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11 janvier 2005 2 11 /01 /janvier /2005 00:00
Hier soir vers 18h30 entre la station Palais Royal Musée du Louvre et la station Tuilerie, deux pensées me frappèrent avec la violence divine de révélations. Deux pensées distantes et pourtant corrélées. Toutes deux provoquées par l’observation étonnée de mon environnement.

Casques blancs de disques durs réduits à la taille d’un paquet de cigarettes pouvant contenir dix mille chansons, oreillettes triangulaires sans fil clignotant en bleu reliées par un système d’ondes radio à courte portée à des téléphones mobiles agenda appareil photo numérique, montres synchronisées par satellites, ordinateurs miniatures équipés de processeurs plus puissants que ma première station à vingt-mille francs, vêtements mode et bijoux confectionnés dans des usines robotisées, le tout mouvant dans une rame enfouie sous terre propulsé par un réseau électrique tentaculaire… Mon Dieu !

Comment en est-on arrivé là ? Comment, du silex et de la cueillette, l’homme a-t-il pu faire autant de progrès ? Comment a-t-il eu seulement l’idée du concept d’électricité ? D’ondes radio ? Nous vivons dans un monde d’une complexité extrême. Démesurée. Ce monde est vertigineux et inquiétant. Et pourtant très familier, alors qu’une poignée d’experts sait comment « cela marche ». Pour les autres, c’est une habitude, un dû ; mais intrinsèquement, tous ces objets, technologiques ou non, sont hermétiques et magiques. Nous avons perdu au jour le jour notre capacité d’émerveillement : tout le monde s’en fout, tout simplement.

Tous ces gens s’en foutent. Ces gens à la peau grasse, aux traits creusés, aux yeux vitreux, aux dents gâtées, cassées, à la coiffure hirsute et mal coupée, aux vêtements désassortis, à l’odeur rance, aux formes disgracieuses et aux traits grossiers. Boutons purulents d’acné, visages bouffies suintant de graisse, nez empattés ou crochus, perruques ridicules mais celui-là ce serait lui rendre service que de lui arracher, lunettes aberrantes, surtout vu la cravate, chaussures moches, je les avais vues dans une vitrine mais je ne savais pas qui pouvait vouloir les acheter, bijoux moches mais pas chers, manquerait plus que ça !, visages disgracieux, gros culs, celle-là c’est à la limite de l’infirmité, oreilles d’éléphants, lui il doit bien entendre, celle-là est mignonne sauf quand elle sourit….

Comment en est-on arrivé là, à ce monde si complexe, avec ça ?

A 18h34, en ce lundi soir, je fus soudain pétrifié par la laideur et la médiocrité générale. Alors oui, il y a des gens au-dessus de la moyenne. Cela est d’autant plus vrai que la moyenne est plutôt basse. Je regardai cet homme petit et moche, râblé. Sa tête était lourde d’un visage épais qu’il tendit en souriant, sourire marron, haleine rance, à son fils qui n’avait pas encore hérité de toute sa laideur : elle viendra en son temps. Comment imaginer à la place de ce père désirer mettre au monde un enfant ? Comment, devant la glace, désirer transmettre ce visage ? Et celle-là, avec sa peau couperosée et ses yeux globuleux, comment osait-elle sortir ? Comment imaginer séduire ?
Je détournai la tête, écœuré par cet étalage obscène de hideur, et croisai mon reflet dans la vitre aveugle de la rame. De constater, non, de confirmer cette ignominieuse vérité : j’étais l’un d’entre eux. Je ne valais ni plus, ni moins. Si : plutôt moins. Cheveux mal coiffés et ridicules, vêtements miteux, peau grasse et boutonneuse, petit et chétif, tassé, les articulations déformées, le regard terne d’un homme fatigué après une journée de boulot chiante. Un spécimen parfait d’un misérable petit humain moyen, une goutte d’eau noyée dans l’océan du tout et du rien.

Et de me dire : je n’aurai jamais d’enfant. Je ne veux pas transmettre à mon fils ou ma fille mes imperfections et mes défauts. Mes tares. Ma santé. Je ne veux pas que mon enfant supporte l’air vicié que j’expulse, qu’expulsent tous ces gens, l’air vicié de la pollution, je ne veux pas qu’il connaisse l’odeur de la transpiration, l’odeur de la merde, le goût du sang, le poids de la gravité terrestre sur des os brisés, la douleur amoureuse, la frustration, la peur irraisonnée du néant, la peur de l’échec, la douleur de l’échec, le désespoir, la maladie, le vieillissement invalidant et encore plus enlaidissant. Je ne veux pas voir dans son visage laid ma laideur, ses boutons, ses grosses joues, ses cicatrices. Je ne veux engendrer un être imparfait. Je ne veux pas qu’il m’en veuille de l’avoir mis en monde. Je ne veux pas qu’il meure. Je ne veux pas que l’univers que je constitue ait de suite après ma mort. Je veux que les choses s’arrêtent à moi. Je veux que tout cela s’arrête là.

Je descendis de la rame à la station Pont de Neuilly.
J’empruntai l’escalator mécanique mu par des rouages cachés qui me transportèrent tête basse à la surface.
Je m’empressai de traverser la rue recouverte de bitume, mélange d’hydrocarbure fabriqué au loin puis transporté par des camions allemands.
Je passai devant les voitures, équipées de moteurs quatre temps et air bag déclenchés par des capteurs de collision en réseau réagissant en une fraction de seconde, arrêtées au feu de croisement rouge piloté par un réseau informatique optimisant le trafic d’après simulations numériques probabilistes réalisées sur des ordinateurs surpuissants.
Une onde projetée par une borne environnante sur une fréquence allouée dynamiquement rebondit sur mon téléphone mobile sonnant, afin de transmettre le signal encodé de la voix d’un ami.
Je ne décrochai pas. Le téléphone se tut.
Je remontai la rue, toujours plus vite, toujours tête basse, pénétrai dans mon immeuble, pris l’ascenseur actionné par des câbles motorisés et des pompes hydraulique, ouvris en tremblant la serrure cinq points blindée par un alliage hyper-résistant, ôtai mes vêtements semi-synthétiques 65% polyesters 35% coton confectionnés dans des usines asiatiques et me couchai sous la couette synthétique de mon lit. Pour dissimuler ma si pitoyable humanité à ce monde si complexe et si laid.

Ce monde qui me révulse et que je hais.

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6 janvier 2005 4 06 /01 /janvier /2005 00:00
J'étais marqué en cette fin 2004 par cette question cruciale vous en conviendrez : qu'acheter aujourd'hui ? Palm ou Pocket PC ?Discussions avec experts, recherches intensives sur des sites spécialisés, études comparatives poussées des prix et évolutivités... Il a fallu se rendre à l'évidence et le Pocket PC a pris dans mon coeur une confortable avance.
 
Ce dilemme qui animait mes journées et mes nuits s'est réduit à cette question plus pointue : Fujistu Loox 420 ou HP Ipaq 2210 ? Connaissant la pérennité de ces jouets, fallait-il miser sur un modèle plus récent ou meilleur marché ? De regarder en photos ces deux modèles comme un mafioso reluquerait les images des dernières pin-ups qu'il a possédées.
 
Et puis le tsunami s'est abattu en Asie.
 
 
Mon envie d'agenda électronique n'est pas passée, elle a été détournée par les images de la catastrophe. Diversion du quotidien soigneusement orchestrée par les médias en frénésie de surenchère : mauvais pour la consommation ça. Le nombre de victimes augmentent chaque jour. Tu crois que cela va dépasser 150 000 morts Chéri ? Oui mon trésor, répond le mari d'une voix confiante. Rassurante. Car ils ont la matière pour faire miroiter un passé glorieux de résistants héroïques aux générations à venir : "C'était affreux. Entre catastrophes naturelles et terrorisme, crois-moi mon petit, ce n'était pas une période facile. Tu as de la chance."

Peut-être par lassitude de ces images lointaines, mon envie est revenue, certes émoussée. L'estomac encore gourd des festivités de fin d'années, j'ai envoyé un texto au numéro diffusé pour donner un euro aux enfants sinistrés, puis suis retourné sur les sites marchands : les prix des Pocket PC ont baissé. J'ai bien fait d'attendre, c'est le bon moment pour acheter.

Le monde est bien fait.

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:00
"A ne pas avoir de télévision, tu rates quelque chose en ce moment : les images d'Asie sont quand même impressionnantes".

Et de me dire : c'est vrai. Mais est-ce indispensable de voir les images d'un raz de marée et de milliers de morts ?

Allez oui ! Cédant à la curiosité morbide de tout un chacun, je me connecte au site de TF1 afin de télécharger le dernier reportage et pouvoir moi aussi savourer confortablement renfoncé dans mon siège les images insoutenables et parfaitement soutenues de l'horreur ; et moi aussi, jubiler en feignant une affliction démesurée car mon quotidien ne va en rien être changé.

L'image est petite dans la lucarne. La définition n'est pas très bonne quand la vague déferle, je retiens mon souffle comme un supporter quand son attaquant préféré, balle au pied, sprinte vers la surface de réparation. Malheureusement, les vidéos amateures sont prises de trop loin et je ne peux ni voir ni ressentir la catastrophe dans toute son ampleur. Poteau. La frustration vicieuse d'une curiosité insatisfaite me titille les tétons, je n'en ai pas pour mon argent. Je n'ai pas mon lot de morts ni de dépouilles violacées. Je ravale ma salive, on m'a menti. Ou alors peut-être devrais-je moi aussi acheter une télé ?

Je repasse les images et m'approche pour tenter de mieux saisir les dégâts : le tsunami déferle à nouveau quand mon oeil est soudain attiré par un slogan publicitaire qui surplombe en clignotant la catastrophe naturelle la plus meurtrière de tous les temps.

"Les fêtes ne sont jamais réussies sans Ferrero Roche d'or".

Et la vague, de ré-emporter les corps de touristes emmêlés.

Délicieux.

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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli