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18 décembre 2005 7 18 /12 /décembre /2005 08:32
Le menton d'Elodie trembla imperceptiblement. Elle poursuivit la lecture. La poisse. Toute une éternité là-haut, au Paradis, avec deux mains droites. (D'une voix nasale.) Allez maintenant on va faire un beau signe de croix ! (Il commence à le faire mais s'arrête. Il regarde ses mains.) Je ne peux pas vous dire combien de temps. Tu ne sais jamais laquelle utiliser. (Il hésite un instant, puis fait un rapide signe de croix avec les deux mains.) Mais quand même Docteur, est-ce que cela se chiffre en semaines ? En mois ? En années ? Toute une éternité, des millions d'années à passer pour un débile. (Il refait le signe de croix à deux mains.) Elodie gratta nerveusement le pansement sur son avant-bras. Ses jambes s'agitèrent sur son lit. L'enfer. Au Paradis. Pas de quoi rire. Son cerveau ne semble pas avoir subi de dommages, elle est en état de choc. Nous allons la garder et faire tout ce que nous pourrons, mais personne ne peut répondre à votre question. (Il se tourne vers les coulisses, s'arrête un pas avant de sortir, se tourne de nouveau vers le public : il a les yeux qui brillent.)
Personne. Bien sûr... mais quand même, tu imagines, Elodie tourna la page cette musique ?... Elodie émit un bref rire qui claqua comme un coup de fouet. Qu'est-ce qu'elle a ? Elle peut nous entendre ? avec des mains-là, avec deux mains droites, deux... Vite, sortez et appelez l'infirmière ! évidemment, à condition qu'il y ait un piano... VITE ! Les mâchoires d'Elodie s'entrechoquèrent dans un claquement lugubre.
(Il redevient sérieux.)
C'est de la dynamite que tu as sous les fesses, mon frère. Lève-toi et va-t'en. C'est fini. C'est fini pour de bon cette fois. "
(Il sort.)

FIN.

Elodie lança le livre dans la pièce, son corps sans âme se révulsa, un piaulement animal jaillit de ses lèvres hébétées, scandé sur un rythme primitif, celui des balancements de son corps en sueur sur son lit.
Tout va bien Elodie. Je ne sais pas si vous pouvez m'entendre mais tout va bien. C'est la fin c'est la fin je ne veux pas c'est la fin c'est la fin c'est la fin... répondit-elle d'une voix blanche, plainte lancinante adressée au vide. Ses yeux fixaient une réalité disloquée dans laquelle le docteur Cardin ne prenait part, pas plus que cette chambre exiguë.
Térence réapparut avec Carole, l'infirmière toute sourire. C'est ma petite princesse ! Elle ramassa le livre, 90 pages cornées et usées, le rendit à Térence qui lui tendit en échange un imposant carton Amazon. C'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin c'est la fin.... Mais non princesse ce n'est pas la fin ! J'ai un nouveau livre pour toi. Je suis sûr que tu vas l'aimer. L'infirmière ouvrit le carton et prit un des multiples exemplaires identiques. Voilà pour ma petite princesse. Carole referma les mains d'Elodie sur le roman, le plaça devant son regard vide. Elodie, du fond de son monde, lut le titre. Novecento : pianiste. Son visage s'illumina, ses doigts avides agrippèrent la couverture. Les balancements de son corps ralentirent. La mélopée faiblit et mourut. Elle s'endormit avec la béatitude d'un enfant choyé par ses parents.
Les trois autres sortirent sans bruit.

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11 décembre 2005 7 11 /12 /décembre /2005 09:26
Elodie reposa le flacon. Elle avait pris sa décision, ce qui était le plus difficile. C’était donc comme si c’était fait : dès lors, rien ne pressait. Elle arrêta le robinet d’une pichenette du pied, ouvrit le livre en prenant soin de le mouiller le moins possible, le manipulant du bout des doigts, et commença la lecture.

Ça arrivait toujours, à un moment ou à un autre, il y en avait un qui levait la tête…et qui la voyait. C’est difficile à expliquer. Je veux dire… on y était plus d’un millier, sur ce bateau, entre les rupins en voyage, et les émigrants, et d’autres gens bizarres, et nous… Et pourtant, il y en avait toujours un, un seul sur tous ceux-là, un seul qui, le premier… la voyait. Elodie engloutit machinalement une grosse gorgée. Un qui était peut-être là en train de manger, ou de se promener, simplement, sur le pont… ou de remonter son pantalon… il levait la tête un instant, il jetait un coup d’œil sur l’Océan… et il la voyait. Nouvelle gorgée, le liquide, plus dense et velouté que de l’eau, chatouilla sa langue. Alors il s’immobilisait, là, sur place, et son cœur battait à en exploser, et chaque fois, chaque maudite fois, je le jure, il se tournait vers nous, vers le bateau, vers tous les autres, et il criait (adagio et lentissimo) : l’Amérique.

Elle fit une pause. Cela promettait, dès la première page, elle était captivée par le rythme lancinant des phrases, le ton direct qui mettait tout de suite le lecteur à l’aise. Elle n’aimait pas les romans pompeux, exécrait la littérature antérieure au XXème siècle et ses descriptions à n’en plus finir. A vrai dire, elle lisait rarement, hormis quelques revues dans la salle d’attente d’Estelle, son esthéticienne. Malgré l’apparente décontraction du style presque parlé, elle sentait intuitivement qu’ici l’écriture n’était pas triviale mais minutieusement travaillée. Elle cligna deux fois avec force, le monde tangua, et reprit le roman.

Et puis il restait là, sans bouger, comme s’il devait rentrer dans la photo, avec la tête du type qui se l’est fabriquée tout seul, l’Amérique. Le soir après le boulot, Nouvelle lampée et des fois aussi le dimanche, son beau-frère l’a peut-être un peu aidé, celui qui est maçon, un type bien… au départ il voulait faire juste un truc en contreplaqué, et puis… Large rasade il s’est laissé entraîner et il a fait l’Amérique…

Mais c’est vraiment bien ce livre ! Elodie souriait, ses yeux brillaient. « Son beau-frère l’a peut-être un peu aidé »… Excellent ! J’adore ! C’est vraiment ça le génie : séduire le lecteur en quelques mots, comme un prestidigitateur aux doigts agiles s’approprie les regards,  parsemer ses phrases de petites idées piquantes, saugrenues, comme des épices imprévues dans une salade du jardin où Papy allait chercher des coings pour faire de la confiture, drôle de goût quand même je préfère l’abricot qui s’arrête dans la trompette et bascule, la salade que Maman a préparée quand Réglisse a grimpé sur le plan de travail en ronronnant, c’est un beau chat ça, un beau chat, je pensais qu’elle était morte mais en fait elle était cachée hein ? Elle était rangée, changée en aspirateur dans le placard depuis tout ce temps ! Allez viens je t’ouvre la porte mais ne t’éloigne pas trop dans le désert, ne te fais pas écraser par les quatre-quatre, pourquoi est-ce…
Elodie sursauta dans un grand mouvement d’eau. Son bras s’était progressivement détendu, le livre avait échappé de justesse à la mousse. Elle secoua la tête, le monde ondulait. Cela ne va pas bien moi. Des picotements lui pétrirent la nuque, lui grignotèrent les jambes. Elle frotta sa langue pâteuse sur son palais insensible, soif, nouvelle grosse gorgée, deux grosses gorgées, trois grosses gorgées, quatre grosses gorgées, écarquilla les yeux pour lutter contre un flou envahissant et reprit sa lecture.

Celui qui est le premier à voir l’Amérique. Elodie se concentra pour rattraper les mots qui s’échappaient. Sur chaque bateau il y en a un. Et il ne faut pas croire que c’est le hasard, non… ni même une question de bonne vue, c’est le destin, ça. Ces types-là, qu’est-ce qu’elle lui trouvait à cette pouf qui rentre, je t’interdis de la regarder comme ça, elle rentre, elle lui parle et tout va trop vite, c’est marrant je m’appelle Sonia aussi, je vous rassure ce n’est pas toi qui m’a inspiré ça, j’aurais bien aimé, onde de choc assourdissante dans l’eau qui me projette loin d’eux, je nage pour réintégrer la discussion, je rêve comment elle l’allume devant moi et lui qui sourit comme un idiot, qui agite ses bras comme un jeune chiot pour se maintenir au niveau de l’homme de l’Atlandide, le train monte monte monte lentement je m’accroche aux arceaux je ne veux pas j’ai horreur de ça j’ai horreur de ça le train dévale la montagne russe, accélération brutale de la discussion qui reprend sa vitesse normale, le train, depuis toujours, dans leur vie, ils avaient cet instant-là d’écrit. Même tous petits, si tu les regardais dans les yeux, en regardant bien, tu la voyais déjà, l’Amérique, elle était là, prête à bondir sur mon homme, et le train chute sans cesse vers la pellicule d’eau qui fonce sur moi pendant que cette pouf caresse son bras je vais la tuer l’eau va le train grande inspiration…

Elodie rua dans la baignoire, éructant de l’eau mousseuse, griffant l’air pour se raccrocher à la paroi verticale le long de laquelle elle glissait sans trouver de prise. Elle gesticulait dans de grandes gerbes, se cognant, toussa et cracha, tenta d’ouvrir ses paupières ouvertes sur des yeux fermés : de grosses taches noires irisées palpitaient sur sa rétine, décomposant le monde en ténèbres grandissantes. Son corps se cabra, tsunami dans la baignoire, la projetant avec une énergie surnaturelle sur le sol douloureux et froid de la pièce, non, je ne veux pas, non !, je veux la suite, je veux connaître la suite je ne veux pas ! Elle se releva comme une biche à sa naissance, titubante et ruisselante, se cramponna au lavabo, trébucha, non, je ne veux pas, non ! Une angoisse gloutonne lui dévorait les muscles, son esprit terrifié glissait dans son corps, liquide fondu tournoyant dans le siphon de son gosier, aspiré au sol par la gravité. Elle se précipita sur la porte, ses mains mouillées glissèrent sur le verrou, tremblantes sur ce putain de verrou tu vas t’ouvrir saloperie !, elle attrapa une serviette de bain pour sécher ses paumes, ses paumes se couvrirent instantanément d’une nouvelle pellicule de sueur froide, froid, j’ai froid, tremblante, vite ce verrou, ces doigts glissaient sur ce loquet insaisissable, inviolable, elle frappa la porte avec une force molle, molle comme ses jambes anesthésiées et son corps insensible qui glissa au sol, au sol elle gémit, terrorisée, les taches noires grandissant sur ses yeux blancs, comment ouvrir cette porte Térence, comment ? Térence !
Dans un nouveau sursaut d’énergie, les yeux révulsés, Elodie bondit sur son portable éteint, vite vite vite, pressa dans un spasme la touche afin d’allumer l’engin, vite !, les touches translucides s’illuminèrent… s’illuminèrent… s’illuminèrent… Elle se gratta nerveusement l’avant-bras si profondément qu’elle se blessa. Il va s’allumer oui ?! Elle ré-appuya pour accélérer le processus et les touches s’éteignirent tout à fait. NON ! Terreur indicible, elle appuya derechef, plus vite, plus fort, pressant le téléphone de ses mains tremblantes. Les touches translucides s’illuminèrent… s’illuminèrent… s’illuminèrent… DEPECHE-TOI BORDEL !… s’illuminèrent… s’illuminèrent… écran bleu… Hellomoto… Hellomoto… Hellomoto…VITE !… petit jingle… Saisir code PIN.

C’est quoi mon code PIN ?

Une nouvelle vague glacée balaya son dos froid et tremblant, son crâne insensible, ses cheveux trempées de sueur glacée dégoûtaient sur ses épaules secouées d’une panique effroyable, la transpiration acide rigolait dans ses yeux ternis, presque aveugles, dont le seul point d’ancrage était cet écran. 7948 ? 7948. PIN SIM incorrect, essayer de nouveau. Saisir code Pin. O mon Dieu, ô mon Dieu je ne veux pas mourir la suite je ne veux pas je ne veux pas…

Elodie retint sa respiration.

7849 ? Mon Dieu mon Dieu mon Dieu… 7849.

PIN SIM incorrect, essayer de nouveau. Saisir code Pin.

Mon Dieu non mon Dieu non je ne veux pas je veux la suite et l’Amérique et Térence je ne veux pas plus qu’un essai plus qu’un essai je ne veux pas mourir mon Dieu mon Dieu 4879 ? Mon Dieu mon Dieu 4978 ? 8794 ? 8947 ? Mon Dieu je ne veux pas je ne veux pas mon Dieu mon Dieu.

Elodie retint sa respiration. 8794. Ferma les yeux. Pressa Ok. Ouvrit les yeux. SIM déverrouillé(e). MERCI MON DIEU ! Elle se laissa tomber au sol, sanglotante, cherchant dans l’annuaire le numéro de Térence, T, Térence, Composer, téléphone à l’oreille, silence, pas de tonalité.

Veuillez insérer carte SIM.

NON ! Mon Dieu non je ne veux pas mourir je ne veux pas mourir Elodie tremblante ruisselante transpirante secouée de spasmes ôta le capot convulsif de la batterie tremblante en cliquant sur ce putain de loquet dératé retira batterie tenta de saisir carte SIM faux contact doigts mouillés glacés insensibles sur circuits non je ne dois pas y toucher serviette essuyées se concentrer esprit tourbillonnant désintégré réalité fondante noire mourante vite saisir avec ongles tressautant SIM noir remuer faire contact ténèbres grandissantes tremblante mourante remettre batterie convulsive vite vite vite JE NE VEUX PAS MOURIR rallumer les touches translucides s’illuminèrent… s’illuminèrent… s’illuminèrent… s’illuminèrent, s’illuminèrent… Hellomoto…  Hellomoto… Hellomoto… petit jingle… Saisir code PIN.

C’est quoi mon code PIN ?!

7849 ? 4978 ? 8794 ? 8947 ? 874994787498 ? 9789947879897894994789789 ? 9478798978949947887499478749897899478798978949947897899 ? 8899 ? 478798978949947 ? 9947874989789947879897894994779897894994788749 ? 9478498978994787989749947897899478798979897894 ? 994788749947874989 ? 789947879897894994789789 ? 94784789789947879897894994 ?  7548267 ? 799478749898749947874 ? 9897899478798978? 9499478978994787? 9897? 8949947799478749897899478? 79897894994779897894994788749947849897 ? 89947879897499478978994787989? 798978949947887499478749 ? 897899478798978949947897899478478 ? 978 ? 9947888749947874989 ? 7899478798978 ? 94994789789947879897894994799478749897899478 ? 7989789499477989789499 ? 47887499478498978994 ? 787989749947897899 ? 4787989789…

Tout était fini. Les yeux fermés, dans un dernier haut le cœur, Elodie vomit. C’était une tentative désespérée, un ultime réflexe de son corps pour en chasser la mort. Elle ne parvint qu’à recracher un mince filet de bile. La joue lovée contre le carrelage, elle gisait dans sa salle de bain Ikéa inondée, agitée de convulsions à présent faibles, faiblissantes, ses sensations évanescentes. Sa vue floue et noircie se refermait sur le livre gorgé d’eau, s’estompait à quelques centimètres de son Motorol…

SIM déverrouillé(e).

Par quel miracle ?! Elodie rassembla ses forces, son bras mort franchit la barrière des mondes pour se mouvoir, elle attrapa le mobile d’une main de plomb, immatérielle, trouva d’un doigt paralysé le numéro de Térence. Composa. Une éternité s’écoula. Sa voix de basse, sa voix aimée, si rassurante, jaillit de l’écouteur. Allô ? Allô ? Elodie ? Allô allô ! Allô ?! Je sais que c’est toi Elodie. Allô ?
Elodie ouvrit la bouche, tenta d’articuler mais sa langue embourbée dans une salive blanchâtre, écume fossilisée, refusa de bouger. Allô ? Allô ? Tu te moques de moi Elodie ? Elodie ?! Sa mère la tenait dans ses bras, elle rangeait ses jouets dans le frigo à côté de son chat qui finissait de griffer le canapé se concentrer pour parler il ne faut pas je dois vivre avant de faire ma toilette aux Etats-Unis en sortant les drapeaux sont si grands Térence à la plage Elisa je sais que j’ai rencontré l’homme de ma vie je…

Batterie faible.

Dans le regard hagard que la mort lustrait d’un voile opaque, Elodie, qui ne pouvait esquisser le plus faible râle, vit clignoter ce message. Elle déglutit une salive solide, concentra la moindre parcelle de vie résiduelle qui demeurait en elle, magma d’énergie tiède sous la croûte profonde de son corps, pour produire un hurlement déchirant et inhumain : le cri d’agonie primal, indicible et fondamental. Ce cri tonitruant mourut aux bords de ses lèvres. Le téléphone mobile s’éteignit. Ainsi que la lumière en ce monde.

Suite et fin

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4 décembre 2005 7 04 /12 /décembre /2005 12:33
Tout était fini pour Elodie. Tout. Elle pénétra dans la salle de bain avec cette idée brillante et précise qui sonnait dans son crâne avec une justesse lumineuse, celle d’un grand sabre aiguisé, étincelant et poli, tranchant le voile de sa torpeur. Ses yeux s’arrêtèrent sur la lame usagée du rasoir de Térence. Hésitèrent. Non. Malgré la clairvoyance démoniaque qui élevait son âme au-delà du matériel, la compréhension surnaturelle de la vacuité du tout, de l’inexistence du temps et de l’omniprésence du néant, elle ne pouvait se résoudre à ce moyen-là : le réflexe fondamental du vivant persistait en elle, à savoir minimiser la douleur. Même si celle-ci devait durer un instant nul à l’échelle du temps. Vite, il fallait se dépêcher avant que l’illusion ne reprenne ses droits. Elodie ouvrit l’armoire de toilette, balaya en trombe et sans ménagement les produits de beauté, crèmes nourrissantes Clarins, baumes revigorants La Roche Posay, shampoings Garnier et compléments L’Oréal, rouges à lèvres Lancôme, cotons, de-makup. Les tubes et flacons crépitèrent par terre, vite, l’heure n’est plus au rangement, il faut profiter de cette accalmie, de ce rayon de lucidité pour en finir maintenant tout de suite, mascara Gemey, vite, fond de teint Accord Parfait, avant que l’angoisse insupportable ne lui griffe à nouveau les entrailles, vite, sur la seconde étagère, vite, Herbal Essence, Tricotissu chair, bétadine et…

Bétadine ?

Non.

Vite, alcool à 70°C, non, Uridoz non, vite Inipomp non, Lexomil ?, elle agita la boîte, plus assez, pas assez puissant, diantalvic non vite vite vite Topalgic non Dolko non Prozac surtout pas pastilles rennie non vite vite Biquinol non Rhinadvil et puis quoi encore vite Efféralgant non Voltarène non Xolaam non non et non, Stilnox…

Stilnox ?

Elle hésita.

Non !, elle reprit sa course effrénée, Aspégic 500 non, 1000 non, Ginseng non Doli Rhum non Lovenox non Duspatalin non Larozcorbyne non Humex non !, Ixtrim non Takadol non  Mopral non Tranxène pas assez puissant Euphytose bien sûr que non merde merde merde Inipomp non Divarius non non et n…

Elle avait trouvé. Ses bras retombèrent lentement. Le souffle court, elle savoura d’un regard de gratitude presque amoureux son sauveur : un flacon intact et vierge de 200 millilitres d’Atarax. Elle en caressa le verre. Le souleva avec précaution, et, toujours le flattant, le porta délicatement à ses lèvres, sourire confiant, pour le gratifier d’un long baiser d’amants. Hydroxyzine dichlohydrate. Excipients à effet notoire : lire la notice à l’intérieur. Toi et moi nous allons faire l’amour mon chéri. Elle se retourna, posa avec une lenteur cérémoniale la bouteille au bord du lavabo. Ramassa un à un les articles qu’elle avait fait tomber, pour les ranger avec une précision névrotique à leur emplacement exact. Elle referma les deux portes de l’armoire de toilette, caressa celle-ci avec affection. Tiens, il y a un peu de poussière. Oh oui, je vais faire une dernière fois la poussière. Elodie alla chercher dans la cuisine le nécessaire, astiqua consciencieusement l’armoire, ses rebords inaccessibles en se juchant sur une chaise. Voilà, c’est parfait. Finalement mieux fait que par Ingrid. Ingrid travaille vite mais manque d’application dans les détails. Ce n’est pas faute de lui avoir reprocher. Elodie remit la chaise en place, en prenant soin de positionner précisément les quatre pieds sur les marques laissées sur la moquette. Un tout petit peu plus à gauche. Là, voilà, c’est parfait. Elle retourna dans la salle de bain, fit face au grand miroir et porta sur elle un regard étranger. Elle découvrit son visage pour la première fois. Et la dernière fois. Un visage hagard et fatigué, aux yeux sombres injectés de sang j’adore tes yeux sous des paupières gonflées à force de pleurer. Elle fit un effort pour sourire de son large sourire j’adore ton sourire mais ne parvint qu’à produire une grimace absurde, découvrant les trente-deux os saillant de son squelette qu’elle sentait frémir sous sa chair. Mon squelette a-t-il la même blancheur parfaite ? Elle retira son tee-shirt pour découvrir son opulente poitrine j’aime quand tu frottes tes seins sur moi qu’elle contempla avec une fixité naïve. Ses deux tétons j’aime faire tanguer tes tétons sous ma langue lui renvoyaient le même regard morne. Elle s’étonna de voir sa gorge se soulever au rythme aberrant de sa respiration, sa jugulaire palpiter sur son cou j’aime enfouir mon visage dans ton cou, autant de signes de la vie qui l’animait encore j’aime respirer ton corps alors que tout en elle, au dedans d'elle, avait déjà basculé de l’autre côté. Elle jeta un coup d’œil oblique sur son portable muet depuis cinq jours. Il ne rappelait pas et ne rappellera pas. Elle brossa ses cheveux de jais, hirsutes et rebelles le vent t’est cheveux avec lenteur. Voilà, c’est parfait.

J’ai envie d’un dernier bain. Bien chaud.

Elle fit couler un bain bien chaud. Elle ajouta des perles de mousse parfumée à l’amande douce. Quatre. Pendant que l’eau coulait, elle se déshabilla complètement, passa au salon en appréciant la caresse de l’air sur sa peau satinée j’aime le goût de ta peau pour choisir dans la bibliothèque un dernier livre. Son doigt parcourut les tranches et s’arrêta sur un petit ouvrage, Novecento : pianiste, 90 petites pages, dont elle lut rapidement le résumé. C’est exactement ce qu’il me faut. Dans la salle de bain, la mousse gonflait. Cédant à l’habitude, elle peina une ultime fois à fermer le loquet de la porte, je n’aurai plus à le changer, disposa cérémonieusement le flacon d’Atarax et le livre au bord de la baignoire.

Depuis cinq jours, Elodie ne dormait plus, ne mangeait plus, fumait, se brûlait la rétine à garder les yeux ouverts. La fatigue extrême avait progressivement étendu son champ de conscience, elle percevait l’absurdité sous-jacente de l’existence. Son esprit avait bouclé sur l’idée du vide et de la mort : elle était traversée par le courant total du néant. Partout dans la rue, les chairs se liquéfiaient sous son regard pour révéler les squelettes qui tombaient à leur tour en poussière : le temps avait emboîté ses secondes successives en un seul instant multiple et parallèle insoutenable pour un mortel. L’issue funeste qu’elle préparait avec une application stupide, comme un funambule concentré sur son fil, n’était pas un acte de désespoir mais la seule solution logique pour apaiser ses sens en éveil. Elle communiait en cette seconde éternelle avec tous les miséreux de la planète nés dans l’omniprésence de la mort. Ces enfants nigériens affamés se croient malheureux, mais ils ont finalement de la chance : la réalité ne leur ment pas, à eux. Pas de déception. Elodie se sentait flouée par le vernis de sa vie à Neuilly. Ce vernis écaillé, elle ressentait une soif inextinguible pour l’immobilisme rassurant des atomes et la quiétude de l’oubli. D’autant qu’il n’avait pas rappelé. Et ne rappellerait jamais. Elle éteignit son portable d’une pression prolongée sur le bouton adéquat. Tout était fini.
Frissonnante, elle glissa son pied dans l’eau, savourant le contact pétillant de la mousse, la chaleur savonneuse du bain. Elle y glissa son corps comme dans un écrin. Ses muscles se dénouèrent. Elle soupira d’aise avant de dévisser le bouchon, porta le goulot à son sourire béat.

Hésitation.

Suite
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Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli