassible. J’étais tel un poisson rouge prisonnier d’un aquarium incontrôlable : la frayeur glaçait ma nuque et ma colonne vertébrale. Je terminai au ralenti ce splendide tête-à-queue en heurtant dans un bruit sourd un plot de béton massif, ceux-là même qui cabossent les portières lorsqu’on les ouvre précipitamment. Oui, pourquoi moi ? J’avais depuis plus de cinq ans une Subaru Impreza, bolide de rallye équipé de quatre roues motrices à la tenue de route prétendument inégalable ; je roulais très lentement en cette matinée enneigée, certainement pas plus vite que les voitures me précédant ; je freinai à peine lorsque…

Soudain je compris : on perd de l’argent à vouloir faire des économies. L’ABS. Il y a à peu près cinq ans de cela, je pris la décision de renoncer à cette option jugée alors trop onéreuse. Jamais depuis lors je n’avais été saisi d’un tel sentiment d’incontrôlabilité. Dieu merci, j’étais seul sur la chaussée. Ne l’eussé-je pas été qu’eût pu survenir une catastrophe.

Oui. « Ne l’eussé-je pas été ».

Est-ce une formule trop littéraire ? Assurément, mais je n’y puis rien, j’en suis le premier affligé. Depuis quelques semaines, je souffre d’un mal étrange : une subjonctivite à caractère plus-que-parfaitement obsessionnel. En d’autres termes, je glapis du subjonctif et produis des phrases, à l’écrit comme à l’oral, d’un niveau de langage absurdement élevé.
Aux premiers signes, je suis allé consulter le docteur Robert, psychanalyste spécialisé dans les troubles neurolinguistiques. Il identifia bien vite ma pathologie lorsque je lui détaillai les symptômes de mon mal étrange, non sans hoqueter, entre quelques indicatifs épars, des subjonctifs barbares. Ensemble, nous tentâmes tout d’abord d’analyser les causes potentielles de cette épidémie labiale. Ma lecture du moment eût-elle été responsable ? Le docteur blêmit lorsque je lui en révélai le titre : j’étais absorbé dans le deuxième tome de la saga médiévale Le Trône de fer, un tome difficile pour la famille Stark. « Imbécile ! » s’exclama-t-il. J’en convins : depuis des centaines de pages, mes yeux étaient sans relâche grêlés par une pluie crépitante d’accents circonflexes, signe distinctif entre l'imparfait du subjonctif et le passé antérieur de l’indicatif.
Pour parachever la contamination, j’avais, afin de me familiariser avec les temps de ce mode peu usité, organisé une Grevisse Party avec mon ami Florent que j’appellerai ici Guilain dans un souci d'anonymat. De nous immerger dans l’épaisse bible, à la faveur d’une bougie écarlate, pour nous pénétrer des arcanes de la redoutable grammaire française ; de découvrir ainsi que non, le subjonctif n’était pas mort. A l’instar de la mathématique, il était ignoré de tous, rejeté, alors qu’il prédominait en tout lieu et toute phrase.

Chaque mode, indicatif, impératif, conditionnel, subjectif, a une signification transcendantale, autrement appelée valeur fondamentale. Connaissez-vous celle du subjonctif ? Que ne vous me laissâtes vo…, pardon, je me dois de résister à ce mal qui me ronge… Laissez-moi vous rafraîchir la mémoire :

« Le subjonctif indique que le locuteur (ou scripteur) ne s’engage pas sur la réalité du fait », Grevisse - Le bon usage, page 1265 paragraphe 864.

Soit. Oups pardon, celui-là m’a échappé.
Comment, me rétorquerez-vous, ainsi donc les professeurs de mathématiques n’étaient pas sûrs d’eux ? Pourtant, de nous asséner sans cesse des énoncés ainsi formulés : « Soit f une fonction… Soient deux triangles équilatéraux de…».
Je ne sache pas que ces sinistres personnes aient manqué d’assurance [là il m’est impossible de résister puisque « le verbe savoir au subjonctif présent et avec la négation, surtout à la première personne du singulier, exprime, dans la langue soignée, une hypothèse que l’on envisage avec réprobation » page 1266 paragraphe 865d. C’est précisément ce que je voulais exprimer et n’avais, pour l’heure, guère d’autres choix puisque je ne voulais provoquer de césure brutale de style.] Je ne puis imaginer que ces bourreaux arithméticiens avançaient timidement leurs problèmes alors que leurs yeux rageurs dissimulaient en réalité la peur secrète d’une révolte estudiantine.

La prescription du docteur Robert fut sans appel : interrompre séance tenante la lecture venimeuse du Trône de Fer. Diantre ! Fichtre ! Que Dieu ne m’eût empêché de l’avoir même commencée [c’est ici obligatoire car « il se trouve dans les phrases injonctives et dans les phrases optatives, surtout lorsque l’impératif n’est pas disponible, c’est-à-dire à la troisième pesonne » page 1265 paragraphe 865a. Et je sais tout de même reconnaître une phrase optative quand j’en vois une !] si c’était pour me le retirer aussi cruellement par la suite !
Tant de souffrances m’eussent été épargnées [rien d’illicite puisque « le subjonctif plus-que-parfait à valeur dans la langue soignée de conditionnel passé » page 1267 paragraphe 865e.] à l’heure critique où le clan Stark était en si mauvaise posture !
Pourtant, mon supplice ne s’arrêtait pas là : le docteur m’adjoignit de lire les Nouvelles sous Ecstasy de Frédéric Beigbeder. Je les ai déjà lues, lui répondis-je avec une moue dégoûtée. Et bien relisez-les !

La sentance semblait sans appel. La négociation fut âpre. Je réussis malgré tout à troquer ces immondes lectures contre les titres d’Agota Kristof : la trilogie des jumeaux composée du Grand Cahier, La Preuve et Le Dernier Mensonge figurait parmi les œuvres m’ayant le plus marqué ; l’écrivain Hongrois, avec un style dépouillé à l’extrême, sujet, verbe au présent, complément, martelait les pages de sa détresse psychologique comme un ouvrier frappant en rythme lancinant son établi d'un maillet pesant. Providentiellement, les éditions du Seuil publiaient un nouveau titre, C’est égal, regroupant une trentaine de nouvelles de l'auteur. L’utilisation du présent de l’indicatif me fit peu à peu reprendre pieds, bien que, vous pouvez le constater, je souffre encore aujourd'hui de quelques séquelles ; m’eussiez-vous écouté il y a quelques jours, vous seriez à même de mesurer mes progrès.

Je ferme cette parenthèse pour achever mon histoire : après une longue pause pour reprendre haleine, je fis demi-tour au ralenti, regagnai mon logis et me rendis au travail en bus.
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20 février 2005 7 20 /02 /février /2005 00:00
Préambule : toute ressemblance avec des personnages réels ou imaginaires serait purement fortuite.

Et si je voyais quelques amis samedi soir ? Etant depuis peu enseveli dans les intrigues noueuses de la saga Le Trône de Fer, épopée médiévale politique haute en couleurs et à la langue bigarrée, j’eus l’envie d’organiser une partie du jeu de stratégie éponyme, permettant de simuler, entre amis, les affrontements secouant les familles de Westeros. Se battre avec ses copains et leur défoncer le groin, c’est très jus de raisin. D’envoyer aussi sec un mail à Kristian, Jérôme, Florent, Guillaume et Frédéric. Le lieu : chez moi. L’heure : 17h30, car une partie durant près de six heures, je voulais éviter un coucher trop tardif. J’avais besoin, pour ma séance photo du lendemain, de toutes mes ressources…

Florent, venu chez moi subtiliser en douce quelques gorgées de Baileys, accepta le premier, avant de surfer sur ma connexion Internet illimitée. Deux. Kristian accepta bien vite en retour de courrier. Trois. Jérôme fut le suivant à se déclarer prêt à guerroyer. Quatre.

Les tambours grondaient déjà en vue des plaines sanglantes lorsque Frédéric annonça son indisponibilité avant une heure plus avancée.

Os. Quatre. Les baguettes suspendirent leurs roulements.
Guillaume confirma la tendance, il ne pourrait nous rejoindre avant 19 heures. Quatre. Décommander ? Opter pour un jeu plus court afin de réunir malgré tout ce groupe ? J’émis ce nouvel édit, tous seraient probablement disponibles. Six. Quelques courriers plus tard, non, Kristian et Jérôme persistaient sur la première proposition sous peine d’annulation. Quatre. Ces deux sbires me susurraient en douce que Robin, inopinément invité dans la conversation virtuelle échevelée, pourrait remplacer l’un des joueurs défectueux, un sixième n’étant alors point difficile à dénicher. De résister sur quelques courriers à l’appel de la trahison des compères retardataires ; lorsque Frédéric se décommanda, j’abdiquai. Cinq. Robin annonça quelques minutes plus tard son indisponibilité, sa muse lui refusant cette soirée. Quatre.
« Très bien » me disais-je alors, puisqu’un jeu est un support restreignant le nombre et freinant ces dames, supprimons cette contrainte : déposerions-nous les armes que des bataillons de personnes, dont cette mystérieuse et envoûtante race, les femmes, nous rejoindraient : je lançai l’invitation, Robin et Hélène, Guillaume et Candice, Kristian, Florent, Jérôme et Sandy, Frédéric et Serena. Onze ! Onze ? Grégory et Agathe, Pascal, Elodie, Aline, Isabelle et Rachid, Jost, Fabien et Delphine, Vitold et Marie, Charlotte, Obno, Fanny. Vingt-sept ! Amenez donc qui vous voulez ! Cent !

Un message automatique de Vitold me signala son absence de Paris. Quatre-vingt dix-huit. Elodie partait le jour même pour Bruxelles, quatre-vingt dix-sept, Aline avait à peine organisé sa soirée, Obno pendait une crémaillère, quatre-vingt quinze, Isabelle ne répondit pas, quatre-vingt treize, pas plus que Robin, Charlotte, Jérôme, Fanny, quatre-vingt sept, Fabien et Delphine dînaient en famille,… quatre-vingt cinq…
Restaient en lice, au bout du compte, Frédéric et Serena, Florent et Kristian, Grégory et Agathe, Pascal. Et moi.

Huit. Ca suffit.
Mais. Vendredi soir. Florent rappela : une demoiselle avait remporté sa préférence… Sept. Kristian déclina car seul l’eût intéressé de jouer. Six. Soit.
Mais. Samedi après-midi. Agathe, terrassée au lit, déclinait, cinq, Grégor…

Ca suffit. Un.

Les épaules lourdes d’une frustration humiliée, la messagerie écrasée de centaines de courriers vains, je filai en ce début de soirée, regard bas, au super-marché pour acheter mon seul compagnon : un pot de Ben & Jerry, ruinant mes efforts de ces trois dernières années aux réunions BA (les Ben&Jerry-Caramel-Chew-Chew Anonymes.)
Je laissai de retour chez moi la glace reposer dans l’évier. Faiblement éclairée par le jour morne et tombant, ma face morne et tombante se résigna à poursuivre sa rééducation lugubre contre le romantisme : je m’emparai du deuxième disque de la première saison de Sex and the City, que j’introduisis dans le lecteur de DVD. Je retournai chercher ma glace tiédasse et molle, gluante sur la louche, écœurante en bouche, que je mangeai à même le pot devant les révélations de Carrie Bradshow who knows good sex et de ses trois amies autopsiant les pensées féminines intimes. L'originalité de cette série résidait dans le fait que les héroïnes n'étaient pas des canons de la beauté ; les auteurs ne s'étaient cependant pas risqués à choisir des femmes véritablement vilaines.
Je serrai les mâchoires mais me résonnai : toute rééducation se fait dans la douleur. Mange ta glace et souffre en silence. Mes veines charriaient des milliers d'aiguilles.

Anton Tchékov avait dans l’Ours qualifié la femme de « créature poétique ». Il n’avait pas dû traîner à Manhattan. Dans l’épisode intitulé Three-some, Carrie Bradshow s’interrogeait sur la triangularisation des rapports amoureux ; de soirées mondaines en boîtes de nuit, elle menait son enquête sociologique, sans être cette fois-ci… hum… "séduite" par un inconnu dirai-je. Des dizaines de personnes interrogées à l’écran le confirmaient : être un couple moderne, ce n’était plus vivre exclusivement à deux, mais à trois.

J’étais loin du compte.

L’esprit vide, par désir ou nécessité, les paupières lourdes, je terminai l’épisode et la glace, jetai le pot à la poubelle, rinçai méticuleusement la cuillère et allai me coucher. Je me réfugiai sous une couette tiède, dans les pages anesthésiantes de mon roman. Cersei Jannister s’emparait à peine du trône de fer tandis que Robb Stark, apprenant la capture de son père Eddard, convoquait le ban pour…
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Published by Joël Bloch - dans Humeur
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16 février 2005 3 16 /02 /février /2005 00:00
Je fis à Marrakech la rencontre d’un homme étonnant. Nous nous croisâmes autour d’un déjeuner luxueux servi dans un club de golf, où j’étais allé rejoindre des amis. Je détaillai chaque visage en prenant place à la table, et pris peur devant l’ambiance cigare-Ralph-Lauren-Armani de ces cinquantenaires. Ambiance qui me collait aux chaussures depuis mon arrivée au Club Med : colliers de perles, foulards et rouges à lèvres de soirée au petit-déjeuner où l’on se donnait du « vous » et du « monsieur » ; une moyenne d’âge élevée d’un milieu social aisé où l’amusement s’empruntait d’une pesante gravité.

La discussion s’engagea, tant sur le golf, les affaires que les femmes. J’avais visiblement affaire à des chefs d’entreprises et leurs brillantes épouses, tantôt avocates, tantôt inactives. La conversation vira au machisme, qui commande à la maison, au grand plaisir de ces dames. Et de me dire : « grand Dieu ! » Milan Kundera a une fois de plus raison : selon lui, les hommes se divisent en deux catégories, les machos et les poètes. Les femmes préfèrent les machos.

Sans être passionnante, la conversation fut légère et totalement oubliable comme celle d’un banquet familial. Sans acrimonie mais avec l’esprit neutre, l’insouciance du temps qui passe du vacancier que j’étais alors, j’acceptai ces personnes pour ce qu’elles semblaient être. Ou pour ce qu’elles étaient : je demeure à ce jour convaincu que l’habit fait le moine. Dans la mesure du possible, nous choisissons nos vêtements, notre style, nos signes extérieurs de richesse ou de misère, nos propos et nos intonations. L’autre perçoit avec ses sens, sa culture et juge avec son esprit, mais il s’agit de l’interprétation de ce que nous lui tendons ; et même si ce premier contact cache toujours une profondeur insoupçonnée, il indique malgré tout une facette de vérité et place, comme dans un jeu d’échec, la position relative des différents interlocuteurs.

J’étais en bas de l’échelle sociale et en haut de l’échelle culturelle.

Je retournai à la piscine et m’installai sur un matelas lorsqu’un des magnats du déjeuner, dont j’ignorai le métier exact, me rejoignit. C’était un petit homme replet, le front dégarni devant des cheveux noirs plaqués par du gel au rendu humide, le cigare fiché dans sa bouche grasse. Il n’avait du patron arrogant que la description précédente : son ton était doux, son rire se répandait avec une jovialité naïve et son visage affichait une mine débonnaire. Cette débauche de gentillesse mièvre accentuait cette impression d’avoir en face de moi un homme stupide : réflexe de pensée du petit parisien teigneux que j’étais, faisant tout de suite l’amalgame entre bonhomie et bêtise.

Nous discutâmes. Thierry était le directeur de rédaction d’un grand quotidien national. Il m’annonça cela d’un ton égal, sans aucune nuance de vantardise. Il avait publié trois romans chez Grasset. Il avait dès lors réussi à capter mon attention, tant par l’absence totale de prétention que par ses hauts faits. Il avait cessé d’écrire des années auparavant, lorsque son quatrième roman, un recueil de nouvelles, lui avait été rejeté sans aménité à la figure par l’éditeur, avec un commentaire lapidaire. « C’est du sous-Perec. »

Il fit une pause dans son récit, un petit sourire flottant aux lèvres.
- Je dirige des centaines de journalistes, autant de correspondants de presse et de photographes. Et je m’emmerde.

La violence implicite de cette dernière phrase contrastait avec son sourire flou.
- « Ma seule possible réalisation passait par l’écriture », reprit-il. Une teinte de nostalgie douceâtre jouait sur sa figure épanouie. Il constatait froidement l’échec subjectif qu’était sa vie avec le ton dépourvu d’amertume d’un homme s’apercevant qu’il n’y a plus de tarte aux pommes au buffet de desserts. C’est con. Elle avait l’air bonne.
- « Pour écrire, il faut être seul. L’écriture ne passe que par la solitude. Ecrire est une souffrance. Quand j’avais votre âge, je disais à ma femme que j’allais avoir le prix Goncourt. Mais il faut choisir entre un bonheur in utero et solitaire, et un bonheur externe avec les autres, pour les autres. A deux, il est toujours possible d’écrire, et il vaut mieux vivre à deux ; mais on n’est jamais deux : on est d’abord deux, puis trois, puis quatre, puis cinq… les enfants… Pour eux, il faut faire un choix. J’ai choisi. Choisi de faire une « carrière ». Mais je garderai toujours ce regret, ce sentiment que ma vie n’était pas . »

Je buvais ces paroles qui résonnaient en moi car je me sentais seul ; l’écriture était une libération, le but vers lequel je tendais, mais qui paradoxalement creusait ma solitude et accentuait ma souffrance ; la souffrance de celui qui désire communiquer, hurle mais n’obtient aucune réponse. J’étais autant saisi par un sentiment d’identification que par un puissant élan de compassion envers cet homme si sympathique. Nous devisâmes, il m’interrogea sur quelques auteurs qu’il appréciait. Je ne les connaissais pas. Il haussa un sourcil étonné. « Pour écrire, il faut d’abord lire vos prédécesseurs me dit-il. Même ceux que vous n’aimez pas. Pour apprendre, pour savoir ce qui existe. » Il me demanda quelle était ma lecture du moment. Je bafouillai, honteux : je lisais le premier tome du Trône de Fer, un livre d’action médiéval fantastique. Je tentai de justifier tant bien que mal ce choix par des critiques dithyrambiques d’amis, une langue haute en couleurs, une… J’eus l’impression de défendre une production Jerry Bruckheimer à un cinéphile. Armageddon. Malgré tous les romans que j’avais ingurgités, je pris la mesure de mon vide culturel sidéral : j’enchaînais les auteurs sans cohérence, sans lier les époques ni les courants littéraires.

Nous continuâmes et il ne se départit pas de sa gentillesse, de ses encouragements, malgré toutes les lacunes que je témoignais. Il me prodigua quelques conseils, des règles à suivre, que je notais mentalement, tout autant que les auteurs qu’il avait cités. Il parla du comportement des maisons d’édition, de leurs politiques, des auteurs à succès arrogants qu’il avait croisés, de la notion subjective de réussite. Silencieusement, je pensai que Thierry avait justement beaucoup mieux réussi que des B.H.L., Amélie Nothomb ou Bernard Werber : il était mû par un authentique désir artistique et avait acquis l’humilité des maîtres. Cette humilité qui me faisait si cruellement défaut.

Je passai mes deux derniers jours de vacances en sa compagnie et celle de ses amis ; je découvris des gens charmants, profondément gentils, qui profitaient de la vie sans retenue et sans autre pensée que de s’amuser. Non, douceur et bêtise ne sont pas synonymes.

J’avais soudain dégringolé les échelons des échelles culturelles et intellectuelles. S’il est vrai que l’habit fait le moine, ma première impression est souvent la mauvaise. Et de ce constat répété, je ne tirais décidément aucune leçon. J’étais devenu, à mes yeux peut-être plus qu’à tous autres, un jeune con prétentieux. J’écrivais des billets d’une mauvaise humeur rageuse avec une jubilation adolescente de destruction, postés sur un blog pour me gratifier d’un lectorat soi-disant anonyme et providentiellement indénombrable ; des écrits ricanants jetés sur Internet pour amuser, pour épater la galerie en me montrant sous un jour pseudo-agressif et détestable. Alors qu’il n’en est rien.

Quoique. L’habit fait le moine.

Moi qui avais des velléités d’écriture, je n’avais rien fait, rien réalisé. Je me tenais devant la forteresse inexpugnable des Auteurs, au milieu d’une foule indistincte de combattants au moins aussi talentueux que moi, et ne sachant quelle arme brandir ; à regarder ces remparts imprenables comme un paralysé fixant intensément ses jambes sans se rappeler comment les bouger. Et en se posant sans rien faire cette question : que faire ?

Je continuerai à écrire et à poster, comme exercice d’entretien d’un muscle ; des messages inégaux et parfois agressifs, parfois sombres et dépités, parfois joyeux pour changer : des billets d’humeur. Je prends le temps d’écrire celui-là pour préciser qu’au-delà des différents tons que je peux adopter, j’ai conscience de tout ce que j’ai mentionné. Depuis longtemps en fait. Ici, point d’amertume, de raillerie, de mauvaise humeur ni de méchanceté ; pas d’auto-dénigrement non plus. Non, juste la saine mesure de ce que je suis, un borgne parmi les borgnes, de ce que j’ai fait et de ce qu’il me reste à parcourir. A partir de ce simple et juste constat, l’avenir est riche en possibilités.

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9 février 2005 3 09 /02 /février /2005 00:00
Elle s’engouffra à ma suite avec hâte : peur de manquer. D’être oubliée sur le quai. D’être oubliée tout court.
- Je vais au deuxième.
Silence. Légère attente. Suffisamment courte pour qu’elle ne réagisse pas, suffisamment longue pour montrer que cette galanterie forcée m’étonna, voire m’irrita. Je cédai et pressai le deuxième bouton.

L’ascenseur s’ébranla. Silence.

- Cela ne vous dérange pas la télévision ? Je ne mets pas le volume trop fort ?
Elle maugréa ses mots et renifla comme si elle allait s’effondrer en sanglots.
- Non, mais j’habite au quatrième.
- Ah ? Justement je me demandais à quel étage vous habitiez…
Sa peau parcheminée gondolait et s’agitait, ses yeux rouges, larmoyants, me lancaient des appels de détresse agaçants : une solitude misérable, une soif de contact si flagrante qu'elle en était écœurante. Repoussante.
- … parce que parfois je mets le son très fort, je quitte mon salon, je vais dans ma chambre, et je ne me rends pas compte alors je ne sais pas si je dérange les personnes au-dessus.
- Vous savez, je crois qu’ils ne sont pas là souvent.
Le malheur se répandit de plus bel sur son visage tourmenté. Elle renifla.
- Ah ? Alors il n’y a personne à côté, personne au-dessus…
Nous arrivâmes au deuxième mais elle ne fit pas mine de descendre.
- Oui, c’est bien, c’est plutôt calme.
- Vous dites cela parce que vous êtes jeune, renifla-t-elle, mais quand on est vieux et seul c’est différent : s’il m’arrive quelque chose, il n’y aura personne pour m’entendre.

Elle s’était avancée et maintenait la porte de l’ascenseur ouverte, bloquant son départ. Ses lèvres tremblantes continuaient à mâchonner des mots silencieux. Ses os crissaient et s’entrechoquaient sous son manteau trop lourd et trop grand. Son regard errait au loin. Elle renifla.

Silence. J’hésitai à lui laisser mes coordonnées mais j’eus peur. Peur qu’elle n’envahisse dès ce soir mon îlot de tranquillité.

Elle lâcha prise et recula vers son palier. La porte de l’ascenseur se referma avec une lenteur molle.
- Bonne année alors.
- Merci, bonne année à vous.
- Ô vous savez, à mon âg…

La porte se ferma sur sa phrase.
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4 février 2005 5 04 /02 /février /2005 00:00
 
"Jacques Villeret est mort" m’annonce France Info.

Je m’en contre-fous.

Non pas que cela m’amuse, au contraire : il était entre tous les acteurs français celui qui restituait l’image la plus sympathique. C’était un joyeux et touchant petit bonhomme. Rongé par l’alcool qu’il est mort. Il n’était pas si jovial que cela… Il ne faut jamais sous-estimer le malheur des autres, je me le répète souvent. Une femme m’a dit un jour : « Toi, tu n’as pas de problème. »

Nos peines et nos soucis sont les zones d’ombres qui nous donnent du relief et qui nous définissent. Milan Kundera l’a bien dit : "Je pense donc je suis est une vérité d'intellectuel qui sous-estime les maux de dents. Je sens donc je suis est une vérité de portée beaucoup plus générale et qui concerne tout être vivant. [...] Le fondement du moi n'est pas la pensée mais la souffrance."
En une phrase, cette personne balaya toute mon histoire et refusa mes problèmes, donc ma souffrance ; jusqu’à mon droit à la souffrance. Elle nia ainsi mon identité, me réduisant d’un coup à un être plat et lumineux. Et silencieux. Or, malgré une façade de bonheur, un sourire perpétuel, qui n'a pas de problème ? Pas Jacques Villeret, son sourire était fissuré : il est mort rongé par l'alcool d'une hémorragie interne.

Jacques Villeret, c’était La soupe aux choux, Le dîner de con en passant par La contre-basse au théâtre. C’était également la personne à qui, étant enfant, les railleurs ressassaient que je ressemblais : nos deux visages poupins, nos deux corps obèses se confondaient. « Oui c’est mon cousin » leur répondis-je alors. La légende se répandit, ils me laissèrent quelque peu en paix. Jacques Villeret était devenu un membre de ma famille. Il était une figure amie sans âge : elle avait toujours été là et ne semblait pas vouée à disparaître aussi rapidement.

Jacques Villeret est mort et cela n’affectera en rien ma vie au quotidien. Ce qui me chagrine dans cette affaire, c’est le ton de l’animateur radio qui ne varie pas dans les secondes qui suivent, dans la même phrase, pour annoncer la victoire de Serena Williams sur Lindsay Davenport 2-6, 6-3, 6-0. Seul un ténu point virgule distingue ces informations. Le temps sera dégagé sur la plupart des régions malgré une chute de température de quelques degrés ; risque de neige sur l’ensemble de la France et…

Nous ne valons pas plus qu’un risque de neige.

Jacques Villeret était un artiste, il a créé et laisse des films, des souvenirs... une trace derrière lui. Avec son décès s’éteint un univers ; il y va de même pour chacun d’entre nous. Marquera-t-il l’Histoire ? Non. Personne ne le fera. Personne.
Nous sommes tous des galets lancés dans un lac imperturbable. Les remous concentriques troublant la surface dessine notre influence au cours du temps : ils interagissent avec d’autres remous, en subissent les perturbations tout autant qu’ils en créent. Les oscillations sont amorties à mesure que l’on s’éloigne du centre ; d’autres galets ont pris la relève, mais notre influence s’estompe jusqu'à disparaître. Comment se nomme votre arrière-arrière-arrière-arrière grand-mère ? Peut-être son état civil demeure mais qui était-elle ? Personne n'est plus en mesure de répondre. Il suffit d’une poignée de générations pour que la somme de tout ce que nous sommes, de tout ce que nous fûmes, soit balayée par le grand tourbillon du néant et l’oubli. La vie est une discontinuité de la mort. Ceux qui prétendent le contraire ne se projettent pas assez loin dans le futur.
La perspective obéit à la même loi : la muraille de Chine est résolument en trois dimensions et gigantesque à notre échelle. Si nous nous éloignons suffisamment de la Terre, elle perdra une dimension et apparaîtra comme une ligne. Eloignons-nous de quelques millions de kilomètres, la Terre elle-même se départira d’une dimension supplémentaire pour se réduire à un point. Quittons le système solaire et elle disparaîtra. Finie, la colossale muraille de Chine.

Tout est une question de recul. Soyons généreux, la mémoire de Jacques Villeret se perpétuera pendant un siècle dans sa famille et auprès du public grâce aux traces qu’il a semées. Mais dans six mille ans ? Peut-être encore, me diront certains. Admettons. Et dans quinze milliards d’années ? Non. Ces deux dates sont identiquement infiniment lointaines du point de vue d’un être doté d'une espérance de vie aussi courte que la nôtre.

L’incroyant que je suis suppose qu’il n’y a rien après la mort : l’oblitération de nos souvenirs, le retour à notre conscience pré-natale. Si tout est voué à être oublié et si nos vies n’influencent en rien l’Histoire, la conclusion est sombre : se suicider maintenant ou continuer à vivre sont mathématiquement équivalents au regard du Temps. Nos proches seront peinés ? Attendons quelques milliers d’années et leur chagrin sera oublié. Le deuil sera fait.


Vivre et attendre la mort ou en finir tout de suite... Je choisis la vie : cela est moins effrayant. Enfin souvent. Et le grand passage semble plus douloureux. Enfin parfois.

Tiens, il neige.

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24 janvier 2005 1 24 /01 /janvier /2005 00:00
J'étudie le sujet ici, à Marrakech, et j'en suis venu à la conclusion suivante : pour faire une bonne photo de rue, il faut une rue sale nimbée d'une lumière écrasante ou, à l'inverse, blafarde ; une personne âgée, homme ou femme, aux traits fripés par la misère et la peau burinée par l'adversité ; en effet :

 
1 - Quel que soit le piqué de l'objectif, les rides ressortent mieux que les peaux lisses de jeunes gens heureux ; je préconise, si vous êtes adeptes de la marque Canon, le 85 mm 1.8 qui offre un excellent rapport qualité prix, restituant à merveille les visages détrempés de tristesse ;
 

2 - L'aspect précaire saisit en première lecture le spectateur qui criera beaucoup plus facilement au génie ; en d'autres termes, la misère est très photogénique ;
 

3 - Peu susceptibles d'avoir Internet, les personnes âgées ne connaîtront pas l'usage de vos photos et ne seront pas tentées d'engager de quelconques poursuites ; d'autant plus à l'étranger où le droit à l'image est, je suppose, précaire, s'il existe ; à Marrakech, il se monnaie très bien quelques dirhams (centimes), jetés par poignées avec une condescendance infâme.
 

4 - En cas de vive désapprobation du gueux, le photographe insolent aura largement le temps de déclencher quelques rafales en riant, puis, à bonnes foulées, de s'éloigner prestement. Le misérable, s'il tentait de suivre, s'emmêlerait bien vite les pinceaux dans ses haillons fétides pour s'étaler faiblement de tout son long (prêtant ainsi l'occasion d'autres clichés croustillants dans une hilarité renouvelée. Ici un stabilisateur optique peut être utile pour compenser les hoquets).
 

Marrakech regorge de croulants, qui, le regard vague perdu dans leur inutilité, croupissent dans des rues sales faiblement éclairées.
Marrakech est donc LA ville de la photographie, entre autres villes pauvres, où le photographe pourra bondir au hasard, déclenchant à qui mieux mieux, joyeux, sans même prendre temps d'ajuster ses tirs ; il est quasi assuré d'obtenir des clichés merveilleux.

 
Parfois, je suis moi-même estomaqué par mon propre cynisme.
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15 janvier 2005 6 15 /01 /janvier /2005 00:00
Le mot « photogénique » ne peut pas être bien utilisé. Si l’on prend la définition exacte, une personne photogénique a une image dont le rendu est meilleur en photo qu’en réalité. Ainsi dire à une femme qu’elle est photogénique en regardant son portrait revient au tact de la phrase : « Tiens, tu es belle aujourd’hui ». Pourtant, lorsque l’on dit à une femme qu’elle n’est pas photogénique, elle prendra cela comme une insulte et non comme un compliment ; car elle aime se regarder et être admirée en photo.

J’ai donc rayé ce mot de mon vocabulaire, d’autant que je suis souvent étonné devant des clichés médiocres de femmes selon moi très belles.

Ce dernier point m'a taraudé et j’en ai déduit une théorie liée à deux observations.

La première provient d’une expression : « un miroir ne ment jamais », qui se passe d’explication.

La seconde découle de la correction optique de notre regard opéré par notre cerveau. Je développe avec quelques exemples.

Lorsque nous regardons le cliché pris sans flash d’une salle blanche éclairée par une lumière jaune, celui-ci nous apparaît fausse car… jaune. Les murs de la salle étaient blancs à nos yeux et le sont restés dans notre mémoire. Or, l’appareil a capturé la couleur objective tandis que nous percevions la couleur subjective, celle corrigée par notre cerveau. C’est évidemment cette couleur qui demeurera dans nos souvenirs et la photo semble ratée. Un mur blanc plongé dans l’ombre ne sera pas objectivement blanc bien que nous le voyions comme tel, mais gris sombre.

De même, tels que nous les voyons, les trottoirs d’une rue se croisent à leur point de fuite. Mais nous avons l’intuition de la perspective et nous savons que les droites sont parallèles. Notre cerveau recrée cette notion.

Revenons à notre sujet : nous appréhendons une femme revêtue du charme de ses mouvements, de sa voix, de la féminité qu’elle dégage ; de la sympathie, de l’amitié ou de l’amour que nous lui portons. Elle nous paraît ainsi très belle. Sa photo la déshabille de ces caractéristiques et restent seulement figées sur le papier ses qualités physiques intrinsèquement objectives.

Donc ?

Comme la couleur ou la perspective, notre cerveau corrige notre perception. La vérité est cruelle : une femme peu photogénique est effectivement moche.

Je viens de me faire beaucoup d’amies.

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14 janvier 2005 5 14 /01 /janvier /2005 00:00
Il pleut, sans interruption, des gouttes énormes et grasses qui explosent mollement avec un bruit mat. J’ai regardé les informations à la télévision, j’ai lu les quotidiens, cherché partout la nouvelle sans trouver de référence à cet étrange phénomène : la pluie emporte dans son ruissellement la couleur, tout vire au noir et blanc. Le Soleil dessine un disque blafard qui luit avec peine derrière des nuages menaçants. Les bâtiments sont devenus de grands fantômes blanchâtres percés de fenêtres sombres ; la tour Eiffel est d’encre noire ; le dôme des Invalides, laiteux. Une humidité terne, moisie, pénètre partout. Les vitrines des magasins ont d’abord perdu en contraste, puis les couleurs se sont brouillées, avant de finalement s’évaporer. Au commencement les caniveaux étaient multicolores, toutes les teintes s’y mêlaient en bouillonnant. Elles ont disparu dans les égouts, englouties par des bouches d’ombres noires béantes.

Les gens n’ont d’abord rien remarqué. Puis nous sommes tous peu à peu devenus livides : les cheveux blonds ont blanchi, les cheveux foncés ont noirci, les mines ont blêmi, les cernes noirâtres se sont allongées. Puis les Parisiens ont compris. Rien n’a été dit, mais nous avons tous compris. Des scènes sans précédent se sont déroulées : des habitants, toutes origines sociales confondues, barbotant dans le caniveau avec pelles et seaux, tentaient de recueillir les derniers vestiges des couleurs liquéfiées ; d’autres encore sont descendus dans les égouts, dans les catacombes. Certains ont purement disparu, fous de douleur quand les teintes se sont finalement écoulées loin, très loin sous la terre. Les papeteries ont été prises d’assaut, les stocks de gouaches, aquarelles et peintures acryliques ont été dévalisés dans un week-end sanglant. Un sang épais, sombre et visqueux.

La frénésie est retombée. Nous sommes tous mornes. Les enfants qui dans les premiers temps interrogeaient inlassablement leurs parents ont adopté notre mutisme et nos mines boudeuses. Immobiles, ils ont cessé de jouer et délaissé leurs briques de Lego grises, leurs petites voitures grises, leurs poupées grises, leurs jeux vidéo monochromes. Leurs regards se sont voilés de la même torpeur que ceux de leurs aînés.

Le printemps est arrivé et pourtant les bourgeons sont restés obstinément fermés. Comme si, par pudeur, les fleurs n’osaient se montrer sans leurs habillements de saison. Dans leurs nudités ternes. Les bourgeons ont gonflé pour atteindre la taille de poings fermés, de poings brandis, puis ont pourri. Sans céder. La pluie les a emportés.

Nous parlons peu. Toujours moins si possible. Gardant jalousement nos pots de peintures. N’osant à peine les ouvrir, de peur de découvrir qu’elles même auraient perdu leur éclat.

Attente de jours meilleurs.

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Published by Joël Bloch - dans Fiction
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli