Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 09:43

 

Je suis au Cambodge et tout va beaucoup mieux maintenant. Après la visite d'Angkor, je suis allé directement à Pnom Penh. En urgence. A l'Hôpital Central.

Je n'avais pas compris les avertissements du guide concernant les mines et le "hors-piste" : qu’il ne faille pas s'aventurer dans les recoins inexplorés de régions reculées, certes ; mais de là à ne pas s’écarter des sentiers les plus visités…

Le sifflement stridulent des cigales, plus aigu que le doigt humide d’un couillon glissant sur un rebord en cristal, résonnera à jamais gravé dans mon oreille comme un avertissement. Je m’étais éloigné pour pisser. L'air a soudainement vibré du chuintement sec de bière décapsulée.

Les secours ont mis plusieurs jours à rassembler mes membres : j'étais tellement en souffrance au moment de perdre connaissance que j'eusse pu atteindre le septième sens. Mes neurotransmetteurs avaient à merveille joué leur rôle d'interrupteur : je me suis réveillé à l'hôpital engourdi de morphine, le cerveau emmêlant les quelques jours récents, que je vous livre dans un ordre approximatif.

 

Les temples sont magnifiques dans toute leur décadence. Des coursives en bas-relief élimés creusent les ruines. S'y battent Krishna, Brama, Vishnu, Shiva et Bouddha parmi des éléphants et des najas. Attaqué par la Thaïlande, influencé par l'Inde, envahi par le Vietnam, les Khmers ont côté religion fini par bouffer à tous les râteliers du quartier. A Bayon, dans l’enceinte d’Angkor Thorn, des portails très bas relient les salles, que je franchis en inclinant la tête pour feindre d'être plus grand que je ne suis. Les herbes grignotent les interstices des pierres et les tours aux quatre faces se dévisagent. A Ta Prom, des coulées de racines végétales, tentacules géantes échappées d'un manga sur des mutations nucléaires, déchirent les murs entre des Coréens souriants.

Les touristes sont partout, Français, Coréens, Japonais, Allemands, Russes, Malaysiens, Espagnols... Qui tous considèrent que ces temples centenaires sont beaucoup plus photogéniques avec leurs trente-deux dents brandis connement à l'objectif que dans leur calme sauvage. Les téléphones mobiles crépitent de leurs flashs : à l'appareil jetable a succédé l'instantané Facebook.

J'essaie d'accrocher le regard de couples français, mais ils l'esquivent avec raideur et resserrent leur étreinte : ma solitude leur est honteuse, voire contagieuse.

 

Le chant des vendeuses stridule avec une persistance lancinante. Elles me poursuivent sans relâche en ânonnant leurs slogans et, quand finalement je me lasse de refuser, dans une immobilité frémissante, elles stoppent leur litanie, immobiles aussi, me toisant en attendant un mouvement trahissant une acceptation. Elles reprendront leur litanie au moindre regard pour obtenir en vain une capitulation.

Ce fléau naît d'une incompréhension fondamentale : le touriste bardé de jouets ne pourra jamais appréhender le dénuement total dans lequel sont prisonniers ces gens qui ont un défi journalier ; s'acheter à manger et payer l'école de leurs enfants. Demain est un futur lointain. Les vendeurs ne comprennent pas qu'il faille vendre quelque chose à ces gens pour qui le dollar n'est rien : les babioles qu'ils proposent sont un mince rempart à la mendicité. Le harcèlement constant ne fera que braquer plus avant le chaland, que je suis : à table au déjeuner, le bourdonnement de mouches et de ces gamines m'insupporte. Quelques claques règlent vite les deux problèmes.

 

Je me lève à 4h30 pour voir l’aube poindre sur Angkor Wat. La lenteur avec laquelle flottent les moustiques dans ma chambre indique que les salopards se sont bien rincés le gosier. Le lever de soleil est beau. Comme il l'est sur la Place de la Concorde. Je ne me réveille jamais aux aurores pour le voir à Paris. Il est 6h30 du matin, la foule se disperse et je suis crevé.

 

Le parc des temples est vide de vie et devient à la longue monotone. La pierre ressemble à la pierre, Krishna à Vishnu. Aucun village à l'horizon n’épice le paysage et hormis les vendeuses, quelques pseudo-moines perchés dans des alcôves vendent des bâtons d'encens. Je verse ma donation et me trouve menotté d'un bracelet rouge, celui du dieu protégeant le touriste qui a payé.

 

Vers d'autres sites plus éloignés, les racines infléchissent la pierre, courbent les droites et se répandent comme un tissu organique visqueux. Là où les temples japonais domestiquent la nature avec harmonie, un combat fait rage ici : la forêt en gigantesque monstre engloutit et digère l'humain. Je déambule dans ces ruines fantomatiques, témoin de cette lutte, il faut l’avouer, extraordinaire.

 

En milieu d'après-midi j'opte pour un massage. D'après la médecine chinoise, le corps entier se retrouve dans la voûte plantaire. Une heure de réflexologie m'apprend, si c'est vrai, que j'ai mal partout ; en particulier aux pieds. 

 

Je dîne en ville au Sugar Palm où les résidus de colons, chemises en lin et cols amidonnés, discutent d'une voix trop fortes et mouvements de bras exubérants. Attablé seul sous une hélice, je visualise mes photos du jour sur mon appareil reflex géant et griffonne des notes technologiques sur mon iPad blanc. La nourriture khmère est à base de soupes et de mélanges d'épices, ce qui est succulent si l'on aime le lait de coco. Je prendrai le lendemain un carré d'agneau en croûte de sel au Malraux. Un couple américain voisin m’interpelle, me prenant pour un écrivain photographe voyageur lyrique. J'informe laconiquement Hank et Hilary de mon état, ingénieur voyageur, arrogant et cynique.

 

Je délaisse les lieux et m'attache aux gens, je consacre le lendemain à visiter la ville de Siem Reap et ses quartiers lointains.

Les Cambodgiens affichent ce même air de gentillesse candide que les Birmans. Leurs traits sont fins et réguliers, leur corpulences sveltes et leurs peaux foncées. Les femmes sont belles de leur visages géométriques, pommettes saillantes et mâchoires triangulaires ayant la bouche en point de fuite ; leurs yeux en amendes brillent, obscurs sans être opaques, teintés de verts ou de vermeils. Les lèvres charnues de boudeuses sourient sur des dents éclatantes et parfaites.

Les jeunes font plus jeunes que leur âge car elles sont asiatiques ; les plus âgées, plus que leur âges, burinées qu'elles sont de soleil et de pauvreté.

Aux confins de la ville, un moine accepte que je visite son monastère. Il a 21 ans, est moine depuis 10 : il vient d'une province reculée sans école, où l'entrée en religion est la seule possibilité d'éducation. Au-dessus du four crématoire, brûle de l’encens dans une canette de bière découpée.

 

Plus loin, une famille m'invite d'un geste à entrer pour la photographiée. Je refuse dans un premier réflexe français, puis me souviens pourquoi je suis là et désengage le frein. Je prends des clichés, groupes et portraits, et nous trinquons à l'Angkor Beer. Le cousin me tend une Alain Delon tandis que le frère, m'indiquant sa sœur que j'ai trop regardée, m'informe qu'elle est célibataire et prête à m'épouser. Je la dévisage une seconde de trop, en riant de la blague que je sais n'en pas être une : ses yeux striés de malice m'enveloppent dans une gangue douce et chaleureuse. J'ai envie de baiser, elle me fait de l'effet. Je me surprends un bref instant à avoir, pour une nuit, envie de négocier. Je secoue la tête, comme pour m'ébrouer d'une mauvaise pensée. Le frère m’invite à participer aux frais de la bière, sans préciser de montant : l’invitation cordiale dissone et le bon souvenir en devenir s’ébrèche. Je paie la bière au tarif restaurant, abrège la réunion et m'éclipse. J'ai entraperçu la brèche du sordide, mais d'après le Lonely Planet, je peux m'estimer heureux qu'ils ne m'aient pas proposé un morveux.

 

Sur le bas-côté des routes, les enfants en pyjamas jaunes à fleurs promènent des buffles. Ils se parlent en riant. Les adultes retournent mes hochements de tête en guise de salut. On a planté des mines, il a poussé des gens heureux ; et à les regarder, on conclurait que le bonheur est un état normal et naturel. L'Independence est arrivée en 1955 à temps.

Je m'arrête dans un village sur la route d'un temple éloigné, prends des portraits. Les enfants hurlent de rire, les parents m'accueillent chez eux des étoiles plein les yeux. À aucun moment il n'est question d'argent. C'est déroutant.

 

Un célibat entériné est le premier corollaire de ma position débraguettée au moment de l'explosion. À moi la sérénité. Une brûlure a retroussé mes lèvres et découvre mes dents. On ne pourra plus dire que je ne souris jamais. La peau de mon visage a pris cette brillance de plastique laqué : ciao la dermato, c'en est fini de l'acné. 

Il n’y a aucun souci à se faire, il faut positiver : j’ai d’ailleurs depuis ma chambre un soleil radieux. Et mes jambes n'étaient plus tout à fait les miennes de toute façon. La pension que je vais palper me permettra de fuir en bonne conscience mes responsabilités. 

Je surfe sur internet depuis mon lit, je parcours eBay à la recherche de fers à repasser. Je suis donc disponible par mail, mais pas par chat : j'ai appris la dactylographie et vais avoir du temps recâbler mes réflexes sur les deux majeurs qui me restent, avec lesquels je vous salue.

 

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article
12 mars 2006 7 12 /03 /mars /2006 15:08
Mairie de Neuilly sur Seine.
Garé à l’emplacement contigu à celui réservé aux handicapés, inaccessible une nouvelle fois, je marchai d’un pas résolu vers l’imposant manoir, bille en tête et mains dans les poches, chemise élastique calée sous le bras. Une femme d’un âge indéterminé, aux traits flous et aux couleurs changeantes, me sourit avec lassitude.
- Bonjour Monsieur, puis-je vous aider ?
- Oui, je viens me renseigner pour les emplacements handicapés : ils sont protégés par des des barrières et je ne peux donc pas me garer.
- Oui. La personne qui peut répondre à vos interrogations est au deuxième étage, dans le bureau 4F, section « Invalidités ». Vous prenez cette porte sur votre droite, premier couloir à droite, vous prenez l’escalier en face de vous et c’est au deuxième. Après ce sera fléché.
Elle avait joint le geste à la parole pour m’indiquer la direction.
- Vous n’avez pas d’ascenseur, pour aller à cette section « Invalidités » ?
- Non.
- …
- Tiens c’est vrai non, reprit-elle avec un sourire gêné en comprenant soudain la situation absurde.
Soit. Je pris la porte sur la droite, le premier couloir à droite, l’escalier en face de moi et montai au deuxième. Je suivis la flèche « Invalidités », parcourus un étroit corridor. Une des portes arborait la mention « 4F ». Je toquai et entrai sur l’invitation d’une voix sibilante.
La salle était aussi vaste que chaotique. Derrière le rideau de fumée, je distinguai à peine la personne, assise derrière un bureau dont l’état de dérangement dépasse tous les cauchemars des mères soigneuses voulant inculquer à leurs bambins turbulents un semblant d’ordre. Des montagnes de dossiers vautrés sur des classeurs ouverts sur des photocopies ornementées de post-it. L’odeur du tabac froid me fit tousser violemment. D’un pas lent et traînant, elle alla ouvrir la fenêtre. Peu à peu, l’air redevint vaguement respirable. Je m’assis, déjà affaibli pour la confrontation.
- Que puis-je faire pour vous Monsieur ?
- Je viens me renseigner à propos des places handicapées.
Elle fronça les sourcils.
- Oui ?
- Et bien voilà, il y a des entraves qui m’empêchent de m’y garer.
Son visage s’illumina.
- Ah ! Oui, c’est normal. En fait ces entraves sont conçues pour que les personnes non-handicapées ne puissent pas se garer !
- Oui, d’accord. Mais moi je suis handicapé.
- Ah ?
Son visage se crispa en une moue d’étonnement joyeuse.
- Oui. Et je voudrais me garer à ces emplacements.
- …
Son visage restait crispé en cette moue d’étonnement joyeux. Elle se ressaisit.
- Est-ce que vous auriez le Macaron GIC ?
- Oui, répondis-je en claquant les élastiques de ma chemise. De sortir le macaron et de lui tendre. Elle l’observa, la mine suspicieuse.
- Vous auriez également la carte d’invalidité ? Question accompagnée d’un sourire charmeur, d’un œil malicieux, on ne me la fait pas jeune-homme.
- Oui, répondis-je en claquant les élastiques de ma chemise. De sortir la carte d’invalidité et de lui tendre. Elle l’observa, la mine anxieuse. Releva la tête et me regarda, sourcils arqués en une mine étonnée.
- Est-ce que vous pourriez m’attendre ici ? Je vais en parler au responsable.
- Je vous attends ici.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article
6 mars 2006 1 06 /03 /mars /2006 21:38
Après quelques tours infructueux à chercher une place, je cédai. Je pris la place réservée aux handicapés. Vous me direz, étant handicapé, pourquoi n’y avais-je pas songé tout de suite ? Les scrupules, les scrupules. Il y a toujours plus handicapé que soi. En tout cas, que moi. De me souvenir de cet homme qui avait toqué à mon carreau après m’avoir vu marcher, pour m’interpeller : « Tu me donneras le tuyau pour avoir le macaron GIC ! » J’avais alors résisté à une soudaine envie de l’écraser sur place, pour à la fois me calmer et l’exaucer. Comme de coutume, la réplique adéquate avait jailli à mon esprit le surlendemain : « Demandez à la sécurité Sociale de passer un test de Q.I., les résultats devraient largement faire l’affaire. »
Souffrez-vous également de cette absence de réaction appropriée à la minute cruciale où vous en avez le plus besoin ? Cruciale, en cette circonstance, certes non. Mais avez-vous comme moi des souvenirs torturés de ce grand échalas en terminale qui se moquait de vous lorsque vous étiez en sixième ? De cet imbécile qui s’esclaffait grassement parce que vous aviez déclaré avoir aimé un film qu’il méprisait ? Cruciale, en ces circonstances, certes non. Mais. Les souvenirs d’une femme, l’objet unique de vos pensées, que dis-je, de votre être, de votre conscience, qui s’avance à pas feutrés, les pas de sa démarche féline sont feutrés, vers vous, les cheveux dans le vent, ses cheveux sont le vent, elle tend ses lèvres, deux quartiers d’une douce clémentine, vers les vôtres, flottantes, par capillarité nos lèvres eussent pu se toucher, et vous demande d’une voix douce, sa voix est toujours douce, sa voix est le bruissement des fleurs dans la première brise du printemps, comment cela va. « Bah ça va » Sans un mot de plus. Brillant.

Pour l’heure, je m’approchais de la place réservée. Nouvellement peinte en bleu vif sur toute sa surface afin de prévenir une protestation du quidam en infraction sur la qualité de la peinture au sol, l’emplacement était entravé en son centre par une petite borne, apparemment rétractable. Je me garai en double file, sortis pour me débarrasser de l’obstacle. La borne était fichée dans le sol, une pompe hydraulique permettant de la rabattre. Je poussai. L’obstacle ne bougea pas. Une pancarte était vissée en son sommet : un simple numéro de téléphone précédé de la mention « renseignements » J’avais oublié mon téléphone mobile chez moi. Très bon système : les non-handicapés ne pourront plus se garer. A cet instant, moi non plus. Je repris l’effort afin de me débarrasser de l’entrave, de la soumettre au sol. Le vérin gémit. Je continuai, le visage écarlate et le souffle court, les yeux exorbités, les muscles crispés à la limite de la crampe… et lâchai prise, exténué.
Telle Excalibur dans son enclume, l’entrave, intacte et narquoise, me toisait d’un regard amusé. Je n’étais pas l’Elu. Coup d’œil à gauche, coup d’œil à droite. Rien. Coup d’œil devant : des locaux d’entreprise. Peut-être auraient-ils la solution, ou tout du moins un téléphone pour appeler.
Je pénétrai dans les locaux. Je m’approchai du comptoir. Une jeune femme brune, l’œil vif et le cerveau vide, un sourire contre-plaqué sous un nez proéminent, attendait sagement que je l’aborde. Je l’abordai.
- Bonjour Madame.
- Bonjour Monsieur.
- Je souhaiterais me garer sur l’emplacement invalide.
- Oui.
- …
- …
- Oui, et en fait, il y a une espèce de barrière qui m’en empêche.
- Oui.
- …
- …
- Y a-t-il un moyen de la baisser ?
- Allez voir ma collègue au troisième étage, bureau 3A, elle saura répondre à votre question Monsieur. Les ascenseurs sont juste derrière, dans le couloir sur votre gauche.
- Très bien merci.
Je m’engouffrai dans l’ascenseur, suivis patiemment les panneaux fléchés pour arriver au fameux bureau. Sur la porte, une inscription prometteuse : « Informations emplacement handicapé ». Je toquai et entrai sur l’invitation d’une voix féminine. Dans une pièce exiguë et spartiate, meublée d’une simple table, assise sur la seule chaise de la pièce, une femme d’un certain âge faisait une réussite avec un jeu de cartes.
- Bonjour, je viens…
- Vous êtes handicapé ?
- Oui.
- Vous venez pour prendre la place handicapée ?
- Oui.
- Dans ce cas-là muni de votre macaron GIC et votre carte d’invalidité vous devez vous présenter à la mairie pour obtenir les informations.
Elle avait débité la phrase d’un ton monocorde et las.
- Je ne comprends pas bien. Je pensais que c’était ici que l’on obtenait les informations. C’est même marqué sur votre porte.
- Mais je vous ai informé : vous devez aller à la mairie pour obtenir les informations.
- Mais je… je… je ne, bredouillai-je.
- Vous ne comprenez pas mon rôle, c’est cela ?
- Bah non… pas vraiment…
- Et bien c’est très simple, reprit-elle sèchement. Depuis que cette maudite place a été « protégée » devant nos locaux, des légions d’handicapés se sont succédées pour nous demander des renseignements. L’accueil étant submergé, nous avons dû créer une section spéciale pour répondre.
- Mais dans ce cas, pourquoi dois-je aller à la mairie ?
- Nous ne sommes en aucun cas responsables de ces emplacements ! Ils sont gérés par la municipalité. Donc je vous le dis et vous le répète : vous devez aller à la mairie.
- …
- Nous ne pouvons rien faire ici, puisque nous ne savons rien.
- …
Devant mon silence perplexe, la petite dame reprit sa réussite. Je fis volte-face, regagnai ma voiture en me grattant le front. Rageur, j’arrachai l’amende soigneusement pressée contre mon pare-brise pour stationnement en double-file. Entre temps, une place « valide » s’était libérée, que je pris rapidement. Je décidai tout de même d’aller dès que possible obtenir le fin mot de l’histoire…

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article
12 février 2006 7 12 /02 /février /2006 17:06
Son cœur rata un battement. En apnée, il remua d'un geste sec la souris. Son bras s'immobilisa. Cliqua. Une roquette chuinta dans ses tripes, décolla dans son tube digestif et explosa derrière son nez, projetant une kyrielle de couleurs vives dans ses prunelles. Ses yeux embrumés de folie balayèrent les caractères flous sur son moniteur 14 pouces que les années avaient jauni. Il relut.

Et il était le seul. Le seul.

Il resta totalement fixe, hébété, yeux exorbités, pupilles dilatées et bouche stupidement ouverte. Son cœur pulsait dans sa gorge nouée, si fort que toute sa frêle carcasse en tremblait. Il respirait lentement et faiblement par le nez. Une deuxième vague d'exaltation indicible, de panique erratique mêlée, gigantesque tsunami, déferla sur son être, de ses baskets à la racine des cheveux hérissés. Toute pensée cohérente avait abandonné ses neurones saturés, les images psychédéliques, un galimatias de mots et de sensations, tournoyaient à un rythme effroyable sous son crâne, faibles déchets emportés dans le tourbillon d'une chasse d'eau. Combien de temps resta-t-il ainsi au bord de la folie ? Il sursauta. L'écran avait imprégné sa rétine d'un rectangle blanc persistant. Il cilla. Déplaça le curseur de la souris vers le lanceur Club Internet pour déconnecter le modem USR Robotics 33,6 qu'Hervé lui avait donné à la réception de sa freebox. Il arrêta son mouvement, un rire mauvais et délirant crépita, il se leva brusquement, vertige, humecta ses lèvres salées et mal rasées. Une goutte de transpiration rigola sur sa tempe, sur sa joue, lui faisant prendre conscience que ses cheveux étaient détrempés de sueur. A pas lents, très lents, volontairement lents pour calmer l'accélération diabolique de ses sens et de son cœur, il franchit les quelques mètres qui séparaient le canapé-lit de la minuscule chambre de la minuscule salle de bain. Les étagères hirsutes s'hérissaient de lotions bon marché, de produits de pharmacie en promotion. Sa main irréelle ouvrit le robinet, passa sous l'eau sans proprement transmettre la sensation glacée à son cerveau dérouté, déroute, yes, déroute. Il aspergea son visage anesthésié. La fraîcheur ouatée, distante, peina à refroidir ses traits ahuris. Il ferma les yeux. Il voyait le réseau rougeoyant du sang de ses paupières filtrer l'obscurité. Sa conscience jaillit de son corps pour décoller à une vitesse ahurissante, s'éloigna de la Terre, petite bille dans l'Univers, pour rechuter à une vitesse non moins vertigineuse, traversant l'atmosphère, les nuages, plongeant sur la France, sur Paris, dans le Xème arrondissement, dans son studio, pour retomber lourdement dans son corps convulsé. Une vague de transpiration nouvelle l'inonda, il eut à peine le temps de se courber au dessus de la cuvette pour vomir. Il riait dans ses hoquets de la réaction incongrue de son organisme. Il se redressa, hilare, se débarbouilla et se brossa les dents en tremblant. Il devait rêver. Il devait rêver. Il avait peur de retourner vérifier. Il inspira profondément. Sous ses pieds, il percevait le vrombissement de la Terre soumise à son accélération gravitationnelle collant au sol ses baskets Adidas rouges achetées en solde il y a trois ans. Il enleva ses chaussures et les regarda stupidement. Il ne parvenait plus à penser. Elles sentaient mauvais. D'un revers de semelle, il balaya les étagères pour renverser tout leur contenu au sol, brisant les flacons. Il écrasa méticuleusement du talon les tubes qui dégorgèrent sur le carrelage sale leurs liquides adipeux. Un rire dément et sporadique secouait ses mâchoires. Il tâta ses joues flasques comme celles d'un étranger, dessina en tirant la commissure de ses lèvres un sourire de clown qu'il regarda en louchant dans le miroir. Il tira la langue et fit un pied de nez à son reflet. Il sortit de la pièce, sautillant partout comme un chien fou, agrippa son portable, appela Emmanuelle, sa copine du moment. Elle répondit. Il resta muet, la bouche desséchée, humecta ses lèvres, toujours salées, toujours mal rasées, d'une langue râpeuse, cherchant les mots qui s'agglutinaient pêle-mêle et indistincts dans son cerveau. Emmanuelle s'impatientait devant un silence parfaitement identifié par le numéro appelant, qu'est-ce que tu fous Robert ?, lui, restant muet, un sourire stupide toujours flottant. Elle raccrocha, carrément énervée. Il fit claquer le clapet de son Motorola, le tapota contre ses incisives. Parcourut la liste trop courte de ses connaissances enregistrées dans le carnet. Appeler ses parents ? Ils habitaient à la campagne, à une heure et demie d'ici, venaient rarement et l'appelaient encore moins souvent. Et leur dernier passage, il l'avait appris a posteriori par sa sœur chez qu'ils avaient séjourné. La préférée. Qu'ils aillent se faire foutre. Qu'ils aillent se faire foutre, tous et toutes. Une vague de rancune acide clapota dans ses veines, vénéneuse et grisante. Il regarda son portable comme pour la première fois, prenant conscience de son ancienneté. Trop vieux ce téléphone. Il ouvrit le vide ordure malodorant et pour y jeter l'engin qui dégringola les parois verticales en ricochant dans des chocs métalliques. Il l'entendit sonné dans sa chute mais il était trop tard. Cela devait être Emmanuelle qui rappelait, mais il avait déjà entériné la décision de quitter cette conne, décision prise il y a longtemps sans avoir le courage de la formuler. Emmanuelle était égoïste, cyclothymique et farouche. Il ne sentait plus aucune obligation, et encore moins celle de lui annoncer cette rupture. Il se laissa tomber sur son canapé, soif, se redressa vivement et plongea dans son frigo pour piocher une bouteille de vin rouge à peine entamée et mal rebouchée. Il arracha le bouchon avec les dents, le recracha avec force. Il la vida à grandes gorgées à même le goulot vertical. L'alcool diffus dans ses veines à jeun assécha son angoisse pour révéler une joie d'enfant. Il devait rêver. Son menton trembla et il explosa en sanglots. Des larmes abondantes inondèrent ses joues avinées, celles d'un adolescent soulagé d'un retour au foyer ponctuant une fugue effrayante. Il se moucha bruyamment, rit stupidement, prit dans le tiroir de son bureau un grand cahier à spirales, un bic noir et s'affala derechef. A l'intersection de deux lignes, il traça avec une application concentrée un petit tiret. Puis la bille hésita, à quelques millimètres du papier. Il réfléchit. Les images clignotèrent à toute vitesse, un bateau, des casinos, de grands vins, la mer turquoise, du whisky fin, des voitures, des grands restaurants, des femmes magnifiques, du rhum trente ans d'âge. Oui, il en avait goûté une fois lors d'une soirée organisée par son ex-patron pour la nouvelle année, et le souvenir de cette flaveur, un an plus tard, parvenait encore à l'émouvoir. Il eut une érection magistrale. Il regarda les photos, les objets, les meubles de son studio comme un malade agonisant, serein et heureux de partir, emporte une dernière image d'un monde dépassé. J'ai faim. Envie d'un gros gâteau au chocolat, celui qui lui faisait toujours envie dans la vitrine de la boulangerie de la rue Drouot, à côté de son ancien bureau. Il avait été licencié pour raison économique. Son responsable l'avait plusieurs fois abordé pour tenté de discuter avec le plus de précaution possible de son "problème d'alcool". Il avait réagi violemment. Raison économique, tu parles ! Le dédommagement l'avait cependant dissuadé d'aller aux Prud'hommes, d'autant que le témoignage d'autres collègues, tous ces cons, auraient pu lui nuire. Il allait y retourner, tiens. Les aligner contre un mur, et un à un, leur cracher un gros mollard dans la figure. "Gâteau au chocolat de la rue Drouot" inscrivit-il sur le cahier. Et il avait faim de cette mignonne petite boulangère pulpeuse, qui l'aguichait de ses yeux noisettes rieurs, concupiscents, qu'il esquivait jusqu'alors d'un regard fuyant. Son regard ne fuirait plus. Plus jamais. Je vais y aller, et je vais me la faire. Et pourquoi pas tout de suite ? Hein, c'est vrai ça, et pourquoi pas tout de suite ? Il se remit sur pied, vertige, la Terre continuait sa course effrénée, prit dans l'armoire, sous la pile de sous-vêtements froissés, l'enveloppe contenant ses économies, enfourna cinq cents euros dans sa poche et se rechaussa. Soif. Oui, avant la boulangère et son gâteau, précédent son appétit de sexe et de nourriture, il avait soif, une soif inextinguible de rhum. Un bon rhum de trente ans d'âge, sec avec un glaçon, qui allait réchauffer son gosier, ses tripes et son âme. Il allait s'offrir une cave entière de rhum. Est-ce que Gégé en avait ? Il irait à son bar et verrait, il offrirait aux habitués sa dernière tournée. Surfant sur le réconfort et l'assurance que lui conférerait l'alcool, il irait à la boulangerie et se paierait le gâteau et la boulangère
comme cerise. Cécile je crois qu'elle s'appelle. Il rit de son bon mot. Ensuite il disparaîtrait à jamais de leur vie. A tous et toutes. Il enfila ses chaussures et sortit. Sur le palier, il se retourna pour contempler son studio de cauchemar, cette cave infâme, qui dès, à présent, lui inspirait un dégoût viscéral, vestige d'une vie misérable qui avait basculé avec son ticket. Le morceau de papier traînait sur la table. S'avançant à pas de loups, il s'en empara, plia religieusement la relique en quatre, prenant soin d'aligner les bords et l'inséra avec précaution dans son portefeuille. Oui, il irait étancher sa soif, sa soif inextinguible, et avant d'aller à la boulangerie, il irait quand même récupérer le pactole. Il se souvint des conseils de Florent, qui le serinait d'arrêter de jouer, qu'il n'avait aucune chance de gagner : moins d'une sur 70 millions ! En attendant, des millions d'euros, il allait en empocher 186. Il enverrait à Florent une petite grille, ce sera son seul cadeau. Juste pour le narguer, cet empaffé.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article
20 novembre 2005 7 20 /11 /novembre /2005 08:45







C'est beau, non ?

Moi je trouve ça beau.

Mais c'est justement cela qui est beau : le fait que l'on ne comprenne rien. Ces petits symboles abstraits, jetés comme une énigme sur le tableau noir. Je revois le professeur de mathématiques, une femme sévère d'une cinquantaine d'années, le front immobile et les cheveux gris, rigide comme sa discipline, inscrire consciencieusement d'une écriture droite, rectiligne et parfaite, en raclant la craie avec application. Aujourd'hui la tendance est inversée : on utilise des feutres puant la térébenthine sur des tableaux blancs. C'est plus propre. Donc c'est mieux. Moi je regrette le crissement de la craie qui s'effrite sur le tableau. Je regrette son parfum poussiéreux et sa poudre sur mes doigts. Je vois mes élèves et je regrette mon enfance.

C'est en fait très simple vous savez. C'est l'expression de la continuité d'une fonction f. Cela signifie que partout sur la courbe, s'il y a un écart très petit entre les coordonnées de départ x et y en abscisse, il y aura un écart infime également dans leur image f(x) et f(y), les coordonnées d'arrivée en ordonnées. La courbe n'a pas de saut brusque. Aucun trou. Comme une vie monotone et bien réglée.

C'est sans doute la difficulté qui m'a intéressée, ce que vous disiez tout à l'heure, c'est incompréhensible à première vue et sans explication, ne serait-ce que pour savoir comment prononcer les symboles : du chinois. J'avais toujours été attiré par les jeux logiques, dont il fallait manier les hypothèses comme des pièces d'un puzzle à plusieurs dimensions pour les emboîter en solutions. J'étais donc bien préparé à l'abstraction mathématique. Pourtant, c'est véritablement l'alphabet grec parsemé de signes mystérieux qui m'a fasciné. J'imagine que Champollion et ses prédécesseurs ont ressenti la même excitation devant les hiéroglyphes. A ceci près que j'avançais dans le terrain parfaitement balisé des théorèmes établis, j'étais déjà à l'époque loin d'être le premier de ma classe : comprendre ces raisonnements avec les explications des enseignants n'avait rien d'extraordinaire. Je travaillais beaucoup, j'étais ce que les professeurs appelaient un élève besogneux. J'obtenais ce que l'on pouvait considérer comme des bonnes notes : des 13, des 14. Exceptionnellement des 15. D'autres excellaient, d'autres réussissaient moins bien en travaillant autant ou moins. Je me situais dans la tranche des élèves moyens, et je maintenais la tête hors de l'eau grâce à ma ténacité butée. Je n'avais pas l'esprit de compétition, la rivalité teigneuse qui régnait dans le cercle arrogant des premiers de la classe me dégoûtait, sans doute par conviction plus ou moins consciente que je ne pouvais pas rivaliser. "Reconnaître ses faiblesses est une force." J'avais lu cette phrase dans un roman, ou entendu dans un film, je ne me souviens plus. Je l'avais très tôt mise en pratique en tout cas, pour me " sentir fort ", mais je n'étais pas vraiment dupe et je ruminais en pensant à ces garçons et filles supérieurs. Enfin, un peu. A l'époque je m'étais convaincu qu'ils se chamaillaient pour des broutilles, là où moi, je vivais dans une paix relative. Ce qui était vrai : mon travail consistait en une compétition avec moi-même, je visais des notes plus modestes que je parvenais à atteindre, sans me préoccuper de celles des autres. Mes relations avec des enfants plus simples étaient plus simples. Mes parents ne me faisaient aucune remarque, ce qui signifiait qu'ils étaient satisfaits.

Mon père était chef d'une entreprise de négoce de pierres précieuses : un homme dynamique, qui klaxonnait au moindre ralentissement, qui aimait l'action et le stress. Etre dans le jus comme il disait. Ma mère n'avait, quant à elle, jamais vraiment travaillé, si ce n'est peut-être avant de se marier. Elle était femme au foyer et s'occupait de la maison, de ma sœur et moi, ce qui constituait en soi un véritable emploi. Elle souriait toujours, d'un sourire triste. Ils menaient une vie sociale assez développée et possédaient un réseau de connaissances utiles. Ils multipliaient les dîners, qu'ils soient mondains ou entre copains, et partout, chez nous ou ailleurs, les invités avaient réussi autour de la table. J'avais donc été très tôt éduqué dans l'idée précise de la réussite : parler d'une voix forte, apprécier la bonne chair et le bon vin, mener des hommes et gagner de l'argent. Enfant, si j'avais quelques capacités de logique, je ne me représentais absolument pas en quoi consistait le travail de mon père, où il s'absentait toute la journée, entre son départ trop tôt le matin et son retour trop tard le soir. Je suis resté perplexe quand j'ai appris qu'il s'agissait d'acheter pour revendre ; d'autant plus lorsque j'ai compris la finalité de son travail, gagner de l'argent : à quoi bon, puisque nous en avions déjà tant ? Je vous l'ai dit : je regrette mon enfance, son innocence et son insouciance. C'était si simple.

L'image du succès essentiellement social que m'imposaient mes parents créait évidemment une certaine pression. L'entreprise de mon père étant familiale, il eût été de bon ton que j'y rentre. Je me sentais en décalage, porté vers des domaines plutôt intellectuels dans une ambiance résolument matérialiste. Mon but à moi, c'était de faire progresser l'humanité. Rien de moins. Oui, cela vous fait sourire et moi aussi à présent ; c'est amusant de se rappeler comment je la prononçais, cette phrase, quand j'étais môme : en déroulant chaque syllabe, avec l'application farouche d'un enfant qui ordonne ses petites affaires neuves dans son cartable le jour de la rentrée. Et cela sonnait comme un reproche pour mon père : je voulais, moi, faire quelque chose de vraiment utile, non pas seulement pour le noyau réduit d'une famille, mais pour tous. J'avais l'idéalisme d'un génie. J'ai habitué très tôt mes parents à l'idée que je n'étais pas l'héritier qu'ils recherchaient et qu'ils ne pouvaient pas compter sur moi pour reprendre le flambeau. J'en éprouvais un certain malaise ; pourtant ils ne s'en formalisaient pas du tout et m'encouragèrent même le moment venu à persévérer dans la voie scientifique. D'une part, elle n'était pas incompatible avec la réussite : après tout, les principaux grands dirigeants sortaient de Polytechnique ; d'autre part, mes parents étaient fiers de moi, sans qu'ils ne me l'aient jamais ouvertement dit - ce n'était pas le genre de choses qui se disait à la maison : fiers d'une décision prenant à contre-pied les traditions familiales, fiers parce que j'étais l'exception, le scientifique de la famille comme ils le répétaient à tous d'un ton faussement moqueur. Et ils savaient que j'allais réussir.

J'ai rapidement échoué en classe préparatoire : arrivé au bac, j'étais déjà au maximum de mes capacités de travail et je n'ai pas supporté l'accélération. Les cours trop théoriques s'enchaînaient à un rythme trop effréné. Je n'étais pas mauvais en dessin industriel, mais c'était une matière extrêmement mineure. Les professeurs intraitables s'acharnaient sur les faibles, et donc sur moi. J'étais un boxeur acculé, à bout de souffle et débordé par un déluge de coups. Quand ma sœur et moi étions plus jeunes, mes parents avaient tenté de nous faire pratiquer l'équitation. J'étais si effrayé de perdre le contrôle, tout en haut perché sur la selle, j'avais si peur de tomber que je me jetais moi-même du cheval pour maîtriser la chute ; et pour justifier mon échec, aux yeux du monde comme aux miens. J'ai reproduit alors ce schéma : j'ai complètement cessé de travailler. Ma chute a duré un an, un an classé dernier. J'étais tétanisé en cours et à la maison ; pourtant mes parents, eux, et contre toute attente, ne s'acharnaient pas sur moi. J'avais en fait jusque-là une vision d'eux plus sévères et moins tolérants qu'ils ne l'étaient réellement. Ils étaient cependant déçus évidemment.
L'année suivante, je suis rentré à l'université, ce qui était un échec cuisant pour toute personne issue de prépa. Cela sonnait le glas pour toutes les écoles prestigieuses, pour le titre même d'ingénieur. C'était une délivrance. La Faculté était plus facile et laissait le temps de travailler à ceux qui le voulaient. Je me suis épanoui dans les mathématiques et la physique, sans que la blessure ne cicatrise vraiment : j'avais emprunté un affluent secondaire tandis que le vrai fleuve, au courant plus fort, sur lequel se battaient les vrais participants, coulait au loin et hors de vue. Cette sensation de passer à côté était diffuse, d'autant que j'évitais soigneusement d'y penser. Je fumais du hash, sans être accroc. Je lisais beaucoup, je jouais au tarot. Je flirtais, j'allais boire du vin chaud avec une bande de copains dans le quartier Saint Germain. J'étais taciturne et détendu. Les années passèrent tranquillement et, rétrospectivement, c'est peut-être la période la plus heureuse de ma vie : la plus calme et la plus douce. Mes parents avaient repris confiance en mes capacités, moi aussi du reste, et je me suis orienté vers l'astrophysique. Peu de personnes choisissaient cette filière, il y avait moins de concurrence, et le domaine m'intéressait depuis mon plus jeune âge, quand mon père nous lisait le dimanche après-midi, à ma sœur et moi, les livres d'Hubert Reeves en imitant son accent canadien. "L'univers est comme un pudding aux raisins." Cela embêtait Marie mais cela me passionnait. Ce choix était une sorte de remerciement pour ces trésors d'enfance. J'avais en plus l'impression stupide, grâce à la nature de l'astrophysique, l'étude d'un univers vaste et sans limite, de planer intellectuellement au-dessus des autres physiciens qui avaient choisi des domaines plus terre-à-terre.

J'ai poursuivi en thèse au SAP du CEA de Saclay pendant trois ans. Mon sujet s'intitulait Recherche d'effets d'irradiation par les rayons X dans les halos interstellaires denses. Il fallait compulser des articles, synthétiser, innover, faire preuve de créativité, voyager partout dans le monde pour assister à des séminaires, s'acquitter de tâches administratives, s'investir dans le fonctionnement universitaire, enseigner, et bien sûr, publier des résultats : une bonne thèse de doctorat est précédée d'une dizaine d'articles soumis et acceptés par un comité d'experts. Je faisais un chercheur médiocre : je m'acquittais de toutes les besognes sauf de la recherche elle-même. Je ne trouvais pas. Très peu encadré par un maître de thèse absent, je contemplais les symboles et les courbes avec hébétude, comme quelqu'un désirant écrire alors que toute inspiration le quittait dès lors qu'il s'asseyait devant la page blanche. Il est facile de lire mais plus difficile d'écrire. Pour moi, cela relevait presque de l'impossible. En conséquence, j'arrivais tard au laboratoire, juste à temps pour déjeuner, et je partais tôt. Je parvenais de-ci de-là à greffer mon nom sur une liste d'auteurs publiant des articles communs. Il ne faut cependant pas croire que je vivais cela bien : j'étais frappé du syndrome de l'imposteur, un flottement vertigineux qui se muait en une véritable angoisse, celle d'être découvert et jeté dehors. La situation devait changer.
Encore une fois je me trompais, je compris à la longue que ma thèse se déroulait de manière parfaitement normale : la majorité des autres doctorants s'enlisaient comme moi en s'engageant dans des voies stériles, tandis qu'une minorité pratiquait de réelles avancées. L'angoisse s'est progressivement estompée, par la force de l'habitude, et avec elle ma lutte intérieure contre le système. Je me suis fondu dans la masse. Au bout des trois ans, j'ai soutenu mon doctorat pour obtenir le diplôme avec une mention passable.

Mes parents ? A cette époque, j'allais déjeuner chez eux tous les dimanches. Mon père pressait de questions fébriles le scientifique de la famille pour obtenir des réponses ésotériques, tandis que ma mère souriait tristement à son génie de fils. Je répondais de manière mesurée, je n'ai jamais été très doué pour la comédie. Ils ont un temps fait semblant d'ignorer mon absence de motivation réelle. Cependant les silences étaient de plus en plus pesants, comme les nuages menaçants d'un orage qui n'éclatait pas. Ces déjeuners m'épuisaient, j'en ressortais vidé. Sonia rechignait à m'accompagner et les visites se sont espacées. Je le regrette aujourd'hui. Tous ces non-dits. D'un commun accord tacite, nous avons progressivement évité le sujet sans en trouver d'autres pour autant : les vides béaient dans la conversation, nous mangions dans un silence embarrassé où cliquetait l'argenterie. L'orage n'éclatait pas mais la chaleur moite qui l'accompagne était devenue insupportable. La lueur d'admiration que j'avais toujours lue dans le regard de mes parents a pâli puis s'est éteinte. Leurs ambitions pour moi sont finalement mortes, longtemps après les miennes, lorsque j'ai accepté le poste de maître de conférence en mathématiques appliquées à l'université d'Orsay. Cela fait dix ans maintenant.
Je suis plutôt un bon enseignant, minutieux et appliqué. Je ne pense pas être suffisamment investi ni même charismatique pour déclencher des vocations, mais, sans fausse modestie, je peux prétendre faire bien mon travail : même si le programme établi ne change pas, je prépare mes cours, peaufine mes polycopiés pour les rendre plus didactiques. Je prends le temps de corriger point par point les copies. Bref, je me consacre vraiment à mon travail, je n'arrive pas en cours les mains dans les poches comme certains. Je suis une fourmi parmi les autres qui participe consciencieusement à la vie de la fourmilière. Malheureusement en France, le métier de l'enseignement n'est pas dissocié de celui de la recherche qui détermine l'avancement : je ne publie plus ou très peu, ce qui limite drastiquement ma carrière. J'ai cependant trouvé le rythme qui me convient, je connais parfois des moments de joie. La diversité des élèves, année après année, pallie la répétitivité inhérente à cette fonction. Ma carrière, ou mon absence de carrière selon l'idée que l'on s'en fait, ne me rend pas malheureux.

J'ai rencontré Sonia lors d'une réception chez ma sœur. J'étais au milieu de ma deuxième année de thèse. Je rechignais toujours à aller à ces soirées, je rencontrais systématiquement les mêmes têtes sans connaître personne : je glissais sur sa cinquantaine d'amis sans avoir de prise. Je redemandais à chaque fois les prénoms, et vice-versa. Nous étions issus de milieux socioprofessionnels différents, Marie, elle, était devenue avocate, senior partner dans un grand cabinet américain. Elle était ambitieuse et adorait son métier, grimpait rapidement les échelons. Elle était déjà mariée. Contre toute attente, elle a toujours incarné beaucoup plus que moi les ambitions familiales. Contre toute attente pour la simple et bonne raison qu'elle est une femme, et malgré la modernité de mes parents, malgré l'évolution du modèle social, et même malgré la réussite de ma sœur, ils n'ont jamais pu se départir de l'image millénaire et tribale du rôle de la femme : celle qui élève la progéniture pendant que l'homme dirige. Marie et moi avions pris très tôt des virages différents jusque dans nos personnalités ; nous nous contentions d'une politesse distante mais attentionnée.
À l'époque j'étais célibataire. Je vivais une période difficile ponctuée de relations éclair, d'espoirs et de déceptions : ce n'était pas facile. À vrai dire, cela n'a jamais été facile avec les femmes. J'ai donc fait un effort.
Mariage, cocktail, séminaire ou autre, l'homme seul, qu'il soit du clan des timides ou des dragueurs, balaie la foule et repère sa ou ses cibles, évalue froidement en pesant et mesurant les attributs d'une femelle en tant qu'objet, comme disait Kundera dans un de ses romans, je ne sais plus lequel exactement. L'immortalité peut-être. Ou Le livre du rire et de l'oubli. Bref, tout cela s'opère naturellement et surtout, j'insiste, indépendamment du respect qu'il accordera à la femme en tant que personne s'il parvient effectivement à nouer le contact. Il identifie ainsi les deux ou trois femmes, rarement plus, qui l'intéressent. Le dragueur attaquera.
J'ai tout de suite repéré Sonia comme étant la seule et l'unique. Une sorte de coup de foudre comme j'en avais souvent, et donc dangereux. Je l'ai également tout de suite repérée comme quelqu'un qui ne me repèrerait jamais. Elle était absolument magnifique, habillée avec goût et originalité. Avec classe. Elle menait une discussion volubile et animée, en agitant les bras, entourée d'une meute de beaux gosses attentifs, visiblement intéressés. Sonia peut être captivante quand elle veut. Elle fumait en parlant, les lèvres cramponnées au filtre. Elle aspirait profondément pour expirer profondément : elle respirait à travers la cigarette comme un plongeur dans son tuba. Apparemment seule, elle arborait la décontraction d'une femme sexuellement épanouie, là où, de mon côté, la frustration me gagnait. Elle n'aurait donc rien eu à faire avec moi. Elle recherchait nécessairement autre chose.
Lorsque je l'ai aperçue, je n'ai pas eu ce regard de chasseur que je viens de vous décrire. Non, je me suis avant tout arrêté à ses yeux. Bleu. Ce mot s'est déployé dans mon crâne pour prendre toute la place. Je discutais poliment avec un inconnu sur un sujet viril, les sociétés prometteuses en Bourse, les résultats sportifs de L'Equipe du jour ou le dernier modèle Opel. J'ai perdu le fil, je me suis excusé et l'ai laissé. En partant j'ai recroisé le regard incroyable de Sonia et mon cœur s'est à nouveau serré. Ses yeux sont outremer, très durs, comme deux saphirs. Elle m'a regardé à son tour. J'ai su plus tard qu'elle m'avait effectivement vu, j'ai cru sur le moment qu'elle m'avait transpercé pour fixer quelqu'un ou quelque chose d'autre. Je me suis vite détourné pour aller me resservir au buffet : cela ne sert à rien de se faire du mal.
J'allais et venais, je discutaillais avec les uns et les autres, et je passais une soirée exécrable : malgré la volonté de me préserver, je ne pouvais m'empêcher de la lorgner, comme on pioche sans réfléchir dans une soucoupe de pistaches alors que l'on suit un régime. Je la picorais des yeux. Chaque regard recomposait une pièce différente du puzzle, les taches de rousseurs qui parsèment ses épaules nues, le petit geste précis avec lequel elle joue d'une mèche de cheveux, son rire entier... Elle était irrésistible. Magnétisé est le bon terme, chaque molécule de mon être se tendait naturellement vers elle, attiré par un aimant, c'était un besoin essentiel et douloureux relevant de la chimie de mon organisme. L'amour se ressent avant tout dans le corps. Son regard se posait souvent sur moi et m'étudiait intensément, je le sentais me brûler même lorsque je lui tournais le dos, de la même manière qu'un aveugle sait quand il marche au soleil. C'est simple, mon ombre virait au bleu. D'accord, j'exagère mais c'est pour vous illustrer l'état de transe qu'elle provoquait. Je me persuadais que je me trompais sur la direction de son attention, que je prenais, une fois de plus, mes désirs pour des réalités en interprétant mal les signaux. Cela justifiait confortablement ma retenue et mon inaction. Aller vers elle et lui parler aurait été trop... Je ne sais pas. Incongru ? Incongru. Je n'étais pas prêt, pas prêt pour elle et tout ce qu'elle augurait de déceptions. Au contraire, je l'évitais soigneusement, ce qui me torturait : je me jetais à nouveau de mon cheval.

C'est elle qui est venue à moi.

Excusez-moi.

Vous voyez, quand je me souviens de cette première rencontre, cela me remue malgré tout. Même aujourd'hui.

Elle s'est avancée vers le buffet où je campais position, la tête droite, la poitrine en avant comme tirée par ses seins. Elle foulait le sol en conquérante sûre de vaincre. Elle marche toujours comme cela. Naturellement. Elle se sait très belle. J'ai dû baisser les yeux instinctivement, une sorte de réflexe de sauvegarde pour ne pas me noyer dans les siens qui me fixaient si intensément, si durement, cette fois-ci il n'y avait aucun doute, elle me visait. Je me souviens de ses chaussures incroyables. Pour moi - et j'avais eu au préalable l'occasion de vérifier cette théorie - c'était l'élément vestimentaire qui révélait le plus d'informations sur la psychologie d'une femme. Peut-être sur celle d'un homme aussi, quoi que j'aie des doutes, mais je n'y ai jamais prêté attention. Évidemment il y a des exceptions, mais de manière générale, des mocassins foncés, étroits et vernis ne laissent pas supposer un tempérament passionné ; des talons aiguilles rouges sont plus prometteurs. Ce soir-là, Sonia portait des chaussures noires extrêmement épaisses, lourdes comme des sabots, à talons très hauts et très larges, pourvues de lanières de cuir noir croisées sur ses chevilles et s'enroulant le long de  ses mollets. Cela m'évoquait une femme solidement ancrée dans le sol, terre-à-terre et concrète, au caractère bien trempé et presque brutal, ostensiblement portée sur le sexe. J'avais tout bon. J'ai par la suite raffiné la première impression qui ne laisse jamais présager l'infinie complexité d'une personne. Elle s'est arrêtée à côté de moi, a fait mine de chercher quelque chose à grignoter ; au bout de quelques secondes, comme si elle en avait eu assez des faux-semblants, elle a pivoté pour me faire face de tout son corps, d'un mouvement impatient. Sonia a très peu de patience. Elle m'a dévisagé avec une telle fixité, une telle agressivité ! J'ai cru qu'elle allait se jeter sur moi, mais je ne savais pas si c'était pour m'embrasser avec passion ou me tabasser de toutes ses forces. Elle vibrait d'une violence contenue. J'étais un enfant, tétanisé, je transpirais des aiguilles et une seule pensée, un seul concept ravageait toute ma capacité de réaction : bleu. Elle engagea la conversation. Elle était journaliste reporter, elle avait l'habitude d'aller au-devant des autres. Au contact. Je parlais d'astrophysique, pour une fois avec animation. Toute spécialité possède son jargon technique ; le mien était finalement assez simple, composé de noms connus du grand public, et sonnait presque de manière poétique malgré son orientation scientifique. Elle était charmée et me criblait de questions. Elle menait la danse : j'étais porté par son enthousiasme et sa force de vie. C'est exactement ce qu'il me fallait, quelqu'un qui prenne l'initiative. Je me suis laissé guider. J'ai méme retrouvé à ce moment de l'enthousiasme pour ma thèse. Je parlais de moi, l'interrogeais à mon tour et elle me parlait d'elle. Je jetais des coups d'oeil inquiets à tous les beaux gosses célibataires qui me considéraient avec curiosité et défi, qu'est-ce qu'elle peut bien lui trouver. Je me posais la même question. Je me suis même demandé s'il s'agissait d'une stratégie pour se débarrasser d'eux. Ce n'était pas le cas. Nous avons discuté rivés l'un à l'autre jusqu'à la fin de la soirée, mes yeux perdus dans ses yeux si bleus, bleus, bleus. Je ne me suis pas aperçu du départ des invités, nous sommes partis parmi les derniers.
Sonia a l'habitude de se servir, de prendre ce dont elle a envie quand elle en a envie. Elle eut envie de moi. Elle m'eut. C'était la première fois que je couchais dès le premier soir, et à l'initiative de la femme.

Je ne m'étais jamais considéré comme un mauvais amant mais je manquais d'éléments de comparaison. Tout ce que l'on peut en dire est ce qu'une femme vous répète quand elle évoque ces ex. J'avais toujours évité le sujet, je vous l'ai dit, je n'aime pas la compétition. Et je ne pose jamais de questions dont je n'aimerais pas avoir la réponse. Malgré tout, les échos de mes copines avaient jusque-là été relativement positifs. Je pense que ma qualité première sur ce plan réside dans mon altruisme. Tous ces hommes un peu machos et égocentriques font en fait de piètres amants car ils se préoccupent essentiellement de leur plaisir. Leurs corps d'athlètes, leurs sourires de velours sont autant de promesses non tenues. Égocentrique, je ne le suis pas pour un sou. Ma propre jouissance passe avant tout par celle de l'autre, ce qui se fait, comme la galanterie, de plus en plus rare. Je ne fais que répéter ce qu'elles me disaient, et je suis loin de tenir cela pour une vérité universelle : je parle comme un bourreau des cœurs mais ces filles n'étaient pas si nombreuses, loin de là, et pouvaient être mal tombées. La cause essentielle de mes ruptures était mon romantisme. Enfin... entre autres. J'aurai peut-être l'occasion d'en reparler.
Toujours est-il, Sonia m'a la première nuit conforté dans ma virilité. C'était... bien. Génial. Voilà. Je ne vois pas la nécessité de développer dans ce premier rendez-vous, vous conviendrez que les détails sont inutiles. Pour résumer, je ne m'étais vraiment pas trompé sur l'analyse de ses chaussures. Je doutais cependant de sa sincérité : échaudé par des échecs répétés je n'osais pas y croire et m'imaginais pour elle l'escapade d'un soir. Elle m'a rappelé le lendemain. Elle. Incroyable. Et le surlendemain. Elle. Et le surlendemain...
J'étais excité, je faisais des efforts pour aligner mon dynamisme sur le sien, je déployais des trésors d'imagination pour la surprendre, à la ville comme au lit. Sonia a une volonté hors norme, un tempérament explosif. Nous sortions beaucoup, nous discutions beaucoup, nous faisions sans arrêt l'amour. Cela a été une période très intense et passionnée. J'aurai connu cela. Mes précédentes amies avaient été plutôt passives, Sonia était, est, une femme très offensive. L'énergie sexuelle qu'elle irradie, qu'elle porte sur son visage, qu'elle affiche en gonflant sa poitrine, ne constitue qu'un pan de son agressivité. Sonia est très agressive. Discuter, travailler, faire l'amour... Tout est une joute. J'adorais cela. Cette relation me rassérénait dans la prise de conscience que mes précédents échecs n'étaient peut-être pas de mon fait. Dans un couple, il faut être deux.
Je devenais très amoureux et donc très inquiet : je traversais mon syndrome de l'imposteur et je craignais qu'elle ne comprenne que je n'étais pas à la hauteur. Je ne m'étais pas jeté du cheval et il s'était emballé. Le galop était grisant mais trop rapide pour moi, j'avais peur d'être désarçonné : je m'attendais à ce qu'elle me quitte d'un jour à l'autre, aussi rapidement et inexplicablement qu'elle m'avait choisi. La chute était inéluctable et allait me faire très, très mal. Nous nous sommes mariés l'été suivant. L'organisation a animé quelque temps les déjeuners dominicaux. Sonia, étant très belle, avait immédiatement plu. La cérémonie a été simple, la fête sympathique, en petit comité : la famille proche et quelques amis - essentiellement ceux de Sonia, ma vie sociale se restreignait à des collègues de labo. Cela nous convenait, nous ne voulions pas d'un mariage en grandes pompes, en dépit de la pression de tous les parents. Malgré son apparente sophistication, Sonia est quelqu'un de simple et de pragmatique. La première impression est souvent la bonne. "Mal dégrossie" me glissait parfois mon père, avec qui elle ne s'entendait pas et s'accrochait de temps en temps : ils avaient trop de points communs.

Non.

Non.

Nous ne faisons plus l'amour : elle rentre fatiguée du travail. Elle a des migraines. Cela fait un an qu'elle a des migraines. Je n'ai rien dit ou fait de spécial. Parfois, quand je la frôle ou la caresse, je crois percevoir un frémissement de dégoût : elle semble réfréner une réaction épidermique. Nous nous disputons sur tout et sur rien, sur les moindres détails, les courses non faites, la programmation d'une sortie, la cuisson d'un plat, le choix d'un cadeau d'anniversaire... Et en particulier sur l'éducation d'Arnaud. Qu'est-ce que cela peut faire s'il mange une pomme après s'être brossé les dents ? Est-ce que cela fera de lui un délinquant ? C'est un exemple parmi d'autres. Tant d'autres. Sonia s'énerve tout de suite, d'un énervement venimeux, et j'abandonne la partie. Je ne devrais pas, mais je n'aime pas les conflits stériles. Je joue de plus en plus aux échecs, j'ai acheté un jeu électronique, avec de vraies pièces que l'on bouge sur un plateau. L'ordinateur a seize niveaux ; pour l'instant je le bats jusqu'au quatrième.

Il a six ans. Après deux ans de mariage, la période d'intense passion avait achevé de se consumer. La passion flamboyante n'a généralement qu'un temps, des personnes réelles n'ont jamais le tempérament des personnages de Dostoïevski. Notre relation s'était enlisée dans quelque chose de plus doux, de plus tranquille et de plus tendre. Cela me convenait mieux. Notre entourage nous posait régulièrement la sempiternelle question "Alors, c'est pour quand ?", nous avons donc eu un enfant. Nous en avons à peine parlé : je lui ai simplement proposé, elle a accepté. A posteriori, la rapidité avec laquelle nous avons adopté cette décision, sans discussion de fond mais avec l'urgence d'un départ à l'impromptu au cinéma quelques minutes avant le début de la séance, témoigne d'un malaise : subconsciemment, je suppose que nous pressentions déjà une fêlure ; c'était une tentative pour consolider un édifice qui se fragilisait. Pourtant tout allait apparemment bien entre nous, je ne pouvais mettre de mots sur le malaise diffus qui planait. Sur le principe, c'était une erreur, une erreur classique, un couple n'assoit pas une relation avec un enfant : au contraire, cela l'oblige moralement à rester sur la glace tandis qu'elle continue, malgré la diversion, à se fissurer. D'ailleurs nous n'en avons jamais eu d'autre. Je ne dis pas cela pour Arnaud, il est vraiment extra, mignon ; il a beaucoup d'imagination et d'humour, il est espiègle, malin comme un singe, il a la tête dans les étoiles, comme moi (il fait de ces choses avec ses légos !), il a le tempérament de sa mère mais il est foncièrement gentil. Il réussira. Je l'aime, j'aime jouer avec lui. Je ne regrette rien grâce à lui. Je retrouve mon enfance à travers lui, il est mon oasis de fraîcheur. Sonia m'accuse souvent de me comporter en gamin, en particulier en copain auprès de lui, où je devrais assumer mon rôle de père. Assumer est un mot qui revient souvent dans ses reproches. Elle a probablement raison. Mais elle est si rigide qu'elle endosse à elle seule le rôle des deux parents.

C'est difficile... Je ne peux pas vraiment dire exactement quand la situation s'est dégradée. Lorsqu'on emprunte un sentier à très faible déclivité, la sensation de descente est imperceptible et la dénivellation ne se mesure qu'à l'arrivée, en se retournant. Sonia et moi avons toujours fixé le sol. Il est aujourd'hui plus difficile d'ignorer le fossé qui nous sépare ; si je suis ici, c'est pour tenter de... Je ne sais pas. Me retourner. Je ne sais pas ce que je peux en attendre.
À l'origine, nous avions été mutuellement attirés par nos différences, de caractères comme de modes de vie. L'adage stipule que les opposés s'attirent. Certes, mais pour combien de temps ? Je m'étonne souvent lorsque je vois des couples très unis ; étonné par la ressemblance de l'homme et de la femme, qui ne se réduit pas à un mimétisme de comportements ou d'expressions mais à une réelle ressemblance physique de frère et sœur ; comme s'il s'agissait de deux fonctions mathématiques convergeant vers la même limite, un seul être fusionné, encore divisé. Deux galets identiques car la marée quotidienne les a érodés et polis. Sonia et moi n'avons pas changé. Précisément. Nos oppositions qui constituaient le sel de notre relation ne se sont pas creusées, non, même si mon apathie chronique s'est accentuée, si son visage dur s'est durci. La marée nous a battus mais nos divergences, au lieu de s'aplanir, sont à la longue devenues des aspérités irritantes, sur lesquelles nous crissons l'un l'autre. Son agressivité me fatigue. Sonia me fatigue. Elle est fatigante. Ma nonchalance l'exaspère. J'ai toujours eu une sorte de nonchalance. Elle s'énerve, le son de ma voix seul suffit parfois à lui faire plisser les yeux. Le quotidien nous mine. La mort de ma mère nous a rapprochés, Sonia m'a vraiment soutenu et j'ai cru, à travers ma douleur, que nous pourrions prendre un nouveau départ après cette épreuve. Cela fera quatre ans mardi prochain. Enfin pas demain mais le suivant. J'ai également tenté à cette occasion de me rapprocher de mon père, très affecté par ce décès, comme nous tous, malgré son inéluctabilité : le foie était touché depuis trop longtemps, l'alcool avait tout rongé. Nous n'en avions jamais parlé. Un non-dit de plus. J'ai voulu franchir le mur qui nous séparait, lui et moi, depuis mon enfance si l'on y réfléchit bien, percer l'abcès pour déverser les mots. À l'enterrement, il m'a fixé à travers ses lunettes trop grandes d'un regard pâle et fixe d'aveugle. J'ai alors compris que ce mur, à présent si haut, infranchissable, c'était moi seul qui l'avais érigé. Pour me protéger de cette bienveillance gluante de pitié qui n'était en fait qu'amour parental. Il a eu ce sourire triste et silencieux. Il est reparti en voiture avec ma sœur et son mari.

Je m'attendais à ce que vous me posiez cette question. J'avais préparé la réponse, et... Maintenant que vous me la posez, je... Oui. Non. Je ne sais pas. Il ne sert à rien de préparer, si je devais retenir une leçon de ma vie, c'est bien cela : les événements ne se déroulent jamais comme prévus. Je ressens un attachement viscéral pour elle, c'est certain, même si le lien magnétique qui unissait ma peau à la sienne s'est distendu. J'aimerais parfois effacer l'ardoise pour tout recommencer à zéro, avec un souffle nouveau. Parfois encore mon corps et ma mémoire semblent être physiquement projetés dans le passé, le soir de notre rencontre, je la regarde et la découvre, mon cœur se sert, se sert comme la première fois. Et je l'aime. Mon Dieu je l'aime. Le présent me rattrape bien vite, avec sa migraine. Serions-nous capables de ne pas reproduire les mêmes erreurs ? De changer ? J'ai effectué quelques tentatives de discussions ; des tentatives d'autant plus faibles et vaines qu'elles se sont immédiatement heurtées à son agacement haineux. Il est trop tard. Ce qui a été a été.

Non, je ne l'aime plus.

Non, je ne me vois pas la quitter. Non, pas seulement à cause d'Arnaud, mais pour la simple raison que je ne me crois pas capable de vivre seul. Ceux qui prétendent qu'il vaut mieux être seul que mal accompagné sont des célibataires établis et endurcis ou des conseilleurs heureux en ménage que la question ne concerne absolument pas. Il vaut mieux ne pas être seul. C'est l'unique vérité. J'ai quitté le domicile parental pour m'installer avec elle. Je ne sais pas vivre seul. Sans elle. Sans ma femme. Sans Sonia.

Bien sûr que je l'aime.



Je l'aime à la folie.














Je l'aime.
















Je me déteste.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article
13 novembre 2005 7 13 /11 /novembre /2005 00:00
Le fou de rire est complètement passé. Je ne peux dire combien de semaines ou mois se sont écoulés. Tout ce que je sais : aujourd'hui, soixante et ce sera bon.

Ma chambre est confortable. J'aime la fermeté du lit. Les murs crème me reposent, m'apaisent. Elle est exiguë, certes, mais cela suffit à mes activités : je dors d'un sommeil impénétrable ou je rêve les yeux ouverts. J'ai le plus souvent la paix, quand les médicaments font effet. Lorsqu'ils s'estompent, je réfléchis. C'est insupportable.

Deux fois par semaine, la porte obstinément fermée s'ouvre et laisse pénétrer le docteur Cardin. J'aime discuter avec lui : il m'écoute, hoche la tête avec compréhension, prend des notes avec application. A mon arrivée, je restais muet. Puis, durant de longues semaines, sa présence suffisait à me faire pleurer : des crises de larmes d'une telle violence que j'avais peine à respirer, je suffoquais. Ils ont alors augmenté les doses, et ma névrose, comme ils l'appellent, se diluait dans un brouillard de béatitude hébétée. Schizophrénie.
Puis ma langue s'est déliée, avec le sentiment inexplicable de ne rien avoir à cacher.  J'évoquais mon enfance, mes espoirs, ma vision du monde, mes vacances, mes déceptions, mon travail, mes amours, mes remords, la maladie, mes regrets, mon parcours, mes parents, mes frustrations, mes trahisons, mes passions, mes aspirations, mes fantasmes ; les innombrables anecdotes et expériences qui jalonnent la vie d'un enfant, d'un adolescent, d'un adulte, et forment jour après jour le quotidien d'un être humain. Qui façonnent et polissent tout esprit en un univers unique d'une richesse infinie.
Le docteur Cardin acquiesçait lorsqu'il le fallait ; répondait lorsqu'il le fallait ; questionnait lorsqu'il le fallait. Prenait consciencieusement des notes d'une écriture droite et serrée. Il est effrayant de constater à quel point peu de mots, peu de phrases, suffisent à décrire nos vies : une petite urne contenant nos cendres.

Non, ne pas y penser. Ne pas penser.

Depuis un mois je ne porte plus de camisole. Je préfère cela, je ne la supportais pas : je ne supporte pas d'être entravé dans mes mouvements. J'ai mal choisi mon corps, j'ai mal choisi ma vie. J'ai dorénavant ce que je voulais : la paix. Le silence. Du temps pour rêver. Alors je rêve et je souris.

La relation avec le docteur Cardin s'est usée. Je le lui ai soigneusement caché : il a beau être médecin, il n'est pas très intelligent. A la vie comme à l'asile, il est si aisé de manipuler. Je l'ai séduit pour lui faire perdre son détachement. Il a perdu son détachement. Il s'est fait avoir comme les autres. Il me trouve mieux. Je ne trouve pas. Il a baissé mon traitement, ce qui laisse mon esprit clair durant de plus grands laps de temps. C'est insupportable. Cela a provoqué le retour de l'angoisse, cette bonne vieille angoisse qui chope les tripes au réveil et les pétrit, les pétrit. Dans mes veines gicle un venin d'une acidité meurtrière. Je résiste alors à l'envie frénétique de plonger mes doigts tétanisés dans mes entrailles, dans mes viscères, et de tout arracher. Au lieu de cela, je me lacère les avants-bras. Les murs molletonnés absorbent mes hurlements comme un buvard. J'ai protesté, j'ai supplié le docteur, mais il a refusé : il soutient que je dois "affronter la réalité". Je lui rétorque "quelle réalité ?", mais il ne semble pas pénétré de la dimension presque physique de ma question. Il insiste pour que j'accepte les visites de ma famille, de mes amis. Je ne veux pas, je n'ai jamais voulu, je ne les ai jamais revus. Je suis parti trop loin, ils ne peuvent plus m'atteindre. Ils ne comprendraient pas, ils souffriraient. Je ne veux pas.

Je ne veux plus rien.

Alors j'ai commencé à économiser. Deux à chaque repas. Six par jour. Je les cache dans un repli de la manche retroussée de mon pyjama. Aujourd'hui, soixante, et cela devrait suffire. Oui, c'est certain, cela suffira.

La porte s'ouvre, je salue Pascal qui apporte mon repas. Je lui demande plus d'eau. Oui Pascal, j'ai très soif. Il m'apporte gentiment toute une carafe. Je le remercie avec un élan de gratitude inhabituel qu'il ne comprend pas, je le vois bien. Je n'y peux rien, mon cœur est saisi d'un élan irrépressible d'amour et de compassion pour tout être vivant. Ce sentiment est si violent que cela en est douloureux. Pascal me laisse.
Mon angoisse latente se dénoue, se dilue, s'évanouit complètement devant ce bonheur qui coule en moi comme une source d'eau fraîche et cristalline. Elle purifie chaque parcelle de mon corps, chaque pensée impure, et pardonne. Je leur pardonne, à tous et toutes, puis à moi-même.
Je mange avec une lenteur étudiée et un plaisir inégalé. Je savoure la texture et le goût des aliments avec une acuité sublimée. La nourriture est simple, c'est pourtant le meilleur repas qu'il m'ait été donné de goûter. J'en apprécie chaque bouchée.
Je déplie ma manche et les comprimés crépitent sur le plateau. Je me sers un premier verre d'eau. Aujourd'hui, soixante et je peux dire, peut-être pour la première fois, que je suis heureux. Un à un, je les place avec délicatesse sur ma langue et les fais glisser dans une gorgée. Soixante. Avec une lenteur solennelle, empruntée, je me recouche soigneusement. Je lisse les draps consciencieusement. Je souris, épanoui comme un spectateur réjoui à l'issue d'un film hollywoodien : tout est bien qui finit bien.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article
6 novembre 2005 7 06 /11 /novembre /2005 00:00
- Veuillez descendre de votre véhicule et nous suivre Monsieur.
De me faire sortir de ma voiture, pour grimper dans leur fourgon. La femme farfouille dans un coffre, sort un ballon vert de gamin en caoutchouc flasque.
- Veuillez souffler dans le ballon Monsieur.
Je porte l'embout à mes lèvres et m'exécute. Lentement, la membrane se dilate, une figure diaphane apparaît sur sa surface bombée ; je continue à souffler jusqu'à ce que le ballon soit raisonnablement gonflé.
-  Ne bougez pas Monsieur.
La femme pince délicatement l'embout près de mes lèvres qu'elle m'intime de desserrer. D'un mouvement rapide elle fait un nœud, tourne le ballon qui présente le dessin haut en couleurs de l'Oncle Picsou.
Dans l'intervalle, son collègue a ouvert un Mickey Parade et s'absorbe dans la lecture d'une page. Par dessus ses mains, je distingue un code de correspondance : à la figure de Donald correspond un verre, à celle de Mickey, deux verres. A celle de Picsou, trois verres et quatre pour Dingo. L'homme redresse la tête, la bouche pincée et les yeux suspicieux de celui qui sait.
- Saviez-vous Monsieur que la limite est à deux verres de vin ?
Son doigt tapote nerveusement le dessin de Mickey.

Une lame de lassitude déferle en moi. Depuis des semaines et des semaines, je n'ai pas eu le temps de reprendre mon souffle, de toucher terre, les yeux toujours sur des projets, le travail, les sorties... Besoin de vacances. Je hausse les épaules négligemment. L'état s'éloigne.

- Que faites-vous dans la vie Monsieur ?
Qu'est-ce que c'est que cette question ? Suis-je seulement tenu d'y répondre ? Je me re-concentre sur le rôle : mes yeux roulent et ma mâchoire s'avance.

Interlude.
N'y a-t-il pas dans votre vie des moments où vos muscles vous trahissent ? Vous laissez tomber un objet pourtant solidement serré dans votre main, comme si votre cerveau avait intimé l'ordre à votre paume de s'ouvrir.
N'y a-t-il pas dans votre vie des moments où votre bouche vous trahit ? Vous avez décidé, de cette décision ferme et définitive, de commander une salade de fruits, mais lorsque le garçon s'avance et vous interroge, avant même d'avoir réfléchi, les mots "fondant au chocolat glace vanille" résonnent de votre voix étrangère ?
Fin de l'interlude.

- Dealer de drogue, Connard.

Trahison glaciale de mes lèvres, mes propres yeux en sont exorbités, ainsi que les leurs. Le souffle tonitruant d'une bombe thermonucléaire de plusieurs giga-tonnes retentit à mes oreilles. A mon esprit. Un silence solide nous pétrifie. J'ai perdu l'état. A mon esprit médusé, des flashs de pensées incohérentes se bousculent, pourquoi, que vais-je faire, que vais-je dire. Est-ce la part inhérente d'autodestruction de tout un chacun, qui, un bref instant, a dominé mes pensées ? Besoin de vacances.

Et si ?...

Il germe, il fleurit, il gonfle dans mon ventre, comme une énorme bulle, remonte le long de ma poitrine et explose dans ma gorge : le fou-rire. Un fou-rire dément, total, frénétique, entre mes larmes, les deux autres paniquent, leurs voix autoritaires rebondissent vainement contre mes éclats, je halète, je pleure, renifle, me calme... Et si ?...

Le fou-rire reprend de plus bel, j'ai mal au ventre, je me tords de douleur, les larmes ruissèlent le long de mon visage écarlate, je tente de reprendre mon souffle, hoquète, inspire, crache en explosant, expire, inspire, un, deux, trois, expire, un, deux, trois. Inspirer, un, deux, trois, expirer, un, deux, trois.

Et si je me payais de grandes, très grandes vacances ?

Rouge.

Je me jette sur eux, mon visage contracté en un rictus haineux, la gueule écumante de rage, les yeux étincelants de mort, toutes griffes dehors. Chaos indistinct de sensations, rugissements, hurlements. J'ai atteint l'état de rage primale précédent toute pensée, un feu dévorant gonfle mes veines, de minuscules aiguilles charriées par mon sang en raclent les parois : en moi gronde la faim inextinguible de la destruction, ma peau électrique, écorchée, distingue à peine les coups, les mains saisissant et immobilisant mes membres, une minuscule boule tangue dans mon crâne et chamboule tous mes neurones en déroute.
A mon fou-rire persistant se mêlent le chant des sirènes hurlantes, des vociférations menaçantes, mon cœur dératé, mon esprit éclaté, le déchirement d'une guitare, le rire joyeux d'un enfant. L'enfant s'approche, il progresse maladroitement sur la plage, son maillot de bain azur collé par la mer, le sel séché sur ses jambes menues. Le vacarme s'est évanoui, seul le ressac des vagues clapote doucement. Ses cheveux à la coupe au bol désuète sont chahutés par le vent. Il m'adresse une moue de fausse colère, les deux poings serrés sur les hanches, mais il ne peut garder son sérieux et pouffe. Une fragrance de nostalgie douceâtre embaume mon esprit. Alors seulement me reconnaît-il. Sa bouille naïve et ingénue s'obscurcit de désarroi. D'inquiétude. De panique. Il me dévisage gravement. Il n'a plus rien d'un enfant. Je le reconnais à mon tour. Je me reconnais.

La cacophonie stridente des sirènes rejaillit soudainement. Je suis au sol, solidement plaqué mais je tente toujours de résister. Mes yeux liquides ne distinguent plus rien qu'un immense poing serré, à quelques centimètres de mon nez.

Noir.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article
29 octobre 2005 6 29 /10 /octobre /2005 23:00
Virage serré sur la place Dauphine, les pneus gémissent sur l'asphalte tandis que le guitariste de Muse torture son instrument dans les enceintes, Absolution, our time is running ouuuuut. Retourné de volant sur la bretelle d'accès sans freiner, ré-accélération en virage, les quatre roues motrices collent au pavé et la voiture vire sans broncher. Je ne rentre pas sur le périph, ressors aussitôt, dos collé au siège. Le feu de la porte Maillot est vert, orange, va-t-il y arriver le suspens est insoutenable tandis que le batteur  se déchaîne, our tiiiime is runnnnnning out... Je passe au moment exact où le feu vire au rouge !

A dix mètres dans la nuit, quelques bonshommes sombres font des moulinets avec des bâtons lumineux comme les techniciens d'un porte-avions dans Top Gun.

Merde.

Ils m'intiment de me ranger derrière leur fourgonnette de la Police Nationale. Bref coup d'œil à l'horloge de bord, il est minuit vingt en ce dimanche matin. Accélération furieuse, course poursuite dans le Bois de Boulogne, entrée subite dans un parking et j'éteins les phares en me couchant sur mon siège ? Naaaaan.

J'obtempère et ouvre la vitre. Mon professeur de théâtre, nous avait raconté son moyen de parade dans ce type de situations : prendre un air idiot. Il est temps de mettre à l'épreuve mes talents d'acteur et de suivre son conseil : trouver l'état du personnage, duquel naît le jeu du comédien.
Un petit homme au crâne rond et rasé, les sourcils froncés, s'approche avec sa collègue replète, les sourcils froncés ; les deux, têtes baissées et regards hauts, pour adopter une mine encore plus autoritaire. A tâtons, je cherche l'expression adaptée : relâchement complet du visage, la bouche entre-ouverte de laquelle saille, coincée entre les dents de ma mâchoire prognathe, ma langue repliée. Joues flasques et regard hagard.
- Veuillez couper le contact Monsieur.

Se fondre dans la peau du personnage. Rechercher son état. Lâcher prise. Etre concret. Je coupe le contact.

- Veuillez s'il vous plaît nous présenter une pièce d'identité, votre permis de conduire, les papiers du véhicule et votre certificat d'assurance Monsieur.
Politesse sèche.
- Parce qu'un permis de conduire ce n'est pas une pièce d'identité peut-être, Connard ?
Mes lèvres immobiles ont intelligemment retenu cette réplique cinglante. Nerveusement, je fouille dans mes poches. En sors mon permis de conduire, mon passeport, la pochette contenant la carte grise et le certificat d'assurance. Je tends le tout d'un bras mou.
- Vous venez de brûler un feu rouge Monsieur, reprend la femme alors que son collègue inspecte mes papiers.
- Rahhhh l'était pas vraiment rouge mais plutôt orange foncé M'dame...
Encore une fois, judicieux instinct de garder la bouche scellée. Je hoche au contraire la tête dans un silence accablé couvert à peine par un gémissement indistinct de demeuré.
- Vous ne niez pas ?
- Non, M'dame l'Agent, répondis-je d'une voix pataude d'enfant non-accompagné. Je pensais l'avoir à l'orange M'dame l'Agent, mais il a dû passer au rouge juste au moment où j'étais dessous M'dame l'Agent. Maintenant je peux pas vous contester qu'l'était rouge M'dame l'Agent.

Je sens que je trouve l'état là je sens que je trouve l'état.

- C'est votre véhicule ? interroge l'homme.
Il tient dans ses mains mon passeport à mon nom et la carte grise à mon nom. J'hésite. Il doit y avoir un piège.
- Oui.
Il hoche la tête : je dois avoir bon.
- Vous n'avez pas fait votre contrôle technique Monsieur. Pourquoi cela ?
Aïe. C'est vrai. J'ai l'impression subite d'être Bruce Willis isolé dans un gratte-ciel pris en otage par des terroristes sud-africains, les pieds nus et ensanglantés après avoir piétiné des débris de verre : Think, you've gotta think Johnny.
- En fait quand je devais le faire j'étais immobilisé parce que j'ai eu une opération et des béquilles et après c'est vrai je vous avoue que je n'ai pas eu le temps et quand je l'ai eu j'y ai pas pensé...
- ...
- ... M'sieur l'agent.

J'ai triché un peu dans les dates mais il y a de l'idée : je marque des points, d'autant que je prends l'expression d'un gamin du Kosovo, les yeux en bulles de savon, revenu de l'hôpital où sa mère vient de mourir. Youri son petit chien aveugle est dorénavant son unique ami, mais il est atteint de la lèpre. Mon menton tremble ostensiblement pour mieux indiquer que je vais fondre en larmes ; certes cette technique n'est pas tout à fait au point, toute ma mâchoire s'agite, mais malgré tout, là, là, je crois vraiment que j'approche de l'état.

- Vous ne pouvez pas rouler sans contrôle technique Monsieur : vous n'êtes pas assuré.
- Je savais pas.
Ma mâchoire s'est stabilisée.
- Et à l'orange on freine, reprend sa collègue.
- En fait je pensais l'avoir à l'orange M'dame. Les deux se regardent interloqués devant ma voix de plus en plus pâteuse et mon expression d'abruti, je sens que je marque des points, beaucoup de points. J'étais en pleine accélération et j'me suis dit qu'si j'aurais freiné, j'allais m'retrouver au milieu du carrefour. A l'orange on freine sauf en cas d'danger et là, j'me suis dit qu'ça pouvait être dangereux d'freiner M'dame.
Mon explication semble plausible. Ils sont à deux doigts de me laisser partir, je n'ai plus qu'à légèrement insister. Et cela y est : je l'ai trouvé. L'état.
- ... Et puis vous savez c'que c'est, il est minuit trente, samedi soir, on a envie d'se coucher après un dîner bien arrosé...

Oups ! Bad move, Johnny Boy.

Les deux affichent une mine ébahie, échangent un coup d'œil presque amusé ; là je crois que j'ai perdu deux trois points.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article
13 août 2005 6 13 /08 /août /2005 23:00
Je demeure interdit. Un petit vieillard recroquevillé sur un siège démesuré tourne lentement sa tête tremblotante vers moi. Plus un cheveu sur le caillou, le regard fixe et un peu trouble derrière deux culs de bouteilles ; la peau fripée d’un abat-jour distendu sur une silhouette frêle, la mâchoire mâchonnant des mots silencieux ; un costume grisâtre élimé, une cravate portée sous un pull miteux.
Ses yeux cherchent mais ne me reconnaissent pas. Il tend la main vers moi afin que je l’aide à sortir.

Il se fout vraiment de ma gueule.

Une alarme sonne dans ma poche, c’est mon Palm Pilot. Putain, il est 19h30, je suis à la bourre. A cause de Papy Connard. Ce soir avec l’autre Twingo c’est un vrai jeu des sept familles. J’hésite. En retard pour en retard, je peux bien prendre cinq minutes pour délatter un vieux. Je pose délicatement la batte par terre, je n’en aurai pas besoin, et saisis fermement la main tendue.

[J’autocensure ici une scène d’une violence inouïe.]

Mon jean et ma chemise sont maculés d’un rouge profond et gluant : son sang m’a entièrement éclaboussé. Je suis épuisé et haletant, je peine à reprendre mon souffle. Je regarde mes mains, horrifié. Putain je m’en suis vraiment foutu partout.
Les doigts écartés, une moue dégoûtée collée au visage, je cherche des yeux quelque chose qui pourrait m’aider. En vain ; je m’essuie donc les mains contre le costume du vioc qui gît la gueule encastrée dans le volant. Il n’a pas l’air bien bien frais. Je remarque la pochette de soie blanche dans sa veste. Je me sers, torche rapidement mes doigts, frotte tant bien que mal mon jean et re-fourre en boule l’étoffe à sa place. Je ramasse la batte et juste pour le plaisir donne un gros coup dans l’aile de la Velsatis. Une détonation me fait sursauter : l’air bag écrase Papy dans un bruit de lunettes brisées, un craquement sec résonne sous la ceinture raidie.

Putain ça surprend.

Je fais volte-face, avance vers ma voiture, les jambes cotonneuses : il y a longtemps que je ne me suis pas défoulé comme cela. Je regarde ma montre, il est 19h50. Les choses prennent toujours plus de temps qu’on ne le pense. Tant pis, je n’irai pas à mon rendez-vous, tout ça m’a lessivé. Je redémarre paisiblement, traverse les quais pour retourner à Neuilly.
Je repense à la raclée : Papy Connard n’a rien pu faire pour se défendre, n’a même pas eu la force de crier. C’est quand même moche de vieillir.

Epilogue

La tension dans mes épaules s’est complètement évanouie ; mes muscles sont aussi mous que des carembars au soleil. J’ai mis sur France Musique une mélodie classique assez chiante que je peux ignorer. Je suis aussi calme et détendu qu’après l’amour. Un sourire béat flotte sur mes lèvres : la vie est belle.

Au feu, je surprends dans la voiture à gauche une femme scrutant mon visage heureux : ce n’est pas si fréquent au volant. Nos regards se croisent. Elle est radieuse, la trentaine, bien coiffée, bien habillée, des étoiles plein les yeux. Le genre à te griffer le dos : j’adore. Je lui souris d’un sourire empli de gentillesse et de malice : charmeur. D’abord surprise, elle me sourit aussi, une rougeur éphémère glissant sur son visage. J’ouvre ma vitre, son sourire s’élargit, lèvres grenat sur des dents étincelantes ; elle se recoiffe avec un geste délicieusement féminin, ouvre son carreau également. Avant même de lui avoir parlé, je sais que c’est gagné, ce soir on va s’amuser.

Décidément, quelle bonne journée !

 
Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article
6 août 2005 6 06 /08 /août /2005 23:00
Velsatis s’engouffre dans une impasse. BAD MOVE, JOHNNY ! Je fonce pour lui bloquer la seule issue. La voiture se gare lentement dans la ruelle totalement déserte. Je rumine depuis une chanson et demie, baignant dans une sueur nerveuse et je comprends mieux l’expression « voir rouge » ; parce qu’autour de moi, tout est rouge comme du vernis à ongles à pétasses en mal de bite et de pognon. Je coupe le contact, défonce le bouton pour éjecter ma ceinture, ouvre à grand coup de pied ma portière, chope la batte de base-ball à l’arrière et jaillis comme Goldorak de sa navette. Autolargue. Sometimes I wanna kill, sometimes I wanna die, sometimes I wanna destroy, sometimes I wanna cry.

Le destroyer impérial achève son créneau en prenant l’extrême soin de ne pas effleurer les voitures l’entourant. Comme c’est touchant ! Je marche en sautillant vers la voiture, sept mètres, les poings serrés, les épaules nouées à en péter, six mètres. Mes yeux étincelants de haine éclaboussent l’impasse de sang ; celle-ci est effectivement déserte : sous les guitares rageuses torturées dans mes oreilles, cinq mètres, je perçois le silence seulement troublé par le moteur au ralenti de Connard. Quatre mètres, je ne peux plus retenir la course de mes jambes : je sprinte vers la portière, deux mètres, un cri de guerre extatique gonfle ma poitrine comme celui d’un Apache, un mètre, machette au poing, fonçant sur un cow-boy sans flingue.

Contact.

J’ouvre la portière à toute volée, la batte armée.

Suite

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Fiction
commenter cet article

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli