<![CDATA[L'Affreux Jojo]]> http://www.affreux-jojo.com/ Chroniques, nouvelles et billets d'humeur de l'Affreux Jojo. fr over-blog.com RSS 2.0 Generator <![CDATA[Promotion canapé]]> http://www.affreux-jojo.com/article-6551641.html
*

Sonnerie de l’interphone, sursaut, 8h du matin. Le créneau était de 7h30 à 10h, ils sont matinaux et c’est tant mieux. Je me lève précipitamment, revêts un peignoir et me recoiffe brièvement.
- Oui ?
- Les compagnons d’Emmaüs.
- Quatrième.

Les trois échalas investissent les lieux dans une violente odeur de cigarette nocturne, la mine et la peau cendreuse. Ils me serrent la main, murmurent un salut d’une voix contenue. Le plus âgé, ou plus exactement, le plus abîmé, la peau séchée par le tabac et probablement l’alcool, me jauge avec la sévérité d'un miséreux contemplant avec mépris un odieux Neuillyien en son odieux repaire de salopard de riche. Ils inspectent avec circonspection le canapé qu’ils sont venus chercher, enlèvent avec une précaution chirurgicale la housse du sommier pour constater qu'il y a une tâche de brûlure excentrée. De me rappeler d’un coup d’un seul le micro incendie l’ayant provoqué lors de mon emménagement il y a quatre ans.
- Ah désolé Monsieur, nous ne pouvons pas le prendre, qu'ils me disent d'un air contrit à la limite du dégoût. Leurs regards scrutateurs m’accusent muettement, vous avez maladroitement tenté de nous refourguer vos ordures mais nous ne sommes pas des éboueurs. Et nous ne sommes pas dupes !
Je regarde éberlué le canapé que j'occupe quasi quotidiennement, sur lequel un ami a dormi il n'y a pas si longtemps, canapé à l'assise parfaite qui aurait seulement besoin d'un lavage, canapé abject dans le regard de ces compagnons et qui pourtant, revêtu de sa housse, ne présente aucun défaut.
- Mais je ne comprends pas, balbutié-je sous le coup de la surprise, c'est un bon canapé. Même si vous ne vous en servez pas comme lit, ne pouvez-vous pas vous en servir comme... canapé ?
- Non Monsieur, me répond-il emprunt de la lassitude du professeur développant pour la sempiternelle fois à un élève peu attentif une explication vaine car l'élève n'est ni bon ni attachant, mais dé-ses-pé-rant ; il faut toutefois lui fournir, cette satanée explication car cela fait partie de leur travail dans sa splendide ingratitude. Non Monsieur, nous ne prenons que les objets impeccables.

Le dernier mot résonne avec la fragilité du cristal. Silence.

Exaspérés de s'être déplacés pour rien, ils me saluent avec le minimum de courtoisie et s'en vont dans un soupir tabagique, à travers mon regard fixant toujours le canapé criminel. Son remplaçant sera livré lundi, sans place vide à remplir. La prochaine collecte des objets encombrants est dans dix jours. Il me faudra appeler deux jours avant, et deux jours avant seulement car la responsable à la mairie est dans l'incapacité psychomotrice de tourner la page de son agenda au-delà d'une date, après-demain, qui constitue pour elle l'ultime frontière tangible de la réalité avant le néant. La fin des temps et des possibles.

J'appelle directement Emmaüs, témoigne mon étonnement. Vous habitez où ? A Neuilly. Ah, s'exclame spontanément et sans retenue la voix dans le combiné, oui, c'est encore cet équipage. Nous avons des problèmes avec eux. Il ne s’étendra pas plus mais il est clair que pour ce trio infernal, les donations de ces salopards de richards sont soumises au feu d'une critique bien plus intransigeante que celles des moins favorisés ; car ces salopards de riches pourraient faire l'effort d'offrir mieux, voire de donner du neuf. Pouvez-vous donc envoyer un autre équipage ? Non Monsieur, je suis désolé. Et il semble l’être sincèrement.
Nous raccrochons. Je suis désolé aussi. Furieusement.

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Fri, 04 May 2007 11:20:01 +0200 http://www.affreux-jojo.com/article-6551641.html
<![CDATA[Gravités]]> http://www.affreux-jojo.com/article-4410994.html « Tu es seul. Quand tu souffres, il n’y a que toi qui souffres. On est tous seuls. Tous. Il suffit de le savoir. » Ma mère * - Alors, qu’est-ce qu’il t’est arrivé, pourquoi tu n’es pas venu ?
- Je ne pouvais plus marcher. Littéralement. Je me cramponnais au mur. Ce coup-ci, je ne pense pas que je pourrai couper à l’opération. Et j’avais mal au ventre comme dans les grands moments, ceux où je ne peux rien avaler. Il n’y a rien à faire, ils n’ont rien trouvé. Rajoute à cela qu’à cause de ma nuque, j’avais une migraine épouvantable, j’ai dézingué une boîte d’efferalgent dans la journée.
- …
- Bref, je ne savais plus trop où me réfugier dans mon corps pour m’échapper. Du coup, j’ai un peu… comment dire… Craqué. Et je ne me voyais pas faire bonne figure à un dîner. Voilà.
- Bon. C’est dommage, mais ce n’est pas grave.

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Fri, 03 Nov 2006 19:11:24 +0100 http://www.affreux-jojo.com/article-4410994.html
<![CDATA[La Fnac s'engage]]> http://www.affreux-jojo.com/article-4222401.html
Ne pas perdre de vue sa cible.

J’achève cette relation fusionnelle et destructrice tétanisée de non-dits, dépasse cette tentatrice et continue rapidement vers le fond du magasin : direction, les imprimantes photos A3. J’atterris devant l’Epson R2400 et la HP 8750. Coup d’oeil à gauche, coup d’oeil à droite, point de 9180 sur la ligne d’horizon.

Je m’approche du comptoir derrière lequel fourmillent les vendeurs en livrées jaunes et vertes. Devant moi, un bellâtre au regard d’acier d’un Brad Pitt frayant à la proue d’une trirème, mâchoires carrées identiques au susvisé acteur, serrées pour renforcer une virilité de minet, semble disponible dans sa carrure bodybuildé d’abonné au Club Med Gym de Levallois Perret.

- Bonjour, lui adressé-je en guise d’introduction.
Il arrête ma phrase d’un geste autoritaire de la main, paume brandie tel un élu de la Matrice arrêtant une rafale de fusil mitrailleur. De se retourner vers son voisin.
- Tu manges où à midi ?
La Fnac est à votre écoute...
- Avec toi si tu veux.
- Ok. Oui ? se retournant vers moi.
Son regard s’arrête à quelques centimètres à ma gauche, ses lèvres taillées au couteau de vétéran du 'Nam esquissent un sourire énigmatique de Joconde masculine et séductrice. Son regard adopte un mouvement de balayage vertical, du sol à hauteur d’yeux, ce regard typiquement masculin et presque instinctif évaluateur de mensurations. A juger par sa mine réjouie, je table sur un bon 90-70-85.

- Je voulais me renseigner sur les imprimantes jet d’encre A3.
Ses yeux clignotent vers moi, son sourire se relâche.
- Oui ?
- L'epson R2400 et la HP 9180.
Son attention redépasse mon oreille, reprend son balayage vertical de mufle, et c’est distraitement qu’il me répond
- Vous vouliez savoir quoi ?
Tiens donc. Deux imprimantes A3 jet d’encre photo. Que peut-on bien vouloir savoir ?
- Laquelle était la meilleure pour imprimer une saucisse de Francfort photographiée avec une brouette, Khônard !
La tentation est forte de lui formuler cette réponse, qui serait malgré tout vaine pour EXISTER, concentré qu'il est sur mon flanc, sourire à nouveau flottant sur ses lèvres carnassières. Dans la commissure de mon regard je devine ma bottée.
- Je ne vois pas la HP9180. Vous l'avez ?
- La quoi ?
- La HP 9180.
- Je regarde si j’ai la référence.

Hum.

- Non c’est bon ça va aller.

De faire volte-face, devant ma cowgirl plus plantureuse que jamais, (90-70-90 je relève rapidement, pas si loin), qui sera certainement plus douée que moi à extraire des informations de ce pantin écervelé.

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Thu, 19 Oct 2006 07:34:41 +0200 http://www.affreux-jojo.com/article-4222401.html
<![CDATA[Conseil de pro - Pièce en un acte]]> http://www.affreux-jojo.com/article-4151644.html Ces différents chiffres sont normés, i.e. sont indépendants des objectifs.
3MO est mon pseudo sur les forum de photographie, mon double schizophrène qui a accès à la partie « image » et non plus mot dans mon cerveau : http://www.le3emeOeil.fr

Personnages :
Une femme, dans la cinquantaine
Son partenaire, dans la cinquantaine
Un 3MO, dans la trentaine.
Un vendeur

Le lieu : une boutique photo dans Paris

Scène I

La dame [pressée] : Il me faut un objectif Canon 100 millimètres 2.8 macro, est-ce que vous en avez à louer ?

Le vendeur [embarrassé] : Je suis désolé Madame, nous ne louons pas.

La dame : J'ai une commande de bijoux à réaliser demain, on vient de me la passer, c'est une urgence absolue, je...

Le vendeur [même ton] : C'est fâcheux.

3M0 [voix pleine de sollicitude] : Si vous voulez, j'en ai un, je peux vous le prêter.

[Le vendeur sort en coulisses.]

La dame [se retournant, interdite] : C'est vrai ?

3M0 [sourire ultrabright-c'est-si-sexy, profondeur du regard de l'homme-qui-tombe-à-piiihiiic]: Oui.

Le partenaire : Vous êtes photographe professionnel ?

3MO [regard de l'homme-qui-tombe-tout-court] : Euh... Non.

Le partenaire [incrédule] : Mais alors pourquoi avez-vous cet objectif ?!

3MO [décontenancé] : Bah... Je l'ai... c'est tout...

La dame [incrédule] : Mais vous faites de la macro ?!

3MO [hésitant] : Un peu... enfin... pas trop... Je m'en sers pour faire du portrait.

La dame [catégorique] : Ah non ! Vous ne pouvez pas faire de portrait avec celui-là ! C'est un objectif macro. C'est fait pour la macro !

3MO : Mais... euh..., c'est un 100 millimètres aussi. Je peux, euh... enfin... faire des portraits avec aussi...

La dame [véhémente] : Non ! Vous n'aurez pas assez de profondeur de champs ! J’ai fait des tests, elle est trop courte.

3MO [cherchant le piège] : Je l'utilise à 8 ou 11 et, euh, bah ça va...

La dame [véhémence à la limite de l'indignation] : Non non et non !!! Vous ne pouvez pas utiliser cela pour du portrait.

3MO : Ah...

La dame, le partenaire, 3MO : ...

[Le vendeur revient avec un Canon 100mm macro 2.8 d'occasion]

Le vendeur : j'ai ceci pour vous dépanner.

Scène II

[Le vendeur et la dame s'affairent à régler les détails de la transaction]

Le partenaire : Alors comme ça vous faites de la photo.

3MO : Euh... Oui.

Le partenaire [voix experte] : Qu'avez-vous comme matériel ?

3MO [Voix retenue du petit garçon pincé à avoir chiper un cookie dans le bocal pourtant placé sur la deuxième étagère d'une cuisine Mobalpa, des miettes à la commissure de ses lèvres trahissant son odieux délit] : un boîtier Canon EOS 5D.

Le partenaire [surpris] : Ah oui...

3MO : Oui.

Le partenaire [voix paternaliste de l'expérience devant l'erreur d'une jeunesse arrogante] : Un EOS 5D... Etait-ce vrrrrraaaaiiment bien nécessaire ?

3MO : Bah... Euh...

Le partenaire [voix de pasteur bienséant voulant entendre l'aveu dans la bouche du pécheur avant repentance] : Quelles sont les caractéristiques qui vous ont fait choisir un tel boîtier ?

3MO : Le viseur. On redécouvre qu'il y a de la lumière dans ce bas monde. Et je fais des tirages grand format : on a enfin accès au 30x45 en 300..

Le partenaire [l'interrompant d'une voix distraite de celui qui n'écoute pas] : c'est vrai qu'on a le droit de s'acheter ce que l'on veut. Après tout, si on en a les moyens...

3MO : Et puis je ne cours pas après les pixels mais comme j'aime de plus en plus le format carré, on garde plus de pixels et cela...

Scène III

[La dame se retourne vers son partenaire.]

La dame : c'est bon on peut y aller.

Le partenaire [au vendeur] : au revoir.

La dame [au vendeur] : au revoir.

Le vendeur : au revoir.

La dame et le partenaire s'en vont, sans autre regard ou parole à 3MO.

Rideaux.
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Fri, 13 Oct 2006 12:03:26 +0200 http://www.affreux-jojo.com/article-4151644.html
<![CDATA[Conte du crépuscule - Prélude]]> http://www.affreux-jojo.com/article-4071547.html
La civilisation était à son apogée car le présent était une perpétuelle victoire. L’homme maîtrisait l’énergie, une source de chaleur et de lumière sans flamme irriguait des réseaux tentaculaires de câbles fouillant le sol jusqu’aux foyers. Les distances étaient abolies et la Terre se traversait de part en part en une période de jour. L’information se propageait, chaotique, dans toutes les directions à la vitesse de la foudre. Des décoctions repoussaient la maladie, la vieillesse et la mort, si bien que des générations toujours plus nombreuses se chevauchaient pour fouler la même herbe. Les villes se dressaient, spectaculaires et étincelantes, à l’assaut des cieux. Certains fléaux demeuraient : la faim tenaillait beaucoup d’enfants, l’eau potable désertaient des régions entières, des armes dotées d’un pouvoir de destruction sans limite s’amoncelaient tandis que les réserves d’énergie se tarissaient. Malgré cela, l’humanité progressait, confiante de vaincre un à un et en temps voulu les obstacles à son évolution. Toutes ces prouesses étaient rendues possibles par le miracle de la recherche, de la connaissance et de la technique : la Science. C’était une époque où la magie régnait, une magie de métal et de molécules dessinée par des symboles ésotériques, appliquée par des machines tracées de la main de l’homme.

Ce jour-là, le jour de son premier cri, il fit un temps de fin de monde. Et ce fut la fin du monde. De ce monde. Le ciel se gonfla de lourds nuages impénétrables plus haut qu’aucune montagne, chargés d’une obscurité si menaçante que le Soleil, cet astre vénéré depuis des âges immémoriaux comme suprême puissance divine, parvenait à peine à la dissiper. Il fut vaincu. La Terre fut plongée dans une pénombre laiteuse entrecoupée de nuits opaques. Les couleurs chatoyantes s’estompèrent sous cette clarté diffuse : le vermillon devint pourpre-gris, l’azur devint indigo triste et le safran livide. Les peaux blêmirent et les regards s’assombrirent car avec les couleurs, l’espoir et la joie qu’elles symbolisaient déclinèrent aussi. Le climat se dérégla : les températures chutèrent et des orages imprévisibles d’une violence sans précédent rouèrent un sol secoué de tremblements de terre.
L’homme doté de ses sortilèges eût pu poursuivre malgré tout son ascension vertigineuse si une autre métamorphose ne s’était produite au même moment. Certains soutinrent, dont la Nouvelle Eglise qui émergea des ruines du Grand Chaos, qu’il s’agissait là d’un châtiment divin survenu au moment même où l’homme était en voie d’acquérir le pouvoir de créer et trier le vivant. D’autres défendirent l’idée d’une conscience planétaire, Gaïa, qui s’ébrouait pour désarçonner la race nuisible qui chevauchait son écorce. Les causes importent peu : l’homme, qui s’était cru affranchi de ses origines animales et cherchait dans l’espace à se libérer de ses racines terrestres, perdit en quelques mois sa Connaissance. L’ensemble des savoirs agglutinés dans les esprits élites disséminés sur le globe sembla, d’une volonté propre et indépendante, grossir en une gigantesque créature aux ailes noires et au museau de renard, avant de prendre un envol définitif. Certains affirmèrent avoir aperçu ce monstre mythologique disparaître dans les nuages cendreux et si hauts, constitués précisément, selon eux, de cette Science dès lors inaccessible. Hébété, l’homme dut mettre un terme au progrès ; à l’usage de ces fabriques qu’il ne comprenait plus, de ses véhicules qu’il ne maîtrisait plus, de l’énergie qu’il ne produisait plus, à toutes ces techniques, qui, incontrôlées, s’avéraient indomptables et dangereuses. Certains pays conscients du déclin eurent la prudence de désamorcer leurs savoirs. D’autres moins lucides s’accrochèrent au souvenir grandissant de leur puissance : des catastrophes décimèrent des régions entières, altérant la géographie, faune et flore, à jamais. En quelques années, de nombreuses espèces vivantes disparurent tandis que d’autres, plus nombreuses encore, émergèrent, plus féroces et mieux adaptées. Des forêts menaçantes, que certains affirment vivantes, se répandirent telle une lèpre dans les régions d’Europe les plus orientales. La même végétation en mutation dévora le continent d’Amérique. Partout, une nature luxuriante et goulue reprit ses droits jusqu’aux lisères des villes. Celles-ci tombèrent en décrépitude, amas de ferrailles et de véhicules absurdement intacts jonchant les rues comme des insectes prisonniers d’un temps figé, leurs habitants calfeutrés dans des bâtiments modernes évidés de technologie. Les villes demeuraient cependant un refuge que les hommes gagnaient en longues processions : le bitume écoeurait les créatures inquiétantes qui hantaient la campagne, le crime y était encore réprimé et le souvenir de la Science y demeurait plus tenace. L’espoir d’un renouveau y était donc plus grand. Coïncidence ou corrélation, le grand nuage y était moins opaque et la luminosité légèrement plus intense. Une nouvelle magie prit le pas sur la Science, une magie pétrie des croyances tapies dans les cauchemars des enfants et scellée dans des amulettes de plastique confectionnées par des charlatans sans vergogne.

L’homme était un animal, et en animal terrorisé, réagit comme n’importe autre animal eût réagi : en faisant la guerre. Les différents cultes religieux connurent un regain fondamentaliste bien compréhensible devant cette apocalypse. A l’aube du XXIème siècle, le conflit eût peut-être été inévitable et fut seulement précipité : les tensions latentes explosèrent quatre ans plus tard et les racontars malveillants y virent là aussi, a posteriori, un signe de son implication. D’autres esprits cyniques s’autorisèrent à penser qu’il fut peut-être providentiel que l’humanité perdit sa pleine science du détruire par ce désarmement naturel. Il faillit ainsi à s’annihiler. Les guerres éclatèrent en Europe et en Orient à la force du cimeterre et de l’épée. Guerres de pays, de régions, de villes et de quartiers. Ce fut le Grand Chaos. Des millions de combattants furent sacrifiés dans des luttes rageuses. Quinze ans plus tard, un équilibre précaire jalonné d’escarmouches fut atteint : l’Eglise chrétienne assura sa domination en Europe du Nord et de l’Est grâce à sa participation déterminante. Le culte musulman s’empara de l’Europe du Sud, de l’Afrique et du Moyen Orient ; le Bouddhisme et l’Hindouisme continuèrent à fleurir paisiblement dans les restes de l’Asie. Quant au peuple juif, il se retrancha dans un pays inconnu et oublié.

Il naquit à Paris. Bouleversée par le Grand Déclin, sa petite enfance fut malgré tout préservée par des parents riches et dévoués qui habitaient les beaux quartiers. Ils moururent assassinés par un vulgaire voleur de rues, ce qui était crime courant en cette période de troubles. Il avait quatre ans. Cette atrocité fut à jamais gravée dans sa rétine sans qu’il ne puisse évoquer ce souvenir. Il en avait été dépossédé. Certains individus se réclamant anciens médecins affirmèrent plus tard que son mal le rongeait avant ce drame. Que ses parents avaient déjà signalé chez leur fils des moments d’une telle absence qu’ils s’en inquiétaient. Il fut difficile de statuer s’il s’agissait d’imposteurs désirant se greffer à la légende. L’assassin rapidement appréhendé par la milice déclara que le garçon était resté immobile et sans cri tandis que ses parents gisaient poignardés à ses pieds. Il jura que de ses yeux absents jaillissait la lumière d’un autre monde ; dans les iris verdâtres, de la couleur des forêts, il y discerna distinctement l’ancien soleil briller, aveuglant, avant que le visage de l’enfant ne se flétrisse en un masque d’une détresse infinie. On le retrouva pourtant impassible et raide, les paupières closes et frémissantes, comme un automate sans âme attendant un ordre. Il demeura commotionné, les yeux fermés, suivant la personne qu’on lui demanda gentiment de suivre, acceptant docilement de manger les vivres qu’on lui tendit, s’allongeant où on lui indiqua de dormir. Il ne dormit pas. Et ses nuits à compter de ce jour furent courtes et secouées de cauchemars insaisissables dont il s’extirpait baigné de sueur. Il ouvrit des yeux striés de fatigue trois jours plus tard dans la paroisse de quartier où le Père l’avait recueilli. Il demanda où étaient ses parents.

Le Père s’attacha à lui et cet attachement fut mutuel. Il veilla à son éducation d’enfant avec bienveillance sans pour autant briser l’emprise de cette première tragédie. Il grandit taciturne et retranchée dans une solitude brumeuse, agité de sombres remous intérieurs qui fissuraient ses rêves et sa raison sans trouver d’autre exutoire qu’un âpre entraînement silencieux au maniement de l’épée pour le compte de l’Eglise. Il s’exerçait sans relâche dans la cour de la paroisse à l’écart de ses frères qui l’évitaient. Son bras s’affermit, son épaule devint robuste, son mouvements souple et son sourcil broussailleux. Agé de treize ans il avait déjà acquis l’habileté d’un redoutable combattant. Le Père appelé mourut dans les guerres du Grand Chaos, le délaissant plus seul que jamais sur un deuil inachevé : sa dépouille fut brûlée avec celles des autres victimes sur un charnier en lisière du champ de bataille afin de prévenir toute épidémie. Il apprit ce décès de la bouche de son successeur alors que les semaines avaient depuis longtemps dispersé les cendres. N’ayant pas de corps sur lequel pleurer, il ne pleura pas. Et de sa vie entière, il ne verserait qu’une seule fois, une ultime fois des larmes à la noirceur d’obsidienne, salées de tous les chagrins cristallisés en strates dans sa mémoire accidentée. Il grandit par la suite sous l’égide du successeur qui, effrayé par son anomalie, ne lui prodigua qu’une affection revêche. Sa générosité ne fut cependant jamais remise en cause, ni par lui ni par d’autres, et ce fut une pierre supplémentaire à l’édifice de sa disgrâce.

Les mêmes signes s’étaient reproduits très vite : des moments d’une absence si intense que le monde glissait sans prise sur lui. Bien que répondant aux évènements extérieurs, son âme semblait piégée dans un ailleurs. Lui-même, émergeant de ces transes après une durée incertaine, demeurait sans souvenir des gestes de son corps et des errances de ses pensées. Certains supposèrent que son esprit était prisonnier d’un autre lieu géographique, d’autres des méandres inaccessibles de sa mémoire ; d’autres encore soutinrent que son corps même glissait partiellement dans un autre temps : car tous confirmèrent le premier témoignage du criminel. Son regard lors de ces absences n’appartenait plus à ce monde. Sous ses sourcils en broussailles, ses yeux figés reflétaient une lumière paradoxale, tantôt les ténèbres nocturnes lors de journées livides, tantôt la luminescence blafarde du jour dans l’obscurité trouble de la nuit. Il fut pour cela craint par ses frères sans qu’aucune crainte ne soit formulée. L’impassibilité farouche qui gagnait ses traits d’ordinaires doux et placides contrastait avec l’imprévisibilité de ses actes. Il inquiétait. Le Père y suspectait l’œuvre d’un démon en mal de possession pour laquelle il eût été haï et banni. Il fut au contraire choyé puis adulé comme aucun mortel. Car dans cet état de transe, son corps ne connaissait aucune altération. Le temps et ses secondes se retranchaient de lui comme une marée se fut retirée, impuissante à mordre le granit éternel d’un rocher. Il parcourait des distances inhumaines d’une marche ininterrompue, ignorant la fatigue et les obstacles, se nourrissant par gestes lents et précis lorsque son organisme le requerrait. Serpentant sur des pistes difficiles, le rythme de son pas ne s’infléchissait pas et certains même affirmèrent que ses jambes composaient des mouvements improbables en regard du terrain qu’elles foulaient. Il s’acquitta au commencement des tâches ingrates de messager, colportant des nouvelles aux bourgs avoisinants. Dès qu’il prenait route, son esprit rejoignait ce lieu secret qui calfeutrait son corps hors du temps.

C’est cependant la guerre qui lui conféra le titre de héros. Sur les champs de bataille, qu’il gagna le jour de sa quinzième année, sa métamorphose le transmuait en un assassin implacable, un guerrier sans nul autre pareil. Ses qualités appréciées très tôt à l’entraînement se trouvaient sublimées alors que ses yeux envoilés de nuit reflétaient invariablement, combat après combat, le croissant opalescent de la lune. Son bras atteignait la célérité du fauve, ses jambes bondissaient avec la vivacité du cabri par dessus les corps si bien que ses pieds effleuraient seulement le sol. Son épée à peine visible, longue et lourde, vrombissait de son fourreau et feulait de sa pointe et de son tranchant, rompant les chairs et les os pour distribuer une mort certaine. Il parait les assauts cumulés de plusieurs lames, se fendait devant des bottes frontales, esquivait des coups traîtres que sa position lui interdisait d’anticiper, virevoltait et ripostait. L’acuité inouïe de ses sens permettait ces miracles car il entendait distinctement les pas approcher et les armes siffler. Il percevait même à fleur de peau les courants d’air qu’engendraient le mouvement. Ses sens à vif tissaient une toile dans laquelle il était impossible de pénétrer sans alerter.
Ses opposants succombaient dans les râles d’une agonie brève ; car si féroces que fussent ses transes meurtrières, elles n’étanchaient en rien une passion de violence. Son visage impassible dépourvu de méchanceté se crispait uniquement des tensions insensées communiquées à son corps accéléré. Seule une cruauté animale investissait ses traits, sa peau et ses actes, épurée et nue dans sa brutalité. Il n’éprouvait nulle haine ou nulle colère. Il transcendait le bien et le mal. Il frappait pour tuer comme une bête tue pour survivre. Une bête aux yeux de nuit pétrifiés de lunes.
Certains affirmèrent qu’il se battait dans un autre temps contre des adversaires inhumains bien plus redoutables, d’autres soutinrent qu’il exultait la rage primale qu’il devait nourrir contre le premier assassin de ses parents, et qu’il reconnaissait en chaque ennemi. D’autres encore pensèrent qu’ils luttaient sans merci contre les hordes grandissantes de ses démons intérieurs. Que son épée lacérait en réalité son âme et que son état après chaque victoire témoignait d’une constante défaite. Il ressortait de ces batailles détrempé des sangs tiédissant de ses adversaires. Et c’est lorsque le fracas des armes avait depuis longtemps cessé d’assourdir, alors que ses camarades lavaient son corps immobile avec une admiration de crainte mêlée, que ses pupilles rétrécissaient finalement. Que les deux croissants de lune se dissolvaient dans la lueur diffuse du jour qui reprenait place dans ses orbites. Et il demandait où il était. Si ses frères stupéfaits se taisaient devant cette question incongrue, il obtenait la réponse de la faiblesse dévorante qui tétanisait ses muscles ; de la sueur et du sang qui maculaient sa peau fumante. Sa mémoire des sens le trahissait mais une autre mémoire essentielle frémissait dans ses chairs. Des tremblements irrépressibles le secouaient, choc en retour des innombrables coups qu’il avait assénés. Ses spasmes convergeaient en une immense vague, une souffrance de l’âme et du corps qui déferlait en convulsant sa raison. Une violente nausée le saisissait. Il vomissait des flots épais et noirâtres au goût de mort, de la couleur sombre de sangs séchés. Certains dirent qu’il expulsait ainsi les crimes de son corps, que ces sangs appartenaient à toutes ses victimes exterminées sans remord. Ses tremblements s’estompaient peu à peu. Ils s’insinuaient lentement dans sa peau, s’embourbaient plus profondément dans ses tissus pour traverser ses muscles, comme l’eau d’une pluie vénéneuse s’infiltrait dans une terre sèche et craquelée pour empoisonner son cœur. Et les tremblements stoppaient bientôt tout à fait. Seule sa lucidité continuait à frissonner et son sommeil rongé de cauchemars sans visage s’amenuisait.

Aussi efficaces que les coups qu’il portait, les ennemis survivants colportèrent bien vite dans leurs rangs des histoires insensées sur cet ange de mort qui survolait la plaine, si rapide et puissant qu’il était capable d’agripper la foudre et la briser d’une torsion de poignet. De cet exterminateur implacable, colosse gigantesque de muscles au regard enténébré de lunes funestes qui ne connaissait ni la fatigue ni la pitié. De ce monstre qu’aucun assaut n’avait atteint, ployé ni simplement fait reculer. Certains affirmèrent qu’il n’était pas humain mais l’incarnation d’une divinité païenne vouée à la destruction ; d’autres soutinrent qu’il était une créature lycanthrope issue de contes et légendes folkloriques. S’ils versaient dans la démesure, ces récits n’emportaient pas moins cette vérité : les vagues d’assaillants, aussi nombreuses fussent-elles, étaient vouées avec une certitude absolue à s’échouer sur le fil aiguisé de son épée. Hommes de tous âges et de toutes forces succombaient à ses pieds. Il était légion. Sa présence même dans une armée engendrait une telle panique que les lignes ennemies se rompaient sitôt la bataille engagée ; à l’inverse, les troupes alliées galvanisées se surpassaient. Les plus courageux adversaires, ignorant la menace, soit par fanatisme, soit par défi incrédule, s’élançaient au devant du carnage.

Il entra dès son premier combat dans la légende. Suscitant un paroxysme de défiance, son bras si mortel s’avérait un atout trop important pour que quiconque s’attarde sur des questionnements pourtant légitimes. Dans son camp, les récits à sa gloire éludèrent les détails inquiétants et se propagèrent rapidement. Il devint un héros de l’Eglise à la dimension mythologique. Ses frères muets d’un respect paniqué firent cependant chambre à part, plus précautionneux que jamais. Il installa son gîte à l’écart et s’exila dans la chambre forte d’une banque désaffectée. Le Père gravissait les échelons du pouvoir ecclésiastique et ne s’adressait à lui qu’en public pour le féliciter, taisant ses doutes et ses condamnations : il occultait la barbarie et la luxure dans lesquelles il se vautrait car les batailles auxquelles il participait étaient autant de victoires décisives.
Il faisait à Paris des entrées triomphales auquel il ne prenait cependant part qu’avec distance : il n’avait d’autre souvenir de ses exploits qu’un puissant dégoût de son corps chancelant au-dedans, dont il ne parvenait à éliminer les relents de meurtres. La solitude creusait un gouffre en lui et de profonds sillons hors lui, emplis d’un silence lourd et violent, alors que tous le vénéraient. Mais plus les foules scandaient son nom, plus il s’abîmait dans la solitude et l’isolement. Les femmes s’adonnaient en chiennes attirées par l’odeur de sa force. Elles lui extorquaient une jouissance évanescente qu’il ne partageait pas, ou de manière si fugace. Et c’est au cœur de la nuit, alors qu’il se réveillait nimbé de sueur, acculé par les figures cauchemardesques de ses songes, par les corps trop réels de ces femelles croupissants d’un désir assouvi, qu’il connaissait la pleine odeur rance de la défaite. Il s’y adonnait. Il expiait ou croyait expier ses crimes amnésiques. Et il piaffait comme un fauve en cage jusqu’au prochain combat, impatient de fuir l’aridité du présent : ses absences aussi funestes soient-elles constituaient le seul moment de néant de ses pensées, un oubli salutaire de la désolation qui le minait. Car il connaissait au cœur de la lutte ce repos auquel il aspirait : l’illusion paisible de mort. Qu’importait le prix à payer.

Vint le jour de la dernière bataille. Les hommes se regroupèrent sur la plaine au pied des Pyrénées par dizaines de milliers et la mêlée fit rage trois pleines journées. Trois journées d’une clameur féroce, dont le bourdonnement incessant, percé par le tintement métallique des armes entrechoquées, le chuintement sourd des flèches, les cris stridulants de haine et d’agonie, se répandit comme une eau huileuse dans la vallée, dans la montagne, emplissant la région d’un vacarme devenu visqueux. Cette clameur monotone englua le bras, ralentit le corps et embruma l’esprit d’une mélancolie marécageuse. La lutte lancinante se poursuivit pourtant pour collecter son tribut d’âmes jusqu’à la dernière. Alors un silence gourd que sécrétait chaque gisant comme un ultime sanglot étouffa la plaine. Un silence à contre vie que n’osèrent troubler les charognards assemblés par centaines à la lisière du champ, respectueux de cet instant de grâce ou fascinés par l’étendue de la barbarie à laquelle, armés d’une gourmandise patiente, ils avaient assisté. Peut-être son souffle ténu retardait-il leur festin car ils l’avaient vu à l’œuvre et reconnu comme le destin. Il fut le seul survivant. Les sangs séchèrent sur lui en une croûte épaisse, une lourde carapace noircie de la pénombre du grand nuage plus noir que jamais. Il avait repris la pleine conscience du présent mais il attendait, incapable de bouger, seigneur d’une montagne de chairs inertes, et mesurait de ses yeux fous l’hécatombe qui à perte d’horizon lui échouait. Et c’est à l’aube du quatrième jour, après une nuit de veille et d’angoisse immobile, qu’il se leva et prit la route du retour. Une pluie fine et froide, lente comme sa jambe, le dévêtit peu à peu de sa nouvelle armure grisâtre. Il dépassa muet les estafettes attirées par la violence subite du silence et continua son chemin. Certains prétendirent, après l’avoir ainsi vu ruisselant de sang, qu’il avait pour la première fois été blessé. Que l’isolement dans lequel il allait s’enfermer constituait une convalescence retirée pour démentir une faiblesse. Ils se leurraient, aucune flèche, aucune lame n’avait pénétré ses parades. Tous s’accordèrent cependant à dire que son regard, dont la couleur avait viré aux limons des marais, s’était à nouveau égaré dans les brumes d’un temps plus sombre où palpitait la flamme faible d’une bougie. Il regagna ainsi Paris. Et, tandis qu’il se calfeutrait dans les profondeurs de sa chambre forte, hurlant d’une souffrance en retour d’une intensité sans égale, la paix des religions fut signée. Le Père devint Cardinal et chef suprême de l’autorité parisienne. Installé au Louvres, il instaura un régime ferme mais juste, nécessaire en cette ère si troublée. Ce fut l’avènement de la Nouvelle Eglise, qui succéda au Grand Chaos.

Il ferma à jamais porte aux femmes languides et leurs humidités moelleuses en lesquelles il s’était abîmé, creusant plus loin en lui l’aversion du corps. Et c’est le jour de sa nomination au rang de chef de la garde rapprochée du Cardinal qu’il eut dix-huit ans. C’était pourtant, loin, si loin au dedans, un enfant recroquevillé et tremblant.

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Fri, 06 Oct 2006 07:45:58 +0200 http://www.affreux-jojo.com/article-4071547.html
<![CDATA[Les Affreux en vacances]]> http://www.affreux-jojo.com/article-3641933.html - C'est au bout de la rue là-bas
- Là-bas ?!
- Oui, d'après le plan c'est dans cette rue là.
- ...
- ...
- ...
- ...
- Et maintenant ?
- Merde, je me suis trompé. C'est bien cette rue là mais c'est beaucoup plus bas. En fait on a fait une station de métro de trop.
- Je te hais.


- Il y a marqué quoi là ? Cobetzkar ?
- Sovetzkaya. Le "C" est un "S", le "B" est un "V", et le "R" inversé est un "ia". Et le "P" est un "R", le "H" est un "N", et "U" est un "I", le "Y" est un "Ou". Et ça, c'est pour les majuscules. En minuscules, le "g" est un "d", le "m" est un "t", le "n" est un "p", le...
- Oui bon bah c'est là.


- Il est 8h30.
- Grumpf.
- Va prendre ta douche feignasse.


- Non mais tu as vu toutes ces femmes ?!
- Oui !
- Incoming missile !
- Quoi ?
- C'était un jeu sur une console portable. L'Atari Jaguar. Tu étais dans un avion, et à chaque fois qu'on te tirait dessus, il y avait une alerte "Incoming missile !". Là j'ai le radar qui sature.


- J'ai faim.
- Tu es un ventre. Tu es un petit être contrefait seulement réduit à ses fonctions vitales.


- Incoming missile !


- Je vais te dire, c'est ici le meilleur endroit, on n'a pas besoin de musée. Et si on restait et qu'on essayait d'engager la conversation avec des nanas ?
- Non, on part visiter des musées. Le but est de se faire plaisir, pas de faire plaisir aux femmes russes.


- Il faut que tu retiennes ça : "Ia nié gavariou pa rousky." Cela signifie "Je ne parle pas russe."
- Ia nié gavariou pas rouchy.
- Rousky. S. Pas ch.
- Ia nié gavariou pas rouchy.
- Roussssky !
- De toute façon ils vont vite s'en rendre compte.


- Oula !
- C'est la troisième fois qu'elle passe elle. Tu crois que c'est une pute ?
- Je ne sais pas. Peut-être.
- ...
- ...
- Elle aussi.
- Il n'y aurait que des putes ici ?


- Il faut que tu retiennes ça : "ti otchen krazivaillia. Ia loubliou tibia."
- Ca veut dire quoi ?
- "Tu es très belle. Je t'aime."
- Ah. Et comment tu dis : "J'ai envie de te ravager sur le bar" ?


- Bon, faut quand même avouer que c'est une belle ville.
- Oui.
- Ca vaut pas Venise mais c'est une belle ville.
- Oui.
- Quelqu'un m'a dit que c'était plus beau que Paris ! Je reste définitif : Paris est la plus belle ville du monde.
- On est d'accord.
- On est d'accord.
- Bizarre.


- Incoming missile !


- C'est incroyable la profondeur de ce métro. On reste trois quatre minutes sur l'escalator à pic.
- Plutôt une minute à une minute trente.
- Non, au moins deux minutes.
- Plutôt une minute à une minute trente.


- Merde. Il n'y a pas d'autre oreiller.
- Pourquoi ?
- Pour mettre entre mes jambes. Je ne peux pas m'endormir sans la sensation d'avoir un corps de femme coincée entre mes jambes.


- Tu ronfles.
- Non. Je ne suis pas responsable de tes hallucinations auditives au cœur de la nuit.
- Si tu ronfles.
- Non.
- Si.
- Non.
- T'es vraiment trop con.


- On prend un taxi ?
- Cela coûte plus cher.
- On s'en fout.
- Non. Un rouble est un rouble, et je n'ai pas l'argent de ta race.


- Elle aussi en jaune elle est bien.
- Dis-toi bien que toutes les créatures lubriques brûleront en enfer. Tu vaux mieux que ça.


- J'ai chronométré. Une minute trente.
- ...
- Tu avais raison.
- ...


- A droite, juste après cette rue on devrait voir les arbres.
- ...
- ...
- ...
- Ils sont où tes arbres ?
- Je ne comprends pas. Je ne comprends pas où on est sur ce plan.
- Tu ne comprends pas grand chose, et cela ne date pas d'aujourd'hui.


- Alors elle si tu lui fais une balayette tu tranches ses jambes en deux.
- Et si tu lui fais un ciseau à la taille tu la coupes carrément en deux.


- Pajalousta ia bi rotil idit Petergov.
- ...
- ...
- Qu'est-ce que tu lui as demandé ?
- Que je voulais aller à Petergof. Histoire de voir si on était dans la bonne queue.
- Je crois que c'est interdit par le parti de te répondre. Voire de te regarder.


- A gauche, là. Elle est magnifique.
- Oui elle est magnifique. Mais je n'aime pas les ruminants.


- Tzschsiot Pajoulousta.
- Kak ?
- Laisse. Chiotte pajalousta.
- ...
- ...
- Elle est partie nous chercher l'addition. Comme quoi en trois jours je parle mieux que toi.


- Elle. Elle est bien habillée. J'aime bien.
- Oui. Mais elle a une salle gueule et se déhanche comme une pute.


- Je ne comprends pas que l'on s'habille comme ça.
- On a le droit de s'habiller relativement comme on veut.
- Certes, mais ce n'est pas parce qu'on a des problèmes de poids qu'il faut les infliger aux autres.
- Tu es sérieux ?


- J'ai chronométré. Celui là cela fait deux minutes.
- ...
- J'avais donc raison.
- Cela arrive tellement rarement que je peux te le concéder.


- Goûte.
- C'est dégueulasse. C'est quoi ?
- Un milkshake vanille. Félicitations. Force est de constater que tes cinq ans de russe ne servent à rien. T'es même pas foutu de commander un Coca dans un Mac Do.


- Incoming missile !
- Où ça.
- La fille, là. Elle est très très belle. En plus elle sourit tout le temps.
- Je ne vois pas. Elle ? La brune, là ?
- Bah oui, elle.
- ...
- Tu ne trouves pas ?
- Elle est juste moche. Elle est anguleuse, elle a les yeux de Stallone au 14ème round dans Rocky IV et son sourire est une déchirure acérée dans du métal.
- Tu es désespérant.


- Je préfère Moscou. Ici au moins cela fait vraie ville, cela a plus de charme. Il y a des gens, des commerces, la vie.
- A part les façades immeubles, c'est quand même pas terrible, et cela ne fait pas une belle ville. Paris ne se réduit pas à des immeubles Haussmanniens. Je préfère Saint Pétersbourg.
- Je préfère Moscou.


- Alors elle, elle, elle ferait peur à des enfants.
- En fait tu es vraiment méchant.
- Non ! Regarde-la : c'est de la riposte graduée !


- C'est la principale église catholique dans ce monde orthodoxe.
- Si tu le dis.
- Entrons. Cela me fera une bouffée d'air pur dans cette atmosphère viciée.


- L'Asiatique, elle est terrible.
- Mais regarde-la ! Heureusement que le photographe l'a prise sinon elle nous faisait un striptease. Et elle danse n'importe comment. Il y aurait des enceintes qu'elle serait en train de sauter dessus. Par contre la brune là...
- Elle ?
- Oula oui.
- Je te la laisse.
- Tu ne la trouves pas belle.
- Non.
- Tu es désespérant.
- Et la blonde là. Avec le châle sur les épaules.
- Avec vingt kilos de moins.
- Tu es désespérant.


- Elle a des yeux magnifiques.
- Oui. Mais tu as vu ses faux ongles ?
- Non.
- Tu t'endors avec elle, si elle se retourne tu te réveilles éborgné !


- Elle me fascine. Je pourrais rester des heures à la regarder sans me lasser, comme on regarde un feu de cheminée.
- Achète une cheminée.


- Bon bah c'était sympa.
- Non. J'espère ne plus jamais te revoir et je trouve que tu es un gros connard.
- Moi non plus, je disais cela par politesse. Connard.

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Sat, 26 Aug 2006 19:17:28 +0200 http://www.affreux-jojo.com/article-3641933.html
<![CDATA[Le cahier]]> http://www.affreux-jojo.com/article-3450899.html
Boire et uriner Demande si  c a d ? Combien de tps ? Il en est où 1h et quelques

Ils vont me transfuser. Ils me l'ont dit.

Salut,
A demain,
Maman

Sonde gastrique aiguille 20 cm dans le cou cousu Ramène moi je me planquerai ds le coffre Dis leur tout
Pas 20-23 mais 22-02
J'ai soif
Avant tout les
soins C'est parce que l'on bête que je ne l'ai pas
Mourir
Jamais d'aussi mauvaise
Oui Laurence

J'ai bu presque une bouteille après
Est-ce qu'une tasse fera ta différence
J'ai froid
Suis censé rester
sans boire jusqu'à ce
qu'on m'enterre m'enlève cette sonde
Appareil sonne parce que mon cœur
est à 49 limite est 50
J'ai froid
A quelle  fréquence et quantité Il y en a au frais Même du thé ? C'est de l'eau Je respire bien qu'avec le grand masque J'ai froid au torse

Mon cou retombe tt le tmps ça a un goût pire craché c'est peut-être mieux uriner j'ai extrêmement boire froid pitié

Non

Je n'ai pas le sentiment mon estomac va mieux depuis que l'on m'a mis la sonde sinon est-ce que mon état s'améliore docteur ? quel est la norme pour la saturation en oxygène ? Et avec O+ ?
Logarithmique

Pour mon retour prévois des litres d'origina thé citron coca  glaçon
Pourquoi Alex
n'est pas rentrée ?
Fais moi un massage de l'épaule et du cou

1 Peut-on mettre le drap sur mon torse et mes bras
2 Peut-on baisser légèrement mon dossier mon cou va exploser
Est-ce qu'elle est au frais
Ils m'ont dit que j'en
avais pour une semaine
Laurence
U
A moins résila lieu
A mon retoursilalieu,
OUI dans un gd bac de glace pilée coca orangina liptonic leamtea

Combien me reste-t-il à boire ?
+ la glace pillée ça fond
je pourrais la boire oui
pourquoi pas grave
Met le brumisateur
dans la glace

J'avais à vous parler


TRES


ILS NE ME LAISSENT PLUS BOIRE


AI-JE DE LA FIEVRE ?


12h00
Minou,
Je te laisse dormir et je reviendrai toute à l'heure. Je t'aime et suis heureuse que tu ailles un peu mieux. Même si tu ne le sens pas.
Maman

Dimanche 20h30
Le Petit Prince a fini par l'endormir. Bonne nuit mon chéri. A demain
M

La vie est si injuste Chaque minute dans ce service est comme un siècle en enfer Il n'y a pas de jour et pas de nuit ils viennent me laver à 2h du matin et me font des prises toutes les 3 heures L'appareil qui prend ma tension me broie le bras toutes les 30 mn Tout le monde est gentille mais je ne vois pas le bout du tunnel bien que tout le monde me répète qu'il est proche Ma faiblesse ne serait-ce qu'à écrire et mon écriture tremblante m'effraie Et tous ces cauchemars qui me hantent...

Salut
Il est 15h. Tu dors. Je t'apporte un petit cadeau choisi par Victoire dans sa collection. Elle lui a fit plein de bisous avant de te le donner...
Tout le monde ici donne des bonnes nouvelles de toi
Je ne pourrai pas passer ce soir
Alexia est avec moi en dehors de l'aquarium pas trop cernée. Elle aussi elle doit dormir
Je t'AIME
Papa

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Fri, 04 Aug 2006 07:22:35 +0200 http://www.affreux-jojo.com/article-3450899.html
<![CDATA[Frappe chirugicale]]> http://www.affreux-jojo.com/article-3276856.html –  Une hanche.

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Thu, 13 Jul 2006 18:26:39 +0200 http://www.affreux-jojo.com/article-3276856.html
<![CDATA[So Lonely Planet - partie 3]]> http://www.affreux-jojo.com/article-3012590.html Jaillissant des poitrines malicieusement dissimulées derrière des losanges hypocrites, un flux syncopait les courbes de louvoiements sinueux à la manière des danses tribales ; les répliques de cette impulsion primordiale imprimaient aux cambrures irréelles des déhanchements sismiques. Dans le va-et-vient vertical et sensuel des reins, des bikinis effilés, frêles barrières de féminités, s'achoppaient contre les faces blêmes, froissées d'un désir avide, percées d'un regard où palpitait sourdement une convoitise alcoolisée. Des croupes de satin effleuraient en des caresses avares les pognes rugueuses qui feulaient sur les peaux soyeuses. Les cuisses veloutées berçaient les bouches d'une mélopée sucrée salée ; les appâts rebondis, nimbés de la transpiration de l'effort, épousaient le creux furtif d'une paume plissée comme pour recevoir le flot d'une source fraîche. La lumière crue et assassine détalait sur les bottes de cuir rutilantes, comme l'éclat vif d'une Lune sur un coutelas dégainé dans une ruelle encaissée.
Les billets chiffonnés vaquaient d'une poche humide à ces femmes, trophées qu'elles arboraient sur le mont d'une fesse luisante, dans la pente nacrée d'une poitrine gonflée, comme des offrandes/prémices vouées à un miracle de sexe facile. Des yeux pointus lacéraient ces corps superbes tandis que d'autres, hagards, léchaient les silhouettes en dodelinant stupidement de la tête. A ces concupiscents, les sirènes ripostaient, tantôt d'un regard de miel suave et liquide comme l'acacias, tantôt d'un talon dédaigneux et acéré martyrisant une épaule coupable. Délicieux tourments en vérité.

J'étais perdu et retrouvé parmi mes compagnons naufragés sur le rivage des possibles. J'assistais envoûté aux rythmes lents et lascifs. J'avais apprivoisé soir après soir mes préjugés et jouissais du spectacle d'une admiration gamine. Cheveux-courts, dansait avec le flegme de son demi sourire énigmatique, Maillot-jaune glissait sur ses jambes aériennes, 84 chavirait les regards de sa croupe acrobatique. Silvyde s'élançant au sommet d'une pale et glissant, renversée, avec la lenteur d'un sirop épaissi de sucre, arborant dans sa pirouette un imposant papillon déployé sur son dos, Albator médusait les visages de sa stature de dessin animé.
J'avais domestiqué les tempéraments farouches de ces amazones par une présence quotidienne et fascinée, partiellement libéré du désir qui crépitait autour de moi par mes précédentes expériences peu satisfaisantes. J'avais atteint le rebord du monde, suspendu au dessus du précipice et ses abysses hypnotiques ; à cette heure avancée de la nuit, il n'existait tout simplement plus à ma conscience d'autres lieux où m'enfuir.

Elle entra et les dernières lueurs de ce monde disparurent. Elle m'aperçut soudain, un sourire aveuglant éclaira son visage ombrageux comme les raies du soleil glissant subrepticement dans la déchirure d'un nuage orageux ; les rouages mystérieux de mon corps s'ébranlèrent, mes organes coulissèrent dans des craquements furieux pour échanger au hasard les dispositions, les places et les fonctions : mes entrailles palpitaient au rythme assagi de mon sang, mon estomac fouillait en vain sa mémoire tandis que je respirais à présent par mon cœur. Elle était la femme aimante, jalouse, la mère protectrice, la sœur complice, la petite fille timide, boudeuse, délicieusement peste et espiègle, l'amante passionnée et farouche. Elle était unique et multiple, seule douée du pouvoir tant convoité : nichée dans l'ombre de sa main recoiffant ses cheveux, dans l'obscurité de son regard impénétrable, dans le brillant de ses lèvres courbées, dans l'arôme savoureux de son parfum bon marché, dans les aspérités granuleuses de son genou, dans le tracé onctueux de sa silhouette, jaillissant de chaque détail la dessinant se tissait l'illusion. J'étais indélivré.
J'avais trouvé depuis quelques jours le moyen de parer le vacarme tonitruant des enceintes menaçantes par le biais d'un petit cahier sur lequel, courbés comme deux écoliers appliqués à faire des lignes de lettres malhabiles, nous nous écrivions tour à tour, nous passant le stylo d'une main fébrile. Absorbé par l'écriture ou la lecture, nos visages se palpant, joues contre joues, nos cheveux s'emmêlant devant nos regards d'enfants, nous nous glissions furtivement dans une bulle d'intimité veloutée pour nous dérober à la foule, faisant ainsi luire une pépite de douceur dans la luxure. Nous savourions à petites gorgées délicates cette complicité muette qui nous liguaient contre tous, suscitant la curiosité jalouse et amusée des autres entraîneuses, qui, adoptant le même jeu gamin, tentaient de tricher par dessus nos épaules chevauchées.

Je revenais, soir après soir, pour elle. J'étais venu pour elle. Et dans la page blanche qui s'ensuit, j'aimais.








































































J'aimais de toute ma tristesse.

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Wed, 14 Jun 2006 22:29:25 +0200 http://www.affreux-jojo.com/article-3012590.html
<![CDATA[So Lonely Planet - partie 2]]> http://www.affreux-jojo.com/article-2696442.html
J'avais bravé la touffeur moite de la ville tentaculaire. Les épaules tassées par un soleil écrasant, giflé sans relâche par le décalage horaire et ralenti par un air spongieux, j'avais arpenté le Week-end Market, souk oriental où mon œil agoraphobe avait sans cesse dérapé sur les babioles inintéressantes. Au Wat Phra Kaeo, j'avais déambulé à l'ombre avare des fresques murales dépeignant des combats titanesques entre singes géants. Au Wat Pho, alangui sous les pales paresseuses d'une hélice, j'avais répondu par un sourire timide et un regard faussement pudique au sourire timide et regard faussement pudique de ma charmante masseuse, avant que celle-ci ne poignarde traîtreusement d'un stylet ma plante de pied à des points de vulnérabilité. Dans la clameur des paris frénétiques, j'avais applaudi des adolescents taillés de muscles carrés prier en longeant les cordes du ring avec une gravité plus ou moins convaincue, avant de se massacrer avec tout ce que l'homme peut affûter dans son propre corps pour blesser. J'avais remonté la rue de Patpong, jouant des coudes entre les étales de répliques de montres, sacs et vêtements de marques, louchant avec une gourmandise inavouable sur les gogo bars assourdissants ; dans les rectangles multicolores de leurs portes ouvertes se dessinaient des armadas de danseuses en bikinis piétinant des comptoirs, si nombreuses que les corps élancés et indistincts, jambes bras et poitrines syncopés, débordaient sur la chaussée. Sur les canaux, j'avais d'un bateau frayant à bonne allure contemplé le spectacle sur pilotis d'une misère cinématographique ; j'avais condescendu à saluer d'un signe de main faussement généreux les habitants-acteurs défilant, assis aux premières loges du spectacle de la richesse insolente et exploitée, me saluant en retour d'une main moqueuse. Sur le marchant flottant, j'avais photographié les visages burinés des commères avachies dans leurs pirogues en cadrages serrés pour éliminer l'arrière-plan omniprésent de touristes satisfaits de cette authenticité industrialisée. Sur le toit du Banyan Tree Hotel, au bar lounge du Vertigo, j'avais dominé de la cime de mon sofa les lumières chaudes de la ville nocturne, le lit de ses avenues débordantes du tumulte rouge orangé des phares ; j'avais siroté à petites gorgées prétentieuses un apéritif complexe en me prélassant sur une musique insipide et aérienne.

J'avais pressé Bangkok comme un fruit mûr. J'avais extrait rageusement sa pulpe avec un acharnement vorace et jamais rassasié. Chaque nouveau site était exploré avec une méticulosité dupe et soigneusement aveuglante ; la prise de conscience diffuse d'une hypocrisie latente se précisait, celle de tourner autour du pot comme un ongle vicieux frôlant les abords frémissants d'une aréole exaspérée sans la toucher. J'étais un voyeuriste lâche prétextant une vertu circonspecte.

Nous y voilà.

J'étais assis dans l'espace VIP du Poséidon, les yeux rivés sur mon martini rouge fiché sur la table basse. Je m'étais vêtu pour l'occasion d'un pantalon à pinces et de baskets tendance que j'avais choisis plus tôt avec une nouvelle hypocrisie de l'importance. J'avais feint une désinvolture en ébréchant cette image d'un tee-shirt au motif néanmoins graphique. Dans ce restaurant bar à l'ambiance feutrée, tapissé d'une épaisse moquette aux couleurs chaudes, un brouhaha digne et mesuré bourdonnait en japonais, thaïlandais, chinois et coréen : j'étais la seule feuille caucasienne dans cette forêt asiatique. Les hommes élégants ou importants, riches assurément, commandaient aux serveuses très courtement vêtues des boissons, des femmes, des plats chauds ou simplement des amuse-bouches. Le "buffet" était dressé le long d'une succession de canapés emboîtés, volière féminine pépiant sur un perchoir de cuir. Mon regard quittait le rubis de mon apéritif pour se tremper dans ces visages fardés et lisses, ces corps satinés drapés de robes aux chatoiements synthétiques, ces chevilles succulentes glissées dans des escarpins effilés. Pourtant particulièrement physionomiste, je ne parvenais plus, sous l'affluence des signaux saturant mes sens, à distinguer les expressions, les faces et les vêtements, avant que mon œil noyé ne regagne penaud le rivage sauf de mon martini. J'étais venu pour un "massage" car j'étais à Bangkok et il fallait pratiquer cette expérience unique au monde : s'offrir à grands renforts de billets l'illusion de l'amour dans un sexe froid et frénétique. Dans ma chambre d'hôtel, j'avais contemplé mon reflet dans le miroir et tenté de me dépassionner en envisageant l'événement tel un touriste ingénu animé de la curiosité sincère d'aborder toutes les facettes de sa destination. J'avais cherché à insuffler une joie et un désir là où je ne ressentais qu'une nécessité absurde. J'étais résigné. Une aiguille dans mon ventre s'était demandée en quoi ce reflet n'affichant aucun plaisir différait d'un des sbires démoniaques que j'avais remarqués en débarquant. Sous couvert d'une volonté d'exploration insolite, protégé d'une hauteur spirituelle abominablement malhonnête, j'étais peut-être pire. Je n'assumais pas. L'auto-persuasion, le climat du pays et son ambiance si débridée avaient progressivement fait leur office : j'avais quitté la salle de bain dans un haussement d'épaules décontractées. Je me posais tout simplement trop de questions.

Les femmes allaient et venaient, appelées par des clients ou revenant savamment poudrées d'une prestation. Volubiles ou muettes, souriantes ou prostrées. Parmi la multitude floue, deux filles se précisèrent tandis que mon attention se rodait à la pulpe des sourires, à la rondeur des poitrines, aux angles des maxillaires et aux plis des chevelures. Avec l'acuité retrouvée d'une pupille accommodée à l'obscurité, je distinguais. Jeune et douce, la lèvre et le sein ronds, l'œil soumis d'un visage bas, la première me suppliait gravement, ses deux petites mains sages posées à plat sur les jambes serrées d'une élève coupable au piquet. Ses traits à la croisée de la finesse du Vietnam et de la générosité malaisienne m'imploraient en braquant sur moi l'insistance d'un bébé labrador à l'imminence d'un bol de pâtée. La seconde, grande et plantureuse, le menton pointue et la joue tranchante, courbait une attention sévère sur son téléphone mobile. Ses pouces tapaient avec une frénésie toute asiatique des messages à l'écran et sa concentration dédaigneuse imprimait à sa bouche un pli mauvais. Ce mépris froid m'attirait paradoxalement, éveillant l'écho lointain d'un modèle amoureux calqué sur les méandres agressifs et malsains d'une domination disputée. J'étais à ma perpétuelle croisée des chemins, balancé entre une douceur assurée qu'il me faudrait canaliser et la promesse hypothétique, esquissée dans l'ombre d'un visage, d'une maîtresse farouche qui mènerait la soirée. Il était peut-être temps de casser le schéma malade qui m'attirait invariablement vers des partenaires que je n'attirais pas ; d'un autre côté, la tentation de chevaucher un fantasme inassouvi avec la certitude d'un refus impossible se présentait et m'excitait, moi qui en cet instant précis recherchais toujours l'appétit. Douceur contre âpreté. Je regardai à nouveau la plus jeune ; promise tremblante, elle m'assurait de son air pitoyable une attention prévenante. Cette soif de l'autre - et de son argent - si perceptible et inquiétante, cette gentillesse écoeurante chassa mon désir et éveilla une réaction de défense épidermique devant une tendresse toute maternelle. Sa douceur naïve ne suscitait que sympathie, celle de l'emmitoufler dans un manteau doublé au cœur d'un hiver venteux. Avant de l'épargner. Je ne pourrai pas la trahir. Je ne pourrai pas la souiller. Ma soif à moi était celle de la férocité.
La maquerelle suprême, qui me harcelait toutes les minutes sur un choix irréfutable, revint me voir. Je désignais d'un doigt grossier cette fille qui en toute autre circonstance m'aurait éconduit. La décision était entérinée : à la tendresse suave je préférais l'indifférence et la méchanceté, et, tandis que la maquerelle informait l'élue, je sombrai dans un abîme de perplexité quant à un choix aussi rationnellement masochiste. Peut-être celui du refus et de l'échec. En tout état de cause, y avait-il un bon choix ?
Tirée de son attente avec une stupéfaction hébétée, elle-même surprise d'avoir pu susciter de l'intérêt dans une attitude aussi peu séductrice, ma fille se leva. Un sourire hésitant fleurit sur son visage avec une gentillesse qui me poignarda. A foulées amples et décidées, elle gagna ma table, se présenta d'un prénom immédiatement oublié et s'assit face à moi. Mes hésitations ne furent pas stériles car j'avais volé dans leurs interstices la procédure du lieu : j'avais observé les filles rejoindre leur client et discuter de longues minutes badines avant de se lever et gagner quelque coulisse secrète où le cœur de la transaction s'opérait. Une nouvelle contrainte entrava le réveil pénible d'un désir factice : ma compagne connaissait à peine l'anglais qu'elle prononçait avec un accent thaïlandais ; à l'inverse, mon anglais contractait son visage en une moue de souffrance contenue. Nous parvînmes à échanger quelques banalités sur mon pays d'origine, ma destination, autant de bribes sans saveur insuffisantes à nourrir une conversation nécessaire à vernir la situation d'une frêle couche de séduction. Je me devais de l'imaginer nue et besogneuse pour réveiller un embryon d'allégresse. Je me forçais à cet exercice avec l'espoir ténu d'un chauffeur tournant le contact d'une voiture à la batterie faible. Le moteur tressautait mais sans joie. Mes yeux sombraient dans leur orbite et mon visage empourpré d'une gêne croissante me brûlait. Coupant un silence embarrassé, elle me le fit remarquer avec peu d'aménité. J'avais choisi la méchanceté et j'étais justement rétribué. La voiture cala. J'avais cependant atteint le point de non-retour, il me fallait sortir et pousser, quitter le domaine des mots qui nous isolaient et trouver un terrain plus sensuel où nous pourrions nous rencontrer. Peut-être alors cette fille saurait dans ce nouveau langage muet tisser l'illusion propice, et mon désir, sous l'inertie des corps, me propulserait vers le plaisir convoité. Cependant, plus j'y songeais, plus le ridicule du présent l'éloignait. Il était urgent d'arrêter de penser.

A mon initiative, la tenancière me tendit une clef. J'avais une heure et demie. Nous nous levâmes et la fille m'informa que j'étais petit. Je me rembrunis. Nous prîmes un ascenseur empli d'une foule de filles accompagnées. La jeune et douce nous avait suivis et se tenait seule, blottie dans un coin en roussissant ma joue d'un regard de reproche langoureux. Je ne lui laissai aucune prise : il était trop tard pour les remords et trop tôt pour les regrets. Nous sortîmes et ma compagne me mena le long du couloir des condamnés : un couloir désert et sentencieux à l'obscurité tamisée, fendue à intervalles réguliers de néons verticaux qui s'avérèrent des portes entrouvertes. Nous pénétrâmes sur son ordre dans une chambre relativement spacieuse qui concentrait en peu de mètres carrés, à la manière d'une chambre d'un service de réanimation, tout le confort nécessaire aux soins prodigués : un lit double s'appuyait contre le mur, un court sofa de cuir noir boudait dans l'angle, un petit téléviseur funambule et aveugle se tenait prêt à plonger à l'extrémité d'un pied articulé fixé en hauteur. Dans l'angle opposé, une large baignoire circulaire trônait derrière une volée de trois hautes marches cernées d'une tranchée qui permettait à l'eau de rigoler sans inonder.
Elle alluma la télévision. A l'invite d'un geste paresseux, je pris place dans le sofa. Elle se colla à moi, et, tandis que nous regardions absurdement MTV, posa sur ma cuisse une main lascive qu'elle retira avec la vivacité d'une brûlure. "Tu es vraiment petit" me confirma-t-elle en anglais. Elle avait retenu l'élan de son bras fuyant, consciente de l'injure qu'avait provoquée un bref instant la chute de son masque. Mon excitation éphémère disparaissait à l'horizon. Elle réanima la conversation amorcée au bar par des redites stériles appelant les mêmes réponses, à présent agacées, puis nos phrases moribondes moururent dans des soubresauts de mots froids. Elle avait abattu ses cartes : sa tentative pathétique de grappiller quelques secondes condamnait tout mot doux ou geste attentionné à glisser sur ma peau étanche et vaccinée. Elle m'avait immunisé contre l'illusion même qu'elle vendait. J'avais peut-être été toujours trop réfléchi pour y céder et la stupide évidence de ma libido agonisante écrasée par son désintérêt grossier me frappa de plein fouet. Pourtant, imbécile, je ne bougeai pas. Elle se leva, se dirigea vers la baignoire en tournant au passage le variateur d'une main aveugle, le bloquant sur une lumière feutrée avec la précision routinière d'une cuisinière agrippant une casserole tout en réglant sa plaque sur 9. Elle se déshabilla. Elle était altière, ses seins pointus étaient petits mais charnus et la toison étriquée qui tapissait son entrecuisse était drue. Son corps nu était plein et brutal. Je la préférais habillée et sensuelle. Elle fit couler un bain et m'intima de la rejoindre. Je me déshabillai à mon tour, escaladai les marches pour m'asseoir dans l'eau chaude, un sourire benêt, mi-amusé mi-gêné, brouillant mes lèvres. Assise face à moi, elle pinça mes hanches entre ses cuisses mécaniques, râpant son sexe contre mon ventre, et entreprit de me laver avec la sensualité toute féline d'un pompier spécialisé dans les affections virales de type C. Elle me décontaminait. Elle frotta vigoureusement mes bras, mes jambes, mon torse et mon ventre, inspectant chaque centimètre d'un regard concentré pour s'assurer de ma propreté ; elle s'attaqua sur le même rythme effréné à mon pénis dont elle fit rouler le prépuce entre ses poignets retournés, dextres et délicieusement anguleux, afin de ne pas toucher ce foyer de souches caractérisé. Puis elle me fit gargariser avec un sirop fortement mentholé. Maman purgeait bébé. Nous sortîmes du bain et je m'allongeai au milieu du lit. Elle protégea avec d'infinies précautions mon sexe qui, par réflexe de contact, était mollement dressé, demanda d'un mime universel et poétique si je voulais être sucé. Je refusai. Je sentis une infinie lassitude déferler. Elle s'allongea à mon côté, laissant mes mains avides de caresses illusoires parcourir avec une infinie douceur ses vallons, alternant les rythmes et les pressions. Je jouais du jazz sur sa peau, empli de la secrète prétention de pouvoir transpercer l'anesthésie charnelle que son habitude professionnelle imposait à ses sens. Entre tous, je voulais susciter. Ses tétons durcirent mais sa bouche impassible me narguait, ses yeux opaques obstinément rivés au plafond. Ses cuisses souples se resserrèrent à l'approche doucereuse de mes doigts assoiffés de son intimité, en excluant l'accès, ses lèvres scellées interdirent le baiser. Je retombai sur le côté. Elle s'allongea subitement sur moi, chevauchante et ahanante d'une jouissance industrielle. Nos corps en lutte se choquaient, nos mains furieuses se palpaient. Son engourdissement m'avait gagné, nous répétions tous deux des gestes méthodiques dépouillés de toute authenticité dans le soucis mutuel de feindre. Les minutes molles passaient. Enlacés dans une étreinte venimeuse, pressant nos reins hypocrites, nous surveillions en coin l'horloge ronde. La climatisation soufflait fort et j'avais froid. Je ne viendrai pas. J'abdiquai et me dégageai, jugeant inutile de poursuivre cette parodie aseptisée d'amour, que dis-je, cette parodie de sexe.
- "Tu as joui ?"
- "Non."
- "Tu es blessé ?"
Elle indiquait mon sexe. Je souris, libéré de toute gêne et de tout faux semblant : je m'étais déclaré non coupable de ce marasme cinglant.
- "Non, le problème ne vient pas de là", répondis-je en indiquant mon sexe à mon tour. Mon bras remonta et hésita au-dessus de ma poitrine à continuer sa course. "Il vient de là." Je tapai du plat de ma main mon cœur. Elle sourit franchement pour la première fois. Elle était belle.

Elle corrigea son maquillage précis pendant que je me rhabillai. Nous nous quittâmes en étrangers, ce que nous n'avions jamais cessé d'être et ce n'était pas ce que je cherchais. Je rentrai à mon hôtel parfaitement léger, déchaîné de mes attentes. Chaque seconde écoulée dissolvait le souvenir rance de cet épisode en préservant des images détachées, comme regardées sur une bobine lors d'un visionnage distrait. Je m'allongeai sur le lit froid de ma chambre en solitaire rassuré et me demandais, les yeux perdus incapables de ciller, si ma main indiquant mon cœur ne s'était pas fourvoyée. Je me posais tout décidément trop de questions. Cette journée assassine d'illusions sombra dans une torpeur sans rêve.

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Fri, 12 May 2006 08:13:03 +0200 http://www.affreux-jojo.com/article-2696442.html