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29 janvier 2006 7 29 /01 /janvier /2006 13:11
- Père Noël écho bravo indiquez votre position. Père Noël écho bravo indiquez votre position…

Une main amicale et affectueuse serra son épaule ; une main portant dans son étreinte prévenante tout le poids d’un deuil annoncé.

- Jack. Jack, arrête-toi. C’est fini.

Jack, assis devant l’émetteur, s’immobilisa, les yeux gonflés d’une nuit hagarde obstinément fixés sur le cendrier débordant de mégots chiffonnés. L’odeur âcre de tabac froid imprégnait leur vêtements à tout deux. Une pizza grasse aux anchois à peine entamée achevait de refroidir dans son carton posé à l’extrémité de la table. La rumeur de la ville enflait dans le jour naissant. Les rayons du soleil timides perçaient les stores et se lovaient dans les volutes de fumée agitées par l’hélice tournoyant lentement au plafond.
Coupures de presse et feuillets épinglés ornaient le mur. Ainsi que cinq photographies annotées : Spencer Whitetaker, 64 ans, 24 décembre 2000 ; Trevor Quince, 59 ans, 24 décembre 2001 ; Mickey Bones, 56 ans, 24 décembre 2002 ; John Bana, 67 ans, 24 décembre 2003 ; Ron Gleeson, 64 ans, 24 décembre 2004. Des pastilles de couleurs collées à leurs photos étaient doublées sur un large plan de la ville, pareillement fixé au mur, bordé de témoignages dactylographiés de directeurs de magasins de jouets.
Peter arracha un article de presse : la dernière interview du commissaire Gordon, assurant de mettre tous les moyens en œuvre pour clore cette affaire avant son départ
imminent en retraite. Il chiffonna l’article, jeta dans un geste de rage molle la boule de papier par terre et se laissa tomber sans force sur son siège. Après un temps, il éteignit l’émetteur. Ils restèrent tous les deux songeurs.

La porte s’ouvrit à la volée, Trevis fit irruption avec bonne humeur, en portant dans ses bras un sac en papier marron qu’il lâcha sur la table.

- Ces messieurs sont servis. Aucun rapport d’aucune équipe jusqu’à présent. Avec le battage médiatique, notre lascar s’est sûrement t’nu à carreau c’te année ! Moi j’dis : tant mieux !

Il parlait la tête penchée sur le sac. Il extirpa trois grands Café Latté, une boîte de donuts au sucre, deux bagels jambon cheddar. Il mordit allègrement dans un troisième, sans fromage, et reprit, la bouche pleine :

- Faudrait faire un rapport au commissaire mais j’l’ai pas vu encore c’matin. L’a p’t-être décidé de faire la grasse mat’ une fois dans l’année et d’nous foutre la paix ! Mais j'y pense, il n'était pas...

Trevis se tourna vers ses collègues pétrifiés, surprit leurs mines décomposées. Le bruit de sa mastication s’interrompit brutalement lorsque ses mâchoires se figèrent. Les trois hommes se dévisagèrent en silence. Seules les pales de l’hélice continuaient à vrombir faiblement.

FIN.

Je dédis cette nouvelle à mes parents, qui, Noël après Noël, n’ont jamais voulu m’offrir un hélicoptère télécommandé.

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22 janvier 2006 7 22 /01 /janvier /2006 22:34
Avertissement : cette nouvelle est à déconseiller aux mères de famille pratiquantes, aux poètes lyriques, aux personnes âgées de moins de 16 ans, aux femmes enceintes, aux âmes romantiques, aux personnes non pourvues d’un sens de l’humour typiquement masculin dans son amour de la destruction descendant dans les tréfonds du 5ème degré, aux couples amoureux, aux gens heureux, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 15 ans. En réalité, cette nouvelle n’est pas recommandée. Particulièrement aux enfants croyant encore au Père Noël.

*
Un long fil noir jaillissait du pantalon rouge, et, scotché à même la peau à intervalles réguliers, serpentait le long de l’abdomen jusqu’à la poitrine. A son extrémité était fixé un petit microphone noir écrasé sur lequel la mèche de la perceuse avait buté. Doug arracha le fil de la peau ruisselante de souffrance. Sous le pantalon, le micro endommagé était relié à une petite radio grésillante qui scandait faiblement cette phrase : « Père Noël écho bravo indiquez votre position, Père Noël écho bravo indiquez votre position…» Doug, hébété, écoutait en silence cette litanie. Il humecta ses lèvres striées de peaux mortes d’une grosse langue molle. Ses pupilles se dilatèrent dans ses yeux rétrécis, il bondit tout à coup, agrippa son fusil de chasse et se précipita dehors dans le froid glacial.
Il s’enfonça dans la neige et dépassa rapidement la carcasse animale couchée sur le flanc et largement éventrée. Il fit quelques pas hésitants, le visage flasque plissé sous l’effort d’observation. La lueur crépusculaire glissait sous l’horizon en chatoyant des couleurs fauves. Il se tenait immobile et tendu vers l’orée du bois, scrutant chaque branchage, attentif au moindre bruissement. Ses bottes crissant faiblement, il se déplaça lentement en cercle autour de la maison, les mains serrées sur la crosse, l’index prêt à tirer. Dans le ciel qui s’hérissait progressivement d’étoiles, la Lune blême et joufflue nimbait le paysage d’une brume spectrale. SOUDAIN UN HIBOU HULULA ! Vrombissant entre ses mains, le fusil cracha sa toux brutale de métal. L’écho de la détonation coula dans la montagne. Des oiseaux s’envolèrent avec un froufroutement laineux, tandis qu’un geyser de plumes et d’entrailles plut en une chiasse écoeurante sur le sol spongieux. Doug gloussa. Un silence mou et gluant se redéposa sur les cimes. Il reprit sa ronde et, progressant à pas de loup, la tête secouée de coups d’oeil torves, fit ainsi le tour complet du chalet. Rasséréné, il observa la radio qui continuait son inlassable mélopée. Tournant une minuscule molette, il l’éteignit tout à fait. Il progressa à reculons jusqu’au seuil de la maison.

- Apparemment y z’ont perdu ta trace, lança-t-il d’une voix forte pour être entendu à travers la cloison. Sont pas prêts d’se pointer tes lutins. Et si tu veux mon avis, z’ont intérêt à rester au Pôle, parce que Dougy, il a suffisamment de mollards pour les recevoir en beauté. T’es tout seul, mon pote. Tout seul avec ton pote qu’a bien envie d’continuer à jouer.

Doug posa son fusil devant la porte, tapa ses talons pour déneiger ses bottes et pénétra dans sa demeure. Le front livide et ruisselant, l’épaule disloquée et béante, la peau glacée et frissonnante, le vieil homme, jouant des outils au sol, s’était libéré et levé. Sa face dessinait dans ses chairs à vif et moribondes une grimace macabre. Ses dents découvertes, perdues dans la flaque tendineuse et pourpre de la partie inférieure de son visage, claquaient irrépressiblement. Sa gorge enrouée éructait des sons déments. Ses yeux étincelaient d’une fièvre d’agonie où la douleur se noyait dans la folie. Son bras gauche, dissimulé derrière son dos, tâtonnait sporadiquement tandis qu’il titubait avec la maladresse d’un ivrogne aviné de plusieurs nuits ininterrompues de beuverie.

- Tu vas où là ?

Le rire rocailleux qui secouait Doug agglutina dans sa gorge un glaire gras. Il se rembrunit lorsque le bras valide du vieil homme resurgit armé d’un petit revolver vacillant. Derrière lui, une paire de menottes jusqu’alors coincée dans le pantalon rouge tomba avec un fracas métallique au sol. Rassemblant toutes ses forces, le malheureux souleva l’arme branlante pour viser le ventre obèse tandis que son doigt brisé cherchait douloureusement la gâchette. La face bouffie se fendit d’un sourire. Avec la douceur infinie d’une mère soulevant son enfant endormi, Doug s’avança avec tendresse, saisit délicatement le revolver qu’il ôta sans aucun effort de la main tremblante du vieil homme dont les dents s’entrechoquèrent de plus bel. Doug étudia l’arme avec une patiente gourmandise. L’homme chancelant, à bout de forces, amorça un demi-tour, mu seulement par un instinct dérisoire de fuite futile.

- Mais fallait me dire que tu m’avais apporté des cadeaux !

Doug visa à bout portant le genou droit et fit feu. Dans une explosion osseuse et viscérale, sciant littéralement son appui latéral, le vieil homme s’étala de tout son long en produisant un rugissement animal. Son épaule laminée heurta violemment le plancher, lui arrachant un indicible râle. Doug cracha son gros mollard sur le dos nu et ruisselant, s’assit de toute sa masse à califourchon sur sa victime, tortura amoureusement les reins fiévreux du canon de l’arme. Ramassant fermement les cheveux blancs dans son énorme pogne, il souleva le crâne pour mieux l’écraser avec force contre le sol. Les gencives nues craquèrent dans un bruit mou et, tandis que Doug essuyait le plancher du visage flou, les dents éparpillées se plantèrent dans ses joues. Les râles se muèrent en gémissements plaintifs qui moururent bientôt en une respiration sibilante. Doug planta le revolver dans la nuque agonisante.

- Bon allez zou. Tout ça m’amuse plus trop et j’ai décidé d’être sympa.

Doug fit feu une nouvelle fois.

Suite et fin
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15 janvier 2006 7 15 /01 /janvier /2006 12:50
Avertissement : cette nouvelle est à déconseiller aux mères de famille pratiquantes, aux poètes lyriques, aux personnes âgées de moins de 16 ans, aux femmes enceintes, aux âmes romantiques, aux personnes non pourvues d’un sens de l’humour typiquement masculin dans son amour de la destruction descendant dans les tréfonds du 5ème degré, aux couples amoureux, aux gens heureux, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 15 ans. En réalité, cette nouvelle n’est pas recommandée. Particulièrement aux enfants croyant encore au Père Noël.

*
Ding !
- Déjà ?!

Le corps secoué de tremblements convulsifs peinant à respirer sur lequel Doug était assis ne parvenait à ébranler sa masse. Il se remit laborieusement sur pieds, enjamba la chaise renversée, piétina les touffes argentées de la barbe rougie éparpillée au sol et reposa l’économe sur la table. Ses lames bourbeuses de chair crue disparaissaient sous les filaments blancs et pourpres emmêlés. Doug barbouilla de grenat sa salopette en y essuyant ses mains poisseuses.

- Toujours sûr qu’t’en veux pas ?

Une indicible terreur nichée dans des yeux roulant dans leur orbite lui répondit. Un râle perpétuel, animal et sibilant, jaillissait des lèvres du vieil homme, lèvres dont la nouvelle absence découvrait des dents jaunies claquant sur une vieille chaussette de laine sale engoncée jusqu’au fond de sa gorge. Par delà la puanteur rance du vêtement, par delà les remugles abjectes de son bourreau, l’odeur insoutenable de sa propre viande suffoquait les narines du malheureux.

- T’es vraiment un sale con.

Doug bailla. Il ramassa son assiette, se retourna et nonchalamment, pesamment, boita vers la cuisine. Des taches noirâtres maculaient la porte opaque du four. A l’intérieur, la graisse grésillait sur des zones cuites et durcies, tandis que le reste du morceau demeurait cru. Doug fronça les sourcils : à côté de la viande, çà et là, des ailes et quelques collections de fines pattes dépassaient de petites flaques brunes en ébullition. Doug cligna des yeux. L’odeur de viande putride tiède agressa soudain sa glotte, une bouffée de transpiration angoissée hérissa sa nuque. Un gargouillement douloureux secoua son estomac. Il eût à peine le temps d’atteindre l’évier pour vomir un jet bouillonnant, chaud et grumeleux sur la pile d’assiettes sales. Doug se redressa.

- Putain d’merde. C’te putes de mouches m’ont définitivement coupé l’appétit.

Doug essuya sa bouche d’un revers de manche raide, actionna le robinet pour rincer la vaisselle. Gêné lui-même par les relents fétides, il consentit à ouvrir la fenêtre. La bise glaciale s’engouffra dans la cuisine, renouvelant l’air vicié. Doug inspira et expira profondément des goulées fraîches et pures. La tension dans ses épaules s’évanouit. J’vais p’t être attendre avant d’remanger, murmura-t-il.
Il retourna dans le salon. Les violentes convulsions du vieil homme s’étaient calmées, son regard s’était lustré d’une fixité vide où la raison se diluait. Son râle s’était affaibli, ses mâchoires mâchonnaient une litanie stupide.

Doug s’immobilisa. Quelque chose n’allait pas. La chaise n’était pas au même endroit. Non, cela pouvait s’expliquer par les secousses paniquées de cet empaffé un tantinet douillet. Il y avait autre chose. Doug darda avec intensité l’homme presque immobile au sol. Des pieds ligotés au siège jusqu’à la tête. Les mains attachées disparaissaient derrière le dossier, contre le sol. Il était devenu difficile de lire une émotion sur les restes de son visage. Non, il devait se faire des idées. Doug tira une chaise et s’assit à côté du supplicié. Il piocha au hasard un petit paquet bariolé de la hotte d’osier, qui lui parût anormalement léger. Langue pincée au coin de la bouche, il le dépiauta avec l’impatience d’un enfant et ouvrit les pans du carton.

- Mais qu’est-ce que… ?

Le paquet était vide. Doug s’empourpra, chiffonna le tout et s’empara d’un autre paquet plus gros, d’une autre couleur, pareillement léger. Vide aussi. La colère inonda ses veines.

- Tu t’fous d’moi ?

De prendre un autre paquet rageusement, puis un autre, rageusement, jusqu’à ce que la hotte soit vide. Le sol était couvert d’une dizaine de cartons et de papiers cadeaux déchirés.

- TU TE FOUS DE MOI ?!

De nouveaux spasmes terrifiés agitèrent le corps gisant du vieil homme. Doug agrippa sa perceuse à moteur Bosch PSB 500 RE dotée d’une mèche à bois de douze millimètres de diamètre. L’homme esquissa un mouvement mais Doug se jeta sur lui, rebondissant lourdement sur l’abdomen et coupant sa respiration. La pression du dossier sur ses mains attachées produisit un crissement de gâteaux secs écoeurant. La gorge écarlate et veineuse de l’homme enfla mais les hurlements moururent contre la chaussette moisie. Les yeux en larmes, terrorisés, exorbités et fous de douleur cherchaient une lueur d’humanité sur le visage furibond et violacé penché sur lui. Chaque particule de son corps, chaque parcelle de son âme imploraient pitié.

- PUTAIN TU VAS VRAIMENT LE REGRETTER ! TOUS LES ENFANTS EN AVAIENT ! TOUS !

A travers le vêtement rouge, Doug piqua le foret sous la clavicule de l’homme qui se trémoussait en vain sous la masse trop lourde. Une tache sombre grandit dans l’entrejambe du malheureux, tandis qu’une odeur acide d’urine se répandit. Doug pressa la gâchette. Le moteur vrombit.

- TU CROIS QU’TU SOUFFRES ? TU CROIS QU’TU SOUFFRES ?! ET MOI TU SAIS C’QUE J’AI VECU ? TU SAIS P’T’ETRE C’QUE C’EST QU’LE DESESPOIR ? TOUS LES ANS J’TE D’MANDAIS UN BIG JIM ! TOUS LES ANS ! ET AUJOURD’HUI TU VIENS M’NARGUER AVEC DES PAQUETS VIDES ?

Les vociférations couvraient le bruit de la perceuse mais les oreilles du martyr restaient sourdes : il avait perdu connaissance. Doug relâcha la gâchette et essuya son visage détrempé. Sa salopette était mouchetée de sang et de débris d'os. Ignorant le malaise de sa victime, il repiqua sa mèche dans le manteau, au milieu du sternum. Celle-ci se ficha dans un obstacle solide.

- Qu’est-ce que… ?

Doug reposa l’engin, saisit les deux revers du vêtement par le col et d’un geste sec, arrachant les gros boutons blancs, découvrit le torse velu du vieil homme. Suffocant, les narines gorgées de sang, sa tête roula et ses paupières clignèrent. Doug demeura interdit.

- Mais… Qu’est-ce que c’te saloperie ?

Suite
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8 janvier 2006 7 08 /01 /janvier /2006 20:41
Avertissement : cette nouvelle est à déconseiller aux mères de famille pratiquantes, aux poètes lyriques, aux personnes âgées de moins de 16 ans, aux femmes enceintes, aux âmes romantiques, aux personnes non pourvues d’un sens de l’humour typiquement masculin dans son amour de la destruction descendant dans les tréfonds du 5ème degré, aux couples amoureux, aux gens heureux, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 15 ans. En réalité, cette nouvelle n’est pas recommandée. Particulièrement aux enfants croyant encore au Père Noël.

*

Ding !
- C'est prêt.

Doug transperçait son hôte d'un regard fixe. Celui-ci se tortilla dans un gémissement étouffé. Doug renifla bruyamment, souleva son énorme carcasse de 260 livres dans un raclement de chaise. Il manquait d'exercice. Plus exactement, déplacer sa masse obèse dans les trois pièces de sa petite masure constituait son seul sport, ça et conduire son SUV Ford Explorer kaki acheté d'occasion voilà maintenant cinq ans à Pete, le garagiste de la ville. Un brave type ce Pete, toujours prêt à rendre service : il lui assurait l'entretien pour une poignée de dollars. Sûrement parce qu'il n'avait pas la conscience tranquille après avoir vendu une telle épave, rouillée de partout, aussi cher. Mais quand même, rien ne l'obligeait et c'était plutôt chic de sa part. Doug ne se baladait plus avec son 4x4 sur les chemins de terre depuis longtemps, il ne sortait dorénavant que rarement, uniquement pour faire son ravitaillement dans la vallée. Il hachait également du bois au début de l'hiver, une fois par an. Autant dire que tout cela ne le musclait pas beaucoup. Son visage déjà rougi par la chaleur que dégageait la cheminée vira au cramoisi sous l'effort. Sa transpiration redoubla, les gouttes salées dégoulinèrent sur sa peau grasse dans les renflements adipeux de son cou. Son mouvement agita les miasmes de sueur, de vomis et de merde que son corps et ses vêtements exhalaient, au point de le gêner lui-même. Il émit un long pet sifflant et la pièce s'emplit d'une puanteur nauséabonde. Sa face poupine se plissa de dégoût comme celle d'un vieux bouledogue, il torcha son nez d'un revers de manche sale, et claudiqua jusqu'à la cuisine. Ses jambes boudinées dans sa salopette raidie par la crasse écartaient violemment les objets en tout genre qui jonchaient le sol : des bibelots ringards, le trophée de chasse qu'il avait gagné à l'été 93, des raquettes de marche trouées, des bouteilles de bière vides, un tournevis cruciforme, d'autres outils variés, une bible, des bouteilles de Bourbon vides, un cadre renfermant une photo de mariage de ses parents en noir et blanc, un bâton de ski, il avait perdu le deuxième, un piège refermé sur un rat mort depuis près de trois mois, l'ébauche d'une niche pour Rodolphe commencé l'été dernier avant qu'il ne se fasse écraser... Il regarda stupidement ce fatras. Il s'était dit un jour qu'il faudrait ramasser tous ces objets, les jeter ou les ranger sur les étagères qu'il avait bricolées l'année dernière. Il restait à les poncer, elles étaient hérissées d'échardes. Il s'était même penché une fois, décidé à nettoyer tout ce bazar mais s'était bien vite redressé tout essoufflé. Il était devenu trop gros. Payer Gloria pour faire un coup de ménage ? Cette pute vissée au comptoir du Hollywood Tex Mex n'avait plus voulu remettre les pieds chez lui depuis qu'il l'avait tâtée un peu trop fort. Elle en avait été quitte ce soir-là pour une joue tuméfiée. Il l'avait dédommagée en allongeant trois billets supplémentaires, mais elle n'avait rien voulu savoir et avait juré de prévenir les flics. S'étaient donc ajoutées à l'addition une lèvre fendue sur une dent cassée. Le goût du sang lui avait fait passer celui des menaces, elle avait déguerpi en empochant la monnaie : c'était il y a neuf mois, la police n'était jamais montée jusqu'au chalet et Doug n'avait plus baisé. Les objets resteront par terre jusqu'à nouvel ordre et au final, cela ne gênait personne. Et c'est tout.

La cuisine était lumineuse : une grande fenêtre dessinait un large rectangle blanc dans lequel des flocons gros comme des bourdons s'agitaient devant le paysage boisé de la montagne. Doug pouvait contempler de longues heures ce panorama immobile en tétant sa bouteille de Jack Daniel's. Il aimait le calme, cela l'apaisait ; progressivement, son esprit s'emplissait de la quiétude des lieux et son corps de la chaleur de l'alcool. Cela purgeait son agressivité. Il oubliait tout. C'était bien. Aujourd'hui, le silence désertique était seulement troublé par le vrombissement des mouches au-dessus de la pile d'assiettes sales dans l'évier, le crépitement des bûches dans la cheminée et le couinement de la chaise de l'autre salopard dans la pièce d'à-côté. Les mouches s'envolèrent à son approche, il prit une assiette dans laquelle des miettes de viande avariée avaient durci avant de se recouvrir de moisissure. La pile de vaisselle usagée puait la charogne. Il rinça l'assiette d'un jet d'eau tiédasse, la frottant du plat de la main, et ouvrit le four micro-ondes. Un jus épais goutta par terre. Doug engouffra sa pogne dans le four, agrippa la masse de viande humide et la jeta dans le plat. Laissant l'appareil ouvert, il fit le trajet en sens inverse et se rassit pesamment en face de son convive.

- T'en veux pas ?
- ...
- T'es sûr qu't'en veux pas ?
- ...

Doug criblait l'homme d'un regard venimeux. Son immobilité évoquait un cobra prêt à jaillir pour tuer. L'autre se tortilla de plus bel.

- T'es con. T'aurais b'soin d'prendre des forces.

Doug s'enfila une large rasade de Whisky, essuya sa bouche d'un revers de main, passa sa langue râpeuse sur ses lèvres gercées. Il saisit la viande dans ses doigts, petits boudins noircis de crasse. Le morceau était cru, froid et sanguinolent, parsemé de tâches foncées indiquant une cuisson partielle. Doug cisailla péniblement avec ses dents un grand morceau. L'effort crispa sa face couperosée graisseuse de sueur. Le jus écarlate roula sur son menton replet, rebondit sur les plis de sa gorge pour dégouliner sur sa peau aqueuse, sous son pull. Le spectateur réprima sa nausée, et, malgré son dégoût, regardait avec fascination cette atroce scène.

- T'es vraiment con : c'est bon.

Morceau après morceau, fixant toujours son invité, Doug mastiquait laborieusement la chair tendineuse qui dégorgeait de ses lèvres blêmes toujours plus de sang en glougloutant. Un filet de morve verdâtre agglutinée au bout de son nez épaté coula lentement, comme une araignée descendant son fil. Doug finit la viande et suçota chacun de ses doigts avant d'émettre un rot sonore. Il frotta son cuir chevelu croûteux, tapota son énorme bedaine.
- J'ai encore faim. Bouge pas, j'vais aller m'en r'couper un bout.
Raclement de chaise, son visage cramoisi s'empourprant davantage, Doug se releva, ramassa le manche posé par terre, se redressa et se dirigea vers la porte d'entrée. La lame émoussée de la hache à bois, constellée de rouille et maculée de sang, traînait par terre à sa suite dans un crissement lugubre. L'homme le suivait de ses yeux agrandis par l'horreur jusqu'à ce que Doug le dépasse. La porte grinça et se referma. L'homme éclaboussa la pièce de coups d'oeil paniqués, la table devant lui, les objets, les ustensiles, cherchant quelqu'un ou quelque chose susceptible de lui venir en aide. Un coup sourd lui parvint de l'extérieur. Un autre. Un craquement obscène d'os et de cartilage hérissa sa chevelure d'argent. Il gigota sur sa chaise en gémissant. Coup sourd. Coup sourd. Courant d'air glacé, Doug rentra tout essoufflé en maugréant.

- Coriace le bestiau.

Doug reposa la hache contre la porte. Son autre main pétrissait une grosse poignée de viande crue et sanglante. Il alla à la cuisine l'enfourner dans le four micro-ondes, positionna la molette sur dix minutes et enfonça le bouton Start. Le four vrombit. Quelques mouches prisonnières éclatèrent comme du pop corn. Doug revint, remit une bûche dans l'âtre, s'assit, gratta l'acné purulent galopant sur son front et lâcha un pet gras. L'odeur pestilentielle flotta bientôt dans la pièce déjà irrespirable.

Silence.

- Tu comprends pas, hein ?

L'homme déglutit.

- CHAQUE ANNEE J'TE FAIS TA FETE, CHAQUE ANNEE J'TE BUTE MAIS CHAQUE ANNEE TU R'VIENS ! TU CROIS QU'TU PEUX GAGNER CONTRE MOI C'EST CA ?

La voix de Doug était dévorée de folie. La bouche de l'homme se dessécha tandis qu'il faisait des signes affolés de dénégation. L'effroi luisait sur sa figure livide. Doug le contemplait sans pitié, avec une implacable froideur. Il fouilla le sol à ses pieds. Avec la maladresse d'un enfant de trois ans, il aligna sur la table devant lui une paire de ciseaux, un économe, un couteau émoussé et une perceuse électrique. Il reprit d'une voix basse, d'autant plus menaçante.

- Pas grave. T'aimes bien morfler, tu vas morfler.

En face de lui, à côté de sa hotte pleine de paquets, dans son grand et chaud habit rouge, le visage enfoui dans une barbe blanche broussailleuse, ligoté à la chaise et bâillonné, le vieil homme jetait des regards suppliants. Doug s'empara de l'économe, extirpa une épluchure de pomme de terre séchée des deux lames rouillées.

- T'es descendu du ciel, mon p'tit père, t'es pas prêt d'y r'tourner.

Suite

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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli