Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
19 octobre 2006 4 19 /10 /octobre /2006 06:34
Je déambule dans le sous-sol de la Fnac des Ternes entre les publicités pour jeu Playstation et les rangées de portables alignés. A ma gauche, une plantureuse jeune femme, la vingtaine, des cheveux longs et blonds et voluptueux, parle haut et fort d’une voix irrésistiblement pimbêche dans une Motorola Razor V3i rose bonbon et acier. Mon oeil attiré par la couleur chatoyante du cuir glisse jusqu’à ses hautes bottes de cowgirl urbaine, je les ai achetées sur vente privée c’est trop cool ce site faut aaaabsolument qu’j’te parraine c’est que du love, dépassant ses genoux, qui lui confèrent aux sommets de grands et larges talons une hauteur usurpée de dix bons centimètres. J’adopte ma technique de séduction habituelle avec les belles femmes, à savoir, les ignorer superbement ; technique éprouvée qui porte invariablement ses fruits puisqu’elles adoptent sournoisement la même en retour. Que les femmes sont fourbes...

Ne pas perdre de vue sa cible.

J’achève cette relation fusionnelle et destructrice tétanisée de non-dits, dépasse cette tentatrice et continue rapidement vers le fond du magasin : direction, les imprimantes photos A3. J’atterris devant l’Epson R2400 et la HP 8750. Coup d’oeil à gauche, coup d’oeil à droite, point de 9180 sur la ligne d’horizon.

Je m’approche du comptoir derrière lequel fourmillent les vendeurs en livrées jaunes et vertes. Devant moi, un bellâtre au regard d’acier d’un Brad Pitt frayant à la proue d’une trirème, mâchoires carrées identiques au susvisé acteur, serrées pour renforcer une virilité de minet, semble disponible dans sa carrure bodybuildé d’abonné au Club Med Gym de Levallois Perret.

- Bonjour, lui adressé-je en guise d’introduction.
Il arrête ma phrase d’un geste autoritaire de la main, paume brandie tel un élu de la Matrice arrêtant une rafale de fusil mitrailleur. De se retourner vers son voisin.
- Tu manges où à midi ?
La Fnac est à votre écoute...
- Avec toi si tu veux.
- Ok. Oui ? se retournant vers moi.
Son regard s’arrête à quelques centimètres à ma gauche, ses lèvres taillées au couteau de vétéran du 'Nam esquissent un sourire énigmatique de Joconde masculine et séductrice. Son regard adopte un mouvement de balayage vertical, du sol à hauteur d’yeux, ce regard typiquement masculin et presque instinctif évaluateur de mensurations. A juger par sa mine réjouie, je table sur un bon 90-70-85.

- Je voulais me renseigner sur les imprimantes jet d’encre A3.
Ses yeux clignotent vers moi, son sourire se relâche.
- Oui ?
- L'epson R2400 et la HP 9180.
Son attention redépasse mon oreille, reprend son balayage vertical de mufle, et c’est distraitement qu’il me répond
- Vous vouliez savoir quoi ?
Tiens donc. Deux imprimantes A3 jet d’encre photo. Que peut-on bien vouloir savoir ?
- Laquelle était la meilleure pour imprimer une saucisse de Francfort photographiée avec une brouette, Khônard !
La tentation est forte de lui formuler cette réponse, qui serait malgré tout vaine pour EXISTER, concentré qu'il est sur mon flanc, sourire à nouveau flottant sur ses lèvres carnassières. Dans la commissure de mon regard je devine ma bottée.
- Je ne vois pas la HP9180. Vous l'avez ?
- La quoi ?
- La HP 9180.
- Je regarde si j’ai la référence.

Hum.

- Non c’est bon ça va aller.

De faire volte-face, devant ma cowgirl plus plantureuse que jamais, (90-70-90 je relève rapidement, pas si loin), qui sera certainement plus douée que moi à extraire des informations de ce pantin écervelé.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article
13 octobre 2006 5 13 /10 /octobre /2006 11:03
Un objectif d’appareil photo est défini par deux caractéristiques : sa focale (en millimètres) et son ouverture. La focale indique son rapport de grossissement (fixe ou variable dans le cas d’un zoom), son ouverture la quantité maximale de lumière qui peut le traverser. Les objectifs à portrait se situent dans la fourchette de 85 à 135 millimètres. Un objectif est qualifié de lumineux lorsque son ouverture atteint des chiffres à partir de 2.8 (plus le chiffre est petit, plus la lumière est importante, moins la zone de netteté est grande).
Ces différents chiffres sont normés, i.e. sont indépendants des objectifs.
3MO est mon pseudo sur les forum de photographie, mon double schizophrène qui a accès à la partie « image » et non plus mot dans mon cerveau : http://www.le3emeOeil.fr

Personnages :
Une femme, dans la cinquantaine
Son partenaire, dans la cinquantaine
Un 3MO, dans la trentaine.
Un vendeur

Le lieu : une boutique photo dans Paris

Scène I

La dame [pressée] : Il me faut un objectif Canon 100 millimètres 2.8 macro, est-ce que vous en avez à louer ?

Le vendeur [embarrassé] : Je suis désolé Madame, nous ne louons pas.

La dame : J'ai une commande de bijoux à réaliser demain, on vient de me la passer, c'est une urgence absolue, je...

Le vendeur [même ton] : C'est fâcheux.

3M0 [voix pleine de sollicitude] : Si vous voulez, j'en ai un, je peux vous le prêter.

[Le vendeur sort en coulisses.]

La dame [se retournant, interdite] : C'est vrai ?

3M0 [sourire ultrabright-c'est-si-sexy, profondeur du regard de l'homme-qui-tombe-à-piiihiiic]: Oui.

Le partenaire : Vous êtes photographe professionnel ?

3MO [regard de l'homme-qui-tombe-tout-court] : Euh... Non.

Le partenaire [incrédule] : Mais alors pourquoi avez-vous cet objectif ?!

3MO [décontenancé] : Bah... Je l'ai... c'est tout...

La dame [incrédule] : Mais vous faites de la macro ?!

3MO [hésitant] : Un peu... enfin... pas trop... Je m'en sers pour faire du portrait.

La dame [catégorique] : Ah non ! Vous ne pouvez pas faire de portrait avec celui-là ! C'est un objectif macro. C'est fait pour la macro !

3MO : Mais... euh..., c'est un 100 millimètres aussi. Je peux, euh... enfin... faire des portraits avec aussi...

La dame [véhémente] : Non ! Vous n'aurez pas assez de profondeur de champs ! J’ai fait des tests, elle est trop courte.

3MO [cherchant le piège] : Je l'utilise à 8 ou 11 et, euh, bah ça va...

La dame [véhémence à la limite de l'indignation] : Non non et non !!! Vous ne pouvez pas utiliser cela pour du portrait.

3MO : Ah...

La dame, le partenaire, 3MO : ...

[Le vendeur revient avec un Canon 100mm macro 2.8 d'occasion]

Le vendeur : j'ai ceci pour vous dépanner.

Scène II

[Le vendeur et la dame s'affairent à régler les détails de la transaction]

Le partenaire : Alors comme ça vous faites de la photo.

3MO : Euh... Oui.

Le partenaire [voix experte] : Qu'avez-vous comme matériel ?

3MO [Voix retenue du petit garçon pincé à avoir chiper un cookie dans le bocal pourtant placé sur la deuxième étagère d'une cuisine Mobalpa, des miettes à la commissure de ses lèvres trahissant son odieux délit] : un boîtier Canon EOS 5D.

Le partenaire [surpris] : Ah oui...

3MO : Oui.

Le partenaire [voix paternaliste de l'expérience devant l'erreur d'une jeunesse arrogante] : Un EOS 5D... Etait-ce vrrrrraaaaiiment bien nécessaire ?

3MO : Bah... Euh...

Le partenaire [voix de pasteur bienséant voulant entendre l'aveu dans la bouche du pécheur avant repentance] : Quelles sont les caractéristiques qui vous ont fait choisir un tel boîtier ?

3MO : Le viseur. On redécouvre qu'il y a de la lumière dans ce bas monde. Et je fais des tirages grand format : on a enfin accès au 30x45 en 300..

Le partenaire [l'interrompant d'une voix distraite de celui qui n'écoute pas] : c'est vrai qu'on a le droit de s'acheter ce que l'on veut. Après tout, si on en a les moyens...

3MO : Et puis je ne cours pas après les pixels mais comme j'aime de plus en plus le format carré, on garde plus de pixels et cela...

Scène III


[La dame se retourne vers son partenaire.]

La dame : c'est bon on peut y aller.

Le partenaire [au vendeur] : au revoir.

La dame [au vendeur] : au revoir.

Le vendeur : au revoir.

La dame et le partenaire s'en vont, sans autre regard ou parole à 3MO.

Rideaux.


Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article
14 juin 2006 3 14 /06 /juin /2006 21:29
La piste surélevée zébrait l'espace et les phalanges rectangulaires blanchissaient contre les bières. Plantés contre le bar, éclats de rides contrastées dans l'obscurité, des visages pétris de pluie se dressaient vers leurs déesses. Elles ondulaient sauvagement en circonvolutions lascives le long de pales phalliques et métalliques, malignes et tentatrices, à quelques centimètres des chopes livides. L'essaim de sirènes impitoyables chavirait ainsi les naufragés du typhon poisseux qui s'acharnait dehors à rincer méthodiquement les peaux et les âmes : dans le caniveau se dissolvaient les derniers relents d'Occident et ses inhibitions bien séantes ; l'Asie seule demeurait, sa touffeur suffocante et ses soifs brutales.
Jaillissant des poitrines malicieusement dissimulées derrière des losanges hypocrites, un flux syncopait les courbes de louvoiements sinueux à la manière des danses tribales ; les répliques de cette impulsion primordiale imprimaient aux cambrures irréelles des déhanchements sismiques. Dans le va-et-vient vertical et sensuel des reins, des bikinis effilés, frêles barrières de féminités, s'achoppaient contre les faces blêmes, froissées d'un désir avide, percées d'un regard où palpitait sourdement une convoitise alcoolisée. Des croupes de satin effleuraient en des caresses avares les pognes rugueuses qui feulaient sur les peaux soyeuses. Les cuisses veloutées berçaient les bouches d'une mélopée sucrée salée ; les appâts rebondis, nimbés de la transpiration de l'effort, épousaient le creux furtif d'une paume plissée comme pour recevoir le flot d'une source fraîche. La lumière crue et assassine détalait sur les bottes de cuir rutilantes, comme l'éclat vif d'une Lune sur un coutelas dégainé dans une ruelle encaissée.
Les billets chiffonnés vaquaient d'une poche humide à ces femmes, trophées qu'elles arboraient sur le mont d'une fesse luisante, dans la pente nacrée d'une poitrine gonflée, comme des offrandes/prémices vouées à un miracle de sexe facile. Des yeux pointus lacéraient ces corps superbes tandis que d'autres, hagards, léchaient les silhouettes en dodelinant stupidement de la tête. A ces concupiscents, les sirènes ripostaient, tantôt d'un regard de miel suave et liquide comme l'acacias, tantôt d'un talon dédaigneux et acéré martyrisant une épaule coupable. Délicieux tourments en vérité.

J'étais perdu et retrouvé parmi mes compagnons naufragés sur le rivage des possibles. J'assistais envoûté aux rythmes lents et lascifs. J'avais apprivoisé soir après soir mes préjugés et jouissais du spectacle d'une admiration gamine. Cheveux-courts, dansait avec le flegme de son demi sourire énigmatique, Maillot-jaune glissait sur ses jambes aériennes, 84 chavirait les regards de sa croupe acrobatique. Silvyde s'élançant au sommet d'une pale et glissant, renversée, avec la lenteur d'un sirop épaissi de sucre, arborant dans sa pirouette un imposant papillon déployé sur son dos, Albator médusait les visages de sa stature de dessin animé.
J'avais domestiqué les tempéraments farouches de ces amazones par une présence quotidienne et fascinée, partiellement libéré du désir qui crépitait autour de moi par mes précédentes expériences peu satisfaisantes. J'avais atteint le rebord du monde, suspendu au dessus du précipice et ses abysses hypnotiques ; à cette heure avancée de la nuit, il n'existait tout simplement plus à ma conscience d'autres lieux où m'enfuir.

Elle entra et les dernières lueurs de ce monde disparurent. Elle m'aperçut soudain, un sourire aveuglant éclaira son visage ombrageux comme les raies du soleil glissant subrepticement dans la déchirure d'un nuage orageux ; les rouages mystérieux de mon corps s'ébranlèrent, mes organes coulissèrent dans des craquements furieux pour échanger au hasard les dispositions, les places et les fonctions : mes entrailles palpitaient au rythme assagi de mon sang, mon estomac fouillait en vain sa mémoire tandis que je respirais à présent par mon cœur. Elle était la femme aimante, jalouse, la mère protectrice, la sœur complice, la petite fille timide, boudeuse, délicieusement peste et espiègle, l'amante passionnée et farouche. Elle était unique et multiple, seule douée du pouvoir tant convoité : nichée dans l'ombre de sa main recoiffant ses cheveux, dans l'obscurité de son regard impénétrable, dans le brillant de ses lèvres courbées, dans l'arôme savoureux de son parfum bon marché, dans les aspérités granuleuses de son genou, dans le tracé onctueux de sa silhouette, jaillissant de chaque détail la dessinant se tissait l'illusion. J'étais indélivré.
J'avais trouvé depuis quelques jours le moyen de parer le vacarme tonitruant des enceintes menaçantes par le biais d'un petit cahier sur lequel, courbés comme deux écoliers appliqués à faire des lignes de lettres malhabiles, nous nous écrivions tour à tour, nous passant le stylo d'une main fébrile. Absorbé par l'écriture ou la lecture, nos visages se palpant, joues contre joues, nos cheveux s'emmêlant devant nos regards d'enfants, nous nous glissions furtivement dans une bulle d'intimité veloutée pour nous dérober à la foule, faisant ainsi luire une pépite de douceur dans la luxure. Nous savourions à petites gorgées délicates cette complicité muette qui nous liguaient contre tous, suscitant la curiosité jalouse et amusée des autres entraîneuses, qui, adoptant le même jeu gamin, tentaient de tricher par dessus nos épaules chevauchées.

Je revenais, soir après soir, pour elle. J'étais venu pour elle. Et dans la page blanche qui s'ensuit, j'aimais.








































































J'aimais de toute ma tristesse.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article
12 mai 2006 5 12 /05 /mai /2006 07:13
Nous y voilà.

J'avais bravé la touffeur moite de la ville tentaculaire. Les épaules tassées par un soleil écrasant, giflé sans relâche par le décalage horaire et ralenti par un air spongieux, j'avais arpenté le Week-end Market, souk oriental où mon œil agoraphobe avait sans cesse dérapé sur les babioles inintéressantes. Au Wat Phra Kaeo, j'avais déambulé à l'ombre avare des fresques murales dépeignant des combats titanesques entre singes géants. Au Wat Pho, alangui sous les pales paresseuses d'une hélice, j'avais répondu par un sourire timide et un regard faussement pudique au sourire timide et regard faussement pudique de ma charmante masseuse, avant que celle-ci ne poignarde traîtreusement d'un stylet ma plante de pied à des points de vulnérabilité. Dans la clameur des paris frénétiques, j'avais applaudi des adolescents taillés de muscles carrés prier en longeant les cordes du ring avec une gravité plus ou moins convaincue, avant de se massacrer avec tout ce que l'homme peut affûter dans son propre corps pour blesser. J'avais remonté la rue de Patpong, jouant des coudes entre les étales de répliques de montres, sacs et vêtements de marques, louchant avec une gourmandise inavouable sur les gogo bars assourdissants ; dans les rectangles multicolores de leurs portes ouvertes se dessinaient des armadas de danseuses en bikinis piétinant des comptoirs, si nombreuses que les corps élancés et indistincts, jambes bras et poitrines syncopés, débordaient sur la chaussée. Sur les canaux, j'avais d'un bateau frayant à bonne allure contemplé le spectacle sur pilotis d'une misère cinématographique ; j'avais condescendu à saluer d'un signe de main faussement généreux les habitants-acteurs défilant, assis aux premières loges du spectacle de la richesse insolente et exploitée, me saluant en retour d'une main moqueuse. Sur le marchant flottant, j'avais photographié les visages burinés des commères avachies dans leurs pirogues en cadrages serrés pour éliminer l'arrière-plan omniprésent de touristes satisfaits de cette authenticité industrialisée. Sur le toit du Banyan Tree Hotel, au bar lounge du Vertigo, j'avais dominé de la cime de mon sofa les lumières chaudes de la ville nocturne, le lit de ses avenues débordantes du tumulte rouge orangé des phares ; j'avais siroté à petites gorgées prétentieuses un apéritif complexe en me prélassant sur une musique insipide et aérienne.

J'avais pressé Bangkok comme un fruit mûr. J'avais extrait rageusement sa pulpe avec un acharnement vorace et jamais rassasié. Chaque nouveau site était exploré avec une méticulosité dupe et soigneusement aveuglante ; la prise de conscience diffuse d'une hypocrisie latente se précisait, celle de tourner autour du pot comme un ongle vicieux frôlant les abords frémissants d'une aréole exaspérée sans la toucher. J'étais un voyeuriste lâche prétextant une vertu circonspecte.

Nous y voilà.

J'étais assis dans l'espace VIP du Poséidon, les yeux rivés sur mon martini rouge fiché sur la table basse. Je m'étais vêtu pour l'occasion d'un pantalon à pinces et de baskets tendance que j'avais choisis plus tôt avec une nouvelle hypocrisie de l'importance. J'avais feint une désinvolture en ébréchant cette image d'un tee-shirt au motif néanmoins graphique. Dans ce restaurant bar à l'ambiance feutrée, tapissé d'une épaisse moquette aux couleurs chaudes, un brouhaha digne et mesuré bourdonnait en japonais, thaïlandais, chinois et coréen : j'étais la seule feuille caucasienne dans cette forêt asiatique. Les hommes élégants ou importants, riches assurément, commandaient aux serveuses très courtement vêtues des boissons, des femmes, des plats chauds ou simplement des amuse-bouches. Le "buffet" était dressé le long d'une succession de canapés emboîtés, volière féminine pépiant sur un perchoir de cuir. Mon regard quittait le rubis de mon apéritif pour se tremper dans ces visages fardés et lisses, ces corps satinés drapés de robes aux chatoiements synthétiques, ces chevilles succulentes glissées dans des escarpins effilés. Pourtant particulièrement physionomiste, je ne parvenais plus, sous l'affluence des signaux saturant mes sens, à distinguer les expressions, les faces et les vêtements, avant que mon œil noyé ne regagne penaud le rivage sauf de mon martini. J'étais venu pour un "massage" car j'étais à Bangkok et il fallait pratiquer cette expérience unique au monde : s'offrir à grands renforts de billets l'illusion de l'amour dans un sexe froid et frénétique. Dans ma chambre d'hôtel, j'avais contemplé mon reflet dans le miroir et tenté de me dépassionner en envisageant l'événement tel un touriste ingénu animé de la curiosité sincère d'aborder toutes les facettes de sa destination. J'avais cherché à insuffler une joie et un désir là où je ne ressentais qu'une nécessité absurde. J'étais résigné. Une aiguille dans mon ventre s'était demandée en quoi ce reflet n'affichant aucun plaisir différait d'un des sbires démoniaques que j'avais remarqués en débarquant. Sous couvert d'une volonté d'exploration insolite, protégé d'une hauteur spirituelle abominablement malhonnête, j'étais peut-être pire. Je n'assumais pas. L'auto-persuasion, le climat du pays et son ambiance si débridée avaient progressivement fait leur office : j'avais quitté la salle de bain dans un haussement d'épaules décontractées. Je me posais tout simplement trop de questions.

Les femmes allaient et venaient, appelées par des clients ou revenant savamment poudrées d'une prestation. Volubiles ou muettes, souriantes ou prostrées. Parmi la multitude floue, deux filles se précisèrent tandis que mon attention se rodait à la pulpe des sourires, à la rondeur des poitrines, aux angles des maxillaires et aux plis des chevelures. Avec l'acuité retrouvée d'une pupille accommodée à l'obscurité, je distinguais. Jeune et douce, la lèvre et le sein ronds, l'œil soumis d'un visage bas, la première me suppliait gravement, ses deux petites mains sages posées à plat sur les jambes serrées d'une élève coupable au piquet. Ses traits à la croisée de la finesse du Vietnam et de la générosité malaisienne m'imploraient en braquant sur moi l'insistance d'un bébé labrador à l'imminence d'un bol de pâtée. La seconde, grande et plantureuse, le menton pointue et la joue tranchante, courbait une attention sévère sur son téléphone mobile. Ses pouces tapaient avec une frénésie toute asiatique des messages à l'écran et sa concentration dédaigneuse imprimait à sa bouche un pli mauvais. Ce mépris froid m'attirait paradoxalement, éveillant l'écho lointain d'un modèle amoureux calqué sur les méandres agressifs et malsains d'une domination disputée. J'étais à ma perpétuelle croisée des chemins, balancé entre une douceur assurée qu'il me faudrait canaliser et la promesse hypothétique, esquissée dans l'ombre d'un visage, d'une maîtresse farouche qui mènerait la soirée. Il était peut-être temps de casser le schéma malade qui m'attirait invariablement vers des partenaires que je n'attirais pas ; d'un autre côté, la tentation de chevaucher un fantasme inassouvi avec la certitude d'un refus impossible se présentait et m'excitait, moi qui en cet instant précis recherchais toujours l'appétit. Douceur contre âpreté. Je regardai à nouveau la plus jeune ; promise tremblante, elle m'assurait de son air pitoyable une attention prévenante. Cette soif de l'autre - et de son argent - si perceptible et inquiétante, cette gentillesse écoeurante chassa mon désir et éveilla une réaction de défense épidermique devant une tendresse toute maternelle. Sa douceur naïve ne suscitait que sympathie, celle de l'emmitoufler dans un manteau doublé au cœur d'un hiver venteux. Avant de l'épargner. Je ne pourrai pas la trahir. Je ne pourrai pas la souiller. Ma soif à moi était celle de la férocité.
La maquerelle suprême, qui me harcelait toutes les minutes sur un choix irréfutable, revint me voir. Je désignais d'un doigt grossier cette fille qui en toute autre circonstance m'aurait éconduit. La décision était entérinée : à la tendresse suave je préférais l'indifférence et la méchanceté, et, tandis que la maquerelle informait l'élue, je sombrai dans un abîme de perplexité quant à un choix aussi rationnellement masochiste. Peut-être celui du refus et de l'échec. En tout état de cause, y avait-il un bon choix ?
Tirée de son attente avec une stupéfaction hébétée, elle-même surprise d'avoir pu susciter de l'intérêt dans une attitude aussi peu séductrice, ma fille se leva. Un sourire hésitant fleurit sur son visage avec une gentillesse qui me poignarda. A foulées amples et décidées, elle gagna ma table, se présenta d'un prénom immédiatement oublié et s'assit face à moi. Mes hésitations ne furent pas stériles car j'avais volé dans leurs interstices la procédure du lieu : j'avais observé les filles rejoindre leur client et discuter de longues minutes badines avant de se lever et gagner quelque coulisse secrète où le cœur de la transaction s'opérait. Une nouvelle contrainte entrava le réveil pénible d'un désir factice : ma compagne connaissait à peine l'anglais qu'elle prononçait avec un accent thaïlandais ; à l'inverse, mon anglais contractait son visage en une moue de souffrance contenue. Nous parvînmes à échanger quelques banalités sur mon pays d'origine, ma destination, autant de bribes sans saveur insuffisantes à nourrir une conversation nécessaire à vernir la situation d'une frêle couche de séduction. Je me devais de l'imaginer nue et besogneuse pour réveiller un embryon d'allégresse. Je me forçais à cet exercice avec l'espoir ténu d'un chauffeur tournant le contact d'une voiture à la batterie faible. Le moteur tressautait mais sans joie. Mes yeux sombraient dans leur orbite et mon visage empourpré d'une gêne croissante me brûlait. Coupant un silence embarrassé, elle me le fit remarquer avec peu d'aménité. J'avais choisi la méchanceté et j'étais justement rétribué. La voiture cala. J'avais cependant atteint le point de non-retour, il me fallait sortir et pousser, quitter le domaine des mots qui nous isolaient et trouver un terrain plus sensuel où nous pourrions nous rencontrer. Peut-être alors cette fille saurait dans ce nouveau langage muet tisser l'illusion propice, et mon désir, sous l'inertie des corps, me propulserait vers le plaisir convoité. Cependant, plus j'y songeais, plus le ridicule du présent l'éloignait. Il était urgent d'arrêter de penser.

A mon initiative, la tenancière me tendit une clef. J'avais une heure et demie. Nous nous levâmes et la fille m'informa que j'étais petit. Je me rembrunis. Nous prîmes un ascenseur empli d'une foule de filles accompagnées. La jeune et douce nous avait suivis et se tenait seule, blottie dans un coin en roussissant ma joue d'un regard de reproche langoureux. Je ne lui laissai aucune prise : il était trop tard pour les remords et trop tôt pour les regrets. Nous sortîmes et ma compagne me mena le long du couloir des condamnés : un couloir désert et sentencieux à l'obscurité tamisée, fendue à intervalles réguliers de néons verticaux qui s'avérèrent des portes entrouvertes. Nous pénétrâmes sur son ordre dans une chambre relativement spacieuse qui concentrait en peu de mètres carrés, à la manière d'une chambre d'un service de réanimation, tout le confort nécessaire aux soins prodigués : un lit double s'appuyait contre le mur, un court sofa de cuir noir boudait dans l'angle, un petit téléviseur funambule et aveugle se tenait prêt à plonger à l'extrémité d'un pied articulé fixé en hauteur. Dans l'angle opposé, une large baignoire circulaire trônait derrière une volée de trois hautes marches cernées d'une tranchée qui permettait à l'eau de rigoler sans inonder.
Elle alluma la télévision. A l'invite d'un geste paresseux, je pris place dans le sofa. Elle se colla à moi, et, tandis que nous regardions absurdement MTV, posa sur ma cuisse une main lascive qu'elle retira avec la vivacité d'une brûlure. "Tu es vraiment petit" me confirma-t-elle en anglais. Elle avait retenu l'élan de son bras fuyant, consciente de l'injure qu'avait provoquée un bref instant la chute de son masque. Mon excitation éphémère disparaissait à l'horizon. Elle réanima la conversation amorcée au bar par des redites stériles appelant les mêmes réponses, à présent agacées, puis nos phrases moribondes moururent dans des soubresauts de mots froids. Elle avait abattu ses cartes : sa tentative pathétique de grappiller quelques secondes condamnait tout mot doux ou geste attentionné à glisser sur ma peau étanche et vaccinée. Elle m'avait immunisé contre l'illusion même qu'elle vendait. J'avais peut-être été toujours trop réfléchi pour y céder et la stupide évidence de ma libido agonisante écrasée par son désintérêt grossier me frappa de plein fouet. Pourtant, imbécile, je ne bougeai pas. Elle se leva, se dirigea vers la baignoire en tournant au passage le variateur d'une main aveugle, le bloquant sur une lumière feutrée avec la précision routinière d'une cuisinière agrippant une casserole tout en réglant sa plaque sur 9. Elle se déshabilla. Elle était altière, ses seins pointus étaient petits mais charnus et la toison étriquée qui tapissait son entrecuisse était drue. Son corps nu était plein et brutal. Je la préférais habillée et sensuelle. Elle fit couler un bain et m'intima de la rejoindre. Je me déshabillai à mon tour, escaladai les marches pour m'asseoir dans l'eau chaude, un sourire benêt, mi-amusé mi-gêné, brouillant mes lèvres. Assise face à moi, elle pinça mes hanches entre ses cuisses mécaniques, râpant son sexe contre mon ventre, et entreprit de me laver avec la sensualité toute féline d'un pompier spécialisé dans les affections virales de type C. Elle me décontaminait. Elle frotta vigoureusement mes bras, mes jambes, mon torse et mon ventre, inspectant chaque centimètre d'un regard concentré pour s'assurer de ma propreté ; elle s'attaqua sur le même rythme effréné à mon pénis dont elle fit rouler le prépuce entre ses poignets retournés, dextres et délicieusement anguleux, afin de ne pas toucher ce foyer de souches caractérisé. Puis elle me fit gargariser avec un sirop fortement mentholé. Maman purgeait bébé. Nous sortîmes du bain et je m'allongeai au milieu du lit. Elle protégea avec d'infinies précautions mon sexe qui, par réflexe de contact, était mollement dressé, demanda d'un mime universel et poétique si je voulais être sucé. Je refusai. Je sentis une infinie lassitude déferler. Elle s'allongea à mon côté, laissant mes mains avides de caresses illusoires parcourir avec une infinie douceur ses vallons, alternant les rythmes et les pressions. Je jouais du jazz sur sa peau, empli de la secrète prétention de pouvoir transpercer l'anesthésie charnelle que son habitude professionnelle imposait à ses sens. Entre tous, je voulais susciter. Ses tétons durcirent mais sa bouche impassible me narguait, ses yeux opaques obstinément rivés au plafond. Ses cuisses souples se resserrèrent à l'approche doucereuse de mes doigts assoiffés de son intimité, en excluant l'accès, ses lèvres scellées interdirent le baiser. Je retombai sur le côté. Elle s'allongea subitement sur moi, chevauchante et ahanante d'une jouissance industrielle. Nos corps en lutte se choquaient, nos mains furieuses se palpaient. Son engourdissement m'avait gagné, nous répétions tous deux des gestes méthodiques dépouillés de toute authenticité dans le soucis mutuel de feindre. Les minutes molles passaient. Enlacés dans une étreinte venimeuse, pressant nos reins hypocrites, nous surveillions en coin l'horloge ronde. La climatisation soufflait fort et j'avais froid. Je ne viendrai pas. J'abdiquai et me dégageai, jugeant inutile de poursuivre cette parodie aseptisée d'amour, que dis-je, cette parodie de sexe.
- "Tu as joui ?"
- "Non."
- "Tu es blessé ?"
Elle indiquait mon sexe. Je souris, libéré de toute gêne et de tout faux semblant : je m'étais déclaré non coupable de ce marasme cinglant.
- "Non, le problème ne vient pas de là", répondis-je en indiquant mon sexe à mon tour. Mon bras remonta et hésita au-dessus de ma poitrine à continuer sa course. "Il vient de là." Je tapai du plat de ma main mon cœur. Elle sourit franchement pour la première fois. Elle était belle.

Elle corrigea son maquillage précis pendant que je me rhabillai. Nous nous quittâmes en étrangers, ce que nous n'avions jamais cessé d'être et ce n'était pas ce que je cherchais. Je rentrai à mon hôtel parfaitement léger, déchaîné de mes attentes. Chaque seconde écoulée dissolvait le souvenir rance de cet épisode en préservant des images détachées, comme regardées sur une bobine lors d'un visionnage distrait. Je m'allongeai sur le lit froid de ma chambre en solitaire rassuré et me demandais, les yeux perdus incapables de ciller, si ma main indiquant mon cœur ne s'était pas fourvoyée. Je me posais tout décidément trop de questions. Cette journée assassine d'illusions sombra dans une torpeur sans rêve.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article
9 avril 2006 7 09 /04 /avril /2006 21:15
La longue queue débordait du comptoir numéro 4 du Terminal 1 de Roissy Charles de Gaulle. Composée d’une foule hétéroclite de touristes routards dont le regard illuminé se portait déjà sur les jungles luxuriantes, de petits vieillards asiatiques à la peau fripée et tavelée, soigneusement emmitouflés dans des costumes modernes portés avec une dignité antique, d’hommes d’affaires affairés, et de caucasiens dans la trentaine libidineuse dont le regard malsain se portait déjà sur les sentiers de la perdition, la file se lovait autour d’un pilier pour circonvoluer dans le hall. Bangkok, Thaïlande. Onze heures de vol. Se présenter trois heures avant. Six heures de décalage. 88% d’humidité, 36 degrés. Très chaud. Très humide. Attente.

Bagage enregistré, je flânai dans le duty free sans que mon oeil désabusé n'accroche la moindre babiole à acheter ; je rebondissais sur les vitrines où, m’approchant, je savais ne rien trouver d’intéressant. Je trompais les minutes, déjà las de la journée du sacrifice nécessaire à un voyage si long. Attente. Les minutes n’étaient pas dupes. Je pris un café dont chaque gorgée ingurgitée à intervalles fixement espacés remplissait avec une régularité de métronome les secondes. Attente. Dans le satellite final qui nous menait à l’avion, je m’assis, menton posé sur mes doigts croisés, coudes sur mes genoux et regard fixe, songeant à l’inconnu dans lequel je plongeais, une angoisse naissante au ventre. Ne sachant que penser, je vidai mon esprit. Attente. La foule pépiante s'envola avec la précipitation d'une nuée d'oiseaux effrayés à la première annonce d'embarquement. Je restai immobile, et lorsque l'essaim eut décollé, j'aperçus du coin de l'oeil une jeune femme restée impassiblement assise aussi. Des cheveux bruns encadraient un visage oblong qu'un maquillage discret effleurait, et que la même attente, en ce milieu de journée, crispait en une moue sévère. Portant des vêtements de tissu aérien et ample aux couleurs chatoyantes, elle arborait des bijoux fantaisie choisis avec un goût fantasque mais certain. J'évaluai rapidement son âge à vingt-sept ans. Seule, je la devinais routarde, déterminée et farouche, taciturne, parlant à mots mesurés et précis. En d’autres termes, je projetai en elle mon alter ego. Dans l'ombre de mon regard je saisis sa silhouette floue me dévisager, ce que je ne manquai pas de faire à mon tour lors de ses déports naturels d'attention, d'un geste de tête suffisamment ostensible pour qu'elle surprenne à la commissure de son oeil ma curiosité. Nous demeurions cependant immobiles et silencieux. Sentencieux. Attente. Le temps du trop tard était proche, celui où l'abord, car tardif, se dénuderait de sens. Elle se leva avec souplesse et se dirigea d'un pas traînant vers la porte d'embarquement, sans plus d'intérêt à mon égard. Trop tard. Attente. Je me levai à mon tour.

Le siège que j’allais occuper pendant onze heures était situé en tête de cabine et face au mur, ce qui faciliterait les mouvements, bien qu’encastré en milieu de rangée. Un imposant Thaïlandais était assis à ma gauche ; à ma droite, défiant toute probabilité, se tenait la jeune femme que j’avais préalablement observée. Il n’est jamais trop tard. Je m’assis en saluant discrètement mes voisins, salut qu’ils me retournèrent faiblement. Attente. Le Thaïlandais regardait les magnifiques hôtesses passer dans le couloir, la jeune femme se perdait dans la contemplation des autres avions parqués aux environs tandis que mon regard errait de l’un à l’autre. Trois solitudes aussi cloisonnées que nos sièges par leurs accoudoirs. Attente. L’avion décolla.

J’avais élaboré une stratégie infaillible de contact : je proposai un tic-tac menthe à mon voisin de droite, qui refusa, pour mieux en proposer à ma voisine de gauche. Collée à la fenêtre, elle me tournait le dos et je n’osai la déranger. Il était trop tard. Je sortis ma lecture du moment, Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, dont il me restait une centaine de pages à lire que je comptais finir durant ce vol. Je m’assoupis au bout d’un paragraphe. Le temps disparut, le brouhaha de l’avion, de ses moteurs, se mêla à l’expurgation de mes rêves. Un monde brouillé surgit à mes yeux lorsque je fus réveillé pour le repas. Il ne s’était écoulé qu’une petite heure. Je me trompai d’accoudoir pour extirper le plateau, ce que la jeune femme me signala d’une voix grave, décontractée et aimable qui renforça l’image que je m’étais forgée plus tôt. Le contact était établi. Je sentais confusément qu’une énergie était lancée, un fil ténu, qu’il me fallait rebondir avec intelligence avant que l’opportunité ne s’éloigne définitivement. En lieu et place, un silence un peu trop long plana. « C’est la première fois que vous allez en Thaïlande ? » proférai-je avec la sensation simultanée d’asséner une question d’une banalité affligeante, mais d’échapper ainsi au regret de ne rien avoir tenté. Je suis souvent en ces occasions surpris de constater qu’il n’en faut pas plus, et qu’il ne faut pas, à mon habitude, chercher la complexité, en particulier la phrase entre toutes qui n’a jamais été prononcée. Non, sur cette simple question, la conversation s’engagea, fluide et agréable. Il n’est jamais trop tard. Ma compagne souriante, volubile et charmante réveilla mon appétit de découverte, de questions et de réponses. Je m’étais complètement trompé sur son compte. Apprendre qu’elle allait retrouver son mari à Krabi acheva de dénouer mes retenues, libéré que j’étais de l’angoisse de ne pas séduire. En l’espace de quelques phrases, avec une transition naturelle, nous nous tutoyions ; en l’espace de quelques minutes nous avions adopté les regards, les manies et les gestes attentionnés d’un couple marié depuis cinq années. Nous discutâmes ainsi une heure et demi, et d’un commun accord tacite et muet, nouvelle preuve d’une sensibilité commune, nous retombâmes simultanément dans un silence respectueux d’une intimité mutuelle. Attente. Le petit téléviseur montrait un documentaire animalier mal fait. Attente. Je m’assoupis une demi-heure, protégé par la couverture bon marché de l’air sur-climatisé. Je me réveillai la bouche pâteuse, une fine pellicule de sueur glacée par la froideur sèche de la cabine nappant mon corps entier. Sur l’écran un film français minable jouait. Attente. Je titubai jusqu’aux toilettes et me passais rapidement de l’eau sur le visage, avant de retourner à mon siège. Attente. Je repris mon livre. Chef d’œuvre de la littérature russe et roman révolutionnaire, le diable y débarquait à Moscou avec sa suite hétéroclite composée de l’homme chat Béhémot, des démons Azaziel et Krokoviev, ainsi que de la vampire Hella. La troupe s’amusait à déclencher une succession d’exactions sans véritable cohérence, dans une traduction fluide d’un français suranné ; la trame décousue et complexe, dans laquelle se perdaient les véritables protagonistes de l’histoire – le Maître et Marguerite – accentuait l’irréalité du roman qui gagnait notre monde tandis que je m’assoupis une nouvelle fois. Je me réveillai une demi-heure plus tard. Attente.

Longue attente, ponctuée de discussions, de repas, de lecture, de levers, de somnolence, de discussions, de frissons, de minutes élastiques et gluantes s’étirant à l’infini…

Nous débarquâmes enfin. Je quittai ma voisine pressée par une correspondance, sans regret et sans même connaître son nom. Je m’étais contenté sans arrière pensée, avec un plaisir non feint, de sa présence éphémère, conscient que cette rencontre et cet échange n’auraient été possibles avec un lendemain. One flight stand. A la sortie de l’avion, mon corps épousa un air chaud et visqueux, enfilé avec le même dégoût qu’un vêtement poisseux : j’étais bel et bien en Asie. Je m’enfichais dans la file d’un contrôle de police. Attente. Attente irréelle, suffocante et moite dans une foule floue, surexposée par ma rétine exténuée, dans cette file immobile qui ne progressait pas. Un nouveau comptoir s’ouvrit et nous nous divisâmes en deux files moitié plus courtes et identiquement immobiles, illusoirement moins longues. Attente.

A ma droite, trois hommes d’une trentaine d’années patientaient en ruminant. Le premier, au visage émacié et anguleux, était sataniste ou voulait le suggérer : de longs cheveux raides de jais cascadaient sur ses épaules tandis qu’un bouc fin et aiguisé ornait le trait de sa bouche. Des yeux étroits, luisants comme des scorpions noirs, dardaient leur malignité par saccades malsaines. Sur le visage soufflé du deuxième courait une toison trop courte pour être une véritable barbe, et trop longue pour un rasage manqué. De larges boutons épars perçaient les poils et le front plissé qui surplombaient des yeux mornes seulement animés d’une méchanceté vengeresse. Le tee-shirt distendu par son obésité arborait des caractères asiatiques, revendiquant les allers et retours fréquents d’un touriste sexuel récurrent. La peau du troisième, plus discret et hagard, était écarlate et séchée par un alcoolisme prononcé. Cette troupe hétéroclite évoquait la compagnie démoniaque habitant le livre que j’étais parvenu à finir, si bien que, titubant de fatigue, je doutais un instant d’être éveillé. L’obèse étouffa un juron :
- On l’aura bien mérité notre petite.
Ses deux comparses acquiescèrent dans un rictus. Ils n’avaient dores et déjà plus rien d’humains. J’étais bel et bien en Thaïlande.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article
29 mars 2006 3 29 /03 /mars /2006 04:27

Mon père tape le code et pousse la porte dont l’acier noir vernis couvre une épaisse plaque de verre opaque. Une porte presque trop lourde pour moi, impossible à manier pour un vieillard sans force. Nous pénétrons silencieusement dans l’entrée. De part et d’autre, des miroirs renvoient à l’infini nos deux silhouettes. A côté de la seconde porte en bois clair, légèrement ouvragée, des boutons étiquetés dessinent l’interphone. Perdu parmi d’autres est inscrit mon nom, Bloch. Derrière, molletonné en son centre d’un tapis aux motifs sombres, un escalier aux larges marches écrues s’enroule le long d’une rambarde sombre. Nous prenons en face un vieil ascenseur, une cabine frêle enfichée dans une cage métallique grillagée : un ascenseur typique d’immeuble ancien qui m’évoque toujours la descente aux enfers finale d’Harry Angel dans le film Angel Heart, la descente dans une cage identique, plongeant dans l’obscurité silencieuse qu’une machinerie antique et ses grincements inquiétants viennent percer. Ma grand-mère est-elle en Enfer ou au Paradis ? Elle est morte il y a un an au cinquième étage. Cinquième bouton qu’enfonce mon père tandis que la cabine s’ébranle. Brutalement, le 29 mars, vers 20h30, à 90 ans. Posée, j’imagine, dans son fauteuil de cuir trop large à l’assise rehaussée d’un coussin, devant des variétés stupides sur sa télévision trop forte. Sa télévision est toujours trop forte. Lorsque je lui rends visite, je m’empare de la télécommande et baisse le volume sans rien demander, ou l’éteins carrément. "Si tu permets !" je m’exclame alors d’un ton faussement bourru avant de rebalancer la télécommande, en jeune caïd venu édicter les nouvelles lois du quartier. Son rire éructe brièvement de sa gorge enrouée. "Grany est morte", 20h30 passées, mon père en voiture, en route vers sa dernière demeure, m’appelle pour me l'annoncer d’une voix nouée. La nouvelle provoque un étrange picotement, qui, de la racine de la nuque se propage sous mon crâne et à l’inverse, le long de mes membres. Mon engourdissement est global. Le Temps ralentit sa course à mes sens. Je marche dans mon appartement avec la sensation éthérée de traverser des fines membranes d’air ouatées. Toute émotion me quitte. Aujourd'hui, Maman est morte. Je ne ressens plus rien et ne sais quel masque adopter. Mes pensées vont à ma grand-mère, à ses enfants, dont mon père, à mon enfant de père perdant sa mère, à la perte de la mère, à ma mère, à la mort de ma mère, à ma mort, à la mort, à moi. Moi, moi, moi. Ainsi scandent et tressautent les essieux du train de ma douleur. Je me remémore une autre femme dont le destin a traversé le mien, toujours en vie, quelque part et pas si loin. Je prends conscience de toute ma peau effarée qu’à cette heure, à cette heure précise, elle pense, elle respire, elle est une machine humaine qui occupe physiquement un volume, présence dont je suis absent. Elle vit. Et je me souviens que cette vie aberrante car sans moi, autrefois, m’a plus durement heurté que le décès de ma grand-mère aujourd’hui. La mort excuse plus facilement l’absente. Aujourd’hui, l’évocation de ce souvenir jadis chéri ne provoque plus cette torture exquise dans la poitrine. Je n’ai aucune nostalgie. Et maintenant, si c’est chose possible, elle grandira dans mon oubli. Totalement impassible, je m’inquiète : ne devrais-je éprouver un sentiment quelconque en un moment pareil ? Suis-je particulièrement égocentrique ? Je me rassérène en me disant que ce vide, immobile et stagnant en moi, est une manifestation, certes non conventionnelle, de mon deuil naissant. Je suis tel un comédien stressé qui, quelques minutes avant d’entrer en scène, voit son angoisse se dénouer, son énergie retomber en flaque à ses pieds pour donner une performance médiocre : cet étrange et inexplicable flottement sapant toute concentration m’avait plus d’une fois frappé avant une représentation, si bien que je m’étais résigné à n’être qu’un homme de répétitions. Le théâtre est dès lors un exercice de précision : celui du samouraï préférant aiguiser le fil de sa lame et s’entraîner à gestes lents devant des montagnes évanescentes plutôt que guerroyer rageusement dans le fracas de la mêlée. Il faut se concentrer sur l’instant pour ne pas regarder l’avenir si angoissant.


"Je m’entends bien avec Joël." Ma grand-mère est acariâtre et peu affective, peu démonstrative, ce qui teinte toute une descendance d’une difficulté à communiquer autrement que par saccades brusques, celles d’enfants en bas âge cognant des objets fragiles. Parfois les cassant. Cette nature est accentuée dans ces dernières années par une santé invalidante, raison pour laquelle je suis peut-être le plus à même de comprendre ce regain d’agressivité quasi-constante : la colère d’un fauve pris au piège du corps. Cette même irascibilité grondante, jamais distante et toujours affleurante, sera probablement à jamais tatouée dans mes chairs. Ni mon enfant de père ni son enfant de frère ne pleurent à l’enterrement. Comme si des larmes publiques étaient l’aveu d’une faiblesse. Au contraire, les mâchoires se serrent, racines d’un chêne fouissant sous terre pour mieux lutter face au vent ; car la disparition attendue mais brutale d’une mère impossible est plus douloureuse qu’annoncée : la morte emporte dans la tombe le poids écrasant des questions non formulées, des reproches et des réponses. La vision de ces deux hommes ne pleurant pas blesse mon cœur plus violemment que notre présence en cet endroit : le deuil de la mère peu aimante entérine celui de son affection trop rarement prodiguée. La soif de caresses des enfants crocodiles ne sera plus jamais étanchée. Plus jamais. Aucune magie, aussi puissante soit-elle, ne peut guérir les blessures infligées par nos parents. Comment pourrais-je retenir toute l’eau de mon corps à l’enterrement de ma propre mère ?
Je ne pleure pas non plus, toujours déshumanisé. J’affecte une mine grave car un enterrement est un moment et dans un lieu où il faut affecter une mine grave. Je dévisage tel un étranger détaché les mines graves, me demandant si d’autres imposteurs se sont glissés dans la foule. Je ne souffre pas avec eux. Plus exactement, je ne souffre pas en même temps qu’eux : depuis un an, son souvenir tenace revient me hanter à la faveur de la nuit, immobile dans son fauteuil trop large, vieillarde voûtée, sénescente et rétrécie. Tous ses os avaient déjà pris leur place de mort. Sa présence palpable attire mes sens comme un regard me fixant attire mon regard en retour. Elle ne dit rien de spécial, ne fait rien de spécial. Elle ne m’accuse en rien. Elle demeure silencieuse et irréelle devant sa télévision trop forte. Vivante en moi. Je ne l’oublie pas. Et c’est un an après sa mise en terre, alors même que j’écris ces lignes, que des larmes montent et brûlent.


Il n’y a pas d’Enfer, il n’y a pas de Paradis. Ma grand-mère n’est nulle part : elle n’est plus. Son visage a disparu de la pellicule ondoyante, surface des vivants, drainé vers les profondeurs par des mains jeunes et naissantes, avides d’oxygène, escaladant à leur tour le temps, les corps sans vie coulant à pic dans l’oubli et le néant. "Néant", "Infini", des cosses vides de sens que nos esprits manipulent sans les toucher, colis scellé avec lequel nous jonglons sans l’ouvrir. Comment donner une sémantique véritable sans basculer dans la folie ? Le soir, dans mon lit, alors que mon esprit faiblit et que la réalité se dissout dans l’autre cohérence du rêve, ma conscience infinie mais fermée, sphérique, se déploie comme une fleur bourgeonnante en une surface plane, totale, pareillement infinie mais sans limite. Mes sens étendus par cette nouvelle géométrie palpent l’insignifiance de nos trois dimensions. Choc de sang dans la poitrine, ma conscience est brutalement ramenée à la veille, pétrifiée par cette vérité : j’ai trente ans, je suis en vie, donc je vais mourir. Avec la lucidité d’un fou, il entrevit la nature périssable de sa chair. "S’il y a une seule vérité dans ce monde, c’est que tu vas mourir. Nous allons tous mourir." Est-ce la phrase à dire ? L’intonation de mon père est rassurante, contrairement à ses propos. J’ai 8 ans. L’âge des traumatismes fondateurs. Suis-je aujourd’hui encore sous le joug de cette sentence ? Comment déterminer quel geste ou mot maladroit condamnera à jamais à la peur mes propres enfants lorsqu’ils seront vivants ? Comment assumer sans une angoisse constante le rôle de parent ? Comment sauver ses enfants du manque d’être si ce n’est en ne les concevant pas ?
La sphère de ma conscience acquiert la puissance du continu, libérant un torrent tumultueux de mort qui clapote dans mes veines. Je perçois la trame du Temps. Mon corps tremble et je transpire, je pleure et je vomis, je ruisselle sous la concentration totale de la parcelle résiduelle de conscience faiblissante résistant contre mon corps et ses muscles, contre mon esprit et sa décision implacable de labourer mes poignets et mes entrailles. Soif inextinguible d’une lame de rasoir qui s’imprime dans ma rétine. Il faut impérativement achever ce simulacre. Ne plus participer à cette mascarade qu’est, non pas ma vie, mais la Vie. Je me vide. Je ne cligne plus des yeux, écarquillés. Je traverse la rue sans regarder. Je marche, mort parmi les morts, poussière de chair agglutinée. Je reste muet devant les cadavres qui gesticulent stupidement et arborent leur squelette en me souriant. Pathétiques ignorants. Tout cela est absurde. Rien ne sert à rien. Le Lexomil à fortes doses lime les barbelés qui fleurissent en moi et percent ma peau. Mes yeux se referment progressivement, le plan redevient sphère et le présent réacquiert sa tangibilité. A la rentrée des classes, mes camarades ne soupçonnent rien. Ils me trouvent un peu maussade. Les examens de fin de trimestre se déroulent excellemment bien. Je suis premier. J’ai vingt et un an. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.


- On ne va pas y passer l’après-midi. Tu regardes ce que tu veux prendre rapidement et on y va.
Nous arrivons au cinquième étage. Nous pénétrons dans l’appartement vidé de sa substance : les effluves de la vieillesse se sont évanouis, la plupart des meubles ont disparu, les tableaux ont laissé place à des taches blêmes aux contours flottants. Je me déplace lentement, presque religieusement, les yeux buvant chaque détail. Je marche sur la moquette avec l’impression de fouler des souvenirs, conscient que j’arpente ce lieu que j’ai toujours connu, pour la dernière fois : l’appartement familial occupé pendant des générations est vendu. Je découvre des pièces que je n’avais jamais visitées : la chambre exiguë de mon père et de sa sœur, leur salle de bain surannée attenante. Un voile sépia à même ma rétine recouvre tout. Le lourd silence absorbé par les murs, favorisé par un quartier désert, accentue le sentiment de déambuler dans une enfance lointaine, celle de mon père. Dans la salle à manger, les poissons morts aux couleurs mornes lorgnent les visiteurs. Personne ne veut de ce tableau, pas plus que les petits bibelots rassemblés sur la grande table : de petites effigies, des pierres et statuettes achetées lors d’innombrables voyages. Je ne vois là aucun souvenir de ma grand-mère, de mes grands-parents, mais des pierreries de souk. Des objets sans âme. Mon père m’interroge du regard et je fais la moue. Rien ne me plaît. Nous sortons. Je ne reverrai jamais cette salle à manger. Dans le bureau, nous fouillons le premier tiroir de la commode rempli d’un fatras désordonné : de vieux porte-cartes en cuir usé, des papiers divers, des lettres, des photos, d’anciennes petites jumelles de théâtre dans une petite boîte de cuir bleu s’ouvrant sur la pression d’un bouton. J’appuie. Les deux pans s’écartent, les lentilles, mues par un ressort, coulissent sur des rails. Je regarde à travers le lorgnon. Je referme le clapet, appuie, le mécanisme se re-déclenche. Cela me plaît. Ma grand-mère aime aller au théâtre, j’aime aller au théâtre. Voilà mon souvenir. Mon père s’assoit sur le lit, déplie les lettres jaunies à la perfection cinématographique car tracées d’une écriture calligraphiée, uniformément penchées et serrées. Les films empruntent à la réalité et non l’inverse après tout. La tête haute et les yeux bas, il s’absorbe dans la lecture de cette correspondance civile de guerre. Il y a là le matériel brut d’un roman épistolaire tragique sur l’éclatement d’une famille, la déportation, les camps, la mort. Il faudrait inventorier, classer, ordonner, retranscrire. Les lettres sont par la suite emportées en vrac et j’ai l’intime conviction que rien de tout cela ne sera fait. Le papier s’effritera comme les cadavres.


Nous tirons de petits portraits de mes grands-parents en noir et blanc, à un âge que je ne leur ai pas connu. Sur une autre photographie, un petit garçon âgé de moins de dix ans pose en petit seigneur, droit et souriant fièrement, enveloppé dans un grand manteau long de monsieur, devant mon lycée. Mes yeux s’écarquillent lorsque je le reconnais, posant devant son lycée. Ainsi mon père a véritablement été enfant. Mon coeur se serre. Il faut parfois des images pour qu’une vérité incontestable s’affirme comme réalité à notre logique. Des photos de classe grand format sont jetées pêle-mêle, je joue sur chacune d’entre elles à identifier mon père qui, de son écriture d’enfant, inscrit les noms de ses camarades suivant leur place, "Bibi" pour la sienne. Cette écriture maladroite accrédite plus sûrement encore le fait qu'il ait été un petit garçon. Il évoque ses camarades dont il se souvient parfaitement. Je le regarde hypnotisé par son reflet passé. Pour la première fois, je le perçois non pas comme la figure paternelle, autorité immuablement plus âgée, mais comme un adulte parallèle, issu de l’enfant qu’il a été. "On ne se voit pas vieillir. Je n’ai pas l’impression d’avoir changé."

"Joël Bloch ? Tu es Joël Bloch ?!" L’individu se tenant devant moi est stupéfait, ravi mais atterré. Il se présente et son nom éveille un écho lointain. A cet échalas au visage émacié, à la voix rocailleuse, au cou triangulaire et musculeux, aux bras longilignes et aqueux se superpose l’image, à l’école primaire, d’un enfant fluet à la voix flûtée. Bastien. Des images fugaces fusent mais tout est flou, ma mémoire dérape sur les mots et les situations. Lui m’apostrophe, et, à ma grande stupéfaction, cite des phrases que j’ai prononcées voilà plus de vingt ans. "Tu avais une sacrée personnalité." Je suis flatté mais inquiet : produire une si forte impression à un si jeune âge est rarement bon signe, d’autant que mes souvenirs enfouis, peut-être refoulés, me qualifient de garçon insolent et cruel au mépris des fragilités. J’affiche une mine stupide et réservée pour dissimuler mon malaise grandissant devant son insistance à excaver nos conversations de cours de récré. Je baisse mon regard de criminel de guerre repenti. Quelle exaction aurais-je commises envers lui et oubliées ? "Aucune." Il s’interrompt. Hésite. "Mais tu n’étais pas… facile." Je déglutis. Déjà à cet âge-là ? Je reste parfois effaré devant la simplicité d’un livre de jeunesse, j’observe les enfants comme des membres d’une espèce cousine mais distincte, sans pouvoir recoller dans mon propre présent les vestiges de ma propre enfance. Quand donc ont lieu les ruptures qui façonnent aujourd’hui notre personnalité si différente de celle qu’elle fut ? Au fur et à mesure de la soirée, l’alcool imprime à la lèvre de Bastien un pli amer et l’acrimonie altère sa voix de plus en plus sourde. "Tu n’étais pas facile", marmonne-t-il à plusieurs reprises, ruminant à présent plus pour lui-même. Qu’ai-je donc été ? Que suis-je aujourd’hui ? Il m’est malgré tout très sympathique. Je veux être son ami aujourd’hui. Nous échangeons la sincère intention de renouer contact. Il m’invite à sa pendaison de crémaillère qu’il fera à la rentrée et j’accepte avec un réel plaisir. Il me fera passer ses coordonnées. Nous ne nous reverrons jamais.
Le lendemain, j’inspecte une à une mes photos de classe. J’observe ma mine insouciante puis bovine, boursouflée par la cortisone que j’ingurgite afin de pouvoir bouger. J’énumère à voix haute les noms qui s’estompent à mesure que les années défilent, de la primaire à la prépa. Je ne reconnais plus aucun camarade de Math Sup. Je regarde avec une compassion si douloureuse que mes yeux piquent, les visages de tous ces insouciants. Que sont-ils devenus ? Cette question, je la pose non pas avec une curiosité guillerette, mais avec la gravité de celui qui sait : tout finit mal pour tous. Les sourires sont fêlés, ou le seront. Ce n’est pas la lune, répondit l’enfant agacé, ce n’est pas la lune, c’est l’avenir que je regarde. – J’en viens, moi, lui dis-je doucement, et il n’y a que des champs morts et boueux. Mon portrait, jeune et innocent et turbulent gît sous mes yeux tandis que je recompose la succession de souffrances endurées depuis lors. Je me souviens des jours anciens et je pleure. Qu’en est-il des autres ? Sur sa photo de 6ème, le mendiant emmitouflé sous des cartons sales était-il aussi radieux ? A quel moment sa famille et ses camarades l’ont-ils abandonné ? A quelle date précise a-t-il dormi pour la première fois, lové sur le pavé ? Si ces enfants avaient pu en un éclair saisir dans sa globalité leur avenir, la somme de toutes les peurs, douleurs et joies, combien eussent encore souri sur la photo ? Sans les connaître, sans qu’ils le sachent, je suis secoué d’un désespoir rugissant qui ne trouve pas le chemin des mots, ici et maintenant, pour eux. Pour nous. Un livre, si triste soit-il, ne peut-être aussi triste qu’une vie.


Dans la grande bibliothèque du salon, mon père et moi énumérons les livres jaunies et poussiéreux, en grande majorité d’auteurs oubliés. Ecrire n’immortalise pas. Je récupère de vieilles éditions aux pages décachetées de Giono, Sartre, Camus, que je ne lirai pas car j’aime les livres neufs. Je les accepte comme objets statiques, des reliques antiques qu’accepteront peut-être mes enfants non conçus ou traumatisés : je serai, je le sais, probablement à mon tour mû par le désir si pathétiquement humain et vain de transmettre. Ces livres ne quittent pas dans mon salon le sac qui les transporte, posé à même le sol contre ma large bibliothèque remplie. Je n’ai de place que pour l'utile, je n'en ai plus pour les souvenirs. La tête basse et lasse de componction, nous sortons comme nous sommes entrés, sentencieux, de cette longue après-midi. Le soir, je vois des amis, je ris et j’oublie. Je vis, comme mon père vit, comme son frère et sa soeur vivent, comme nous continuons tous car l'illusion de vie s'impose avec la même ardeur qu'une flamme consume, et car le temps cicatrise toute blessure. Dieu merci, les pécheurs vivants deviennent bien vite des morts offensés.


Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article
8 octobre 2005 6 08 /10 /octobre /2005 23:00
Tu vas te dépêcher connard putain de bordel de merde !

Le professeur Rousselin débutait un cours magistral pour son assistance, commentant sur l'écran de contrôle la position de l'aiguille dans l'articulation. Mes oreilles cotonneuses peinaient à saisir son discours car du coin de l'œil - règle numéro un, ne pas regarder l'aiguille - j'apercevais le bout de ferraille intrusif qui jaillissait de moi comme une écharde gigantesque.

Inclinée pour optimiser l'angle d'attaque, la pointe acérée avait pénétré mon corps il y a peu dans une douleur aiguë, jaune et très brève. Le professeur Rousselin avait redressé l'aiguille pour la planter profondément dans ma hanche tandis que, sous l'impact et par réflexe, mon corps s'était convulsé et ma respiration s'était bloquée.

Le professeur reporta son attention vers moi, vissa une nouvelle seringue pour injecter un produit glacé ; il se détourna à nouveau, et, tel un commentateur météo, agita sa main pour décrire la progression noirâtre du liquide : la dépression traverse l'Atlantique, risque de pluies verglaçantes en Aquitaine puis sur le Midi-Pyrénées. La dépression remontera au nord pour gagner en milieu d'après-midi l'Auvergne et le Limousin. Les températures, en dessous des normales saisonnières en début de matinée, atteindront 19 à Lyon, Toulon et Marseille, 15 à Paris, Lille et Strasbourg, 14 à ...

J'ai une putain d'aiguille de dix putain de centimètres plantées jusqu'à la garde dans la hanche. Ils vont servir du thé et des petits gâteaux ou bien il va se dépêcher d'en finir, putain de border de merde ?!

La magnifique interne, appelons-la Cécile, dardait sur moi un regard intense, s'abreuvant de ma détresse comme un charmant bambin tendu vers un papillon dont il arrachait méticuleusement les ailes. Cet éclat de jouissance sadique illuminant son visage avorta définitivement notre relation amoureuse fusionnelle et destructrice non consommée. Me repliant en moi-même, je me dérobai à ces témoins et inspectai mentalement mon corps. Je conclus qu'il n'y avait aucune raison de garder ainsi noués à la rupture mes épaules, ma nuque et mon dos. La piqûre avait elle-même été sans douleur et, à la grande déception de mes bourreaux, je me détendis. Le professeur vissa rapidement une nouvelle seringue, injecta un nouveau produit, puis je sentis un bref tiraillement lorsqu'il extirpa l'aiguille.

Et de trois. S'en était fini.

- Puisqu'on est là, on va peut-être faire le coude en même temps, non ? proposa joyeusement Rousselin, les sourcils dressés.
Tandis que je demeurai interdit, il s'en fallut de peu que Cécile ne sautille en applaudissant et jappant des " oh oui ! ". Le survivant éreinté allait affronter un nouveau gladiateur pour un combat haletant. L'audience silencieuse attendait mon assentiment. Je réfléchis. La perspective de cette infiltration étant peu réjouissante, les douleurs physiques passées ne pouvant plus nous atteindre, je me porterai mieux en ayant cette épreuve derrière moi.
- D'accord, répondis-je finalement d'une voix maussade.
Je me retournai à sa demande, coudes en avant et mains jointes sous le menton. Le ruban de papier me servant jusqu'alors de couverture s'envola dans l'opération sans que j'y prête plus avant attention, convaincu que j'étais du détachement médical pour l'anatomie la plus crue ; ce même détachement que doit atteindre le photographe pour ne pas se ruer, bave frénétique écumante aux babines retroussées, sur le modèle qui se trémousse devant son objectif avec lascivité. C'est donc indolent, l'âme et le regard vides car vidés que je me retrouvai sur le ventre et totalement nu.

Si The Structure and Distribution of Coral Reefs, l'ouvrage de Charles Darwin publié en 1842 décrivant la géologie des atolls et des récifs coralliens (en particulier le rôle absolument fondamental des coraux dans la formation somme toute organique des atolls) fut largement oublié par l'Histoire, le chercheur anglais demeura cependant célèbre pour sa théorie de l'évolution par sélection naturelle, publié, comme chacun sait, en 1859, soit un an après son allocution à la Société linnéenne de Londres. Cette théorie, qui prit bien vite l'appellation de Darwinisme, prône les résultats suivants : les espèces évoluent par modifications lentes et progressives induites par une sélection naturelle comportant deux axes, la survie et l'aptitude à trouver un partenaire sexuel afin d'assurer sa reproduction. Tous les êtres vivants de ce monde seraient dès lors issus d'un processus d'évolution, appelé spéciation, de la même souche de vie fondamentale : même s'il faut remonter à un organisme protozoaire, Adriana Karembeu et moi avons un ancêtre commun.
Le Darwinisme reçut un accueil mitigé dans la communauté internationale. En 1874, le théologien Charles Hodge accusa le scientifique de nier l'existence de Dieu, l'homme étant d'après sa théorie le fruit d'une évolution naturelle et non la création du Très-Haut. A l'heure de sa publication fondatrice, Charles Darwin, bien que fils de pasteur, avait effectivement perdu la foi en un dieu bienveillant. Pour être exact, depuis le traumatisme de la découverte des mécanismes de reproduction de la guêpe ichneumon : ses larves se développent en dévorant leur proie vivante de l'intérieur, tout en respectant scrupuleusement ses organes vitaux afin de prolonger l'agonie, et surtout la fraîcheur de leur nourriture. Si l'on comprend aujourd'hui la remise en cause du terme "miséricorde" au vu du prix de l'Ipod Nano, le scepticisme de Darwin est plus incongru si l'on considère le fait qu'une variété de guêpe, la guêpe pepsi, prend ainsi pour cible les mygales. Se faisant passer pour une proie, cet insecte titille les brindilles d'un terrier pour faire jaillir, tous crocs dehors, l'hideuse araignée. De la piquer au dépourvu et, pendant qu'elle gît tétanisée, de s'introduire sans ambages dans sa tanière, de la vider de ses effets pour y jeter sans ménagement le monstre, immobile et stupéfait, grossi de nouvelles larves affamées. A la lueur de ses mœurs, la guêpe pepsi, autrement appelée "buse des mygales", apparaît soudain comme un specimen éminemment sympathique.

La réaction du Clergé fut depuis cette époque également négative, bien qu'aujourd'hui le Vatican condescende à admettre que la théorie de l'évolution de Darwin constitue plus qu'une simple hypothèse. Il eût pourtant suffi pour gagner cette assemblée réactionnaire et incrédule aux vues du chercheur anglais d'entrapercevoir la pilosité magistrale, tenant plus de l'animal, constituant une véritable fourrure plantée à même mon fessier : d'un regard mou je vis les yeux inquisiteurs des deux donzelles s'écarquiller à cette vision d'horreur.
- Tenez, vous serrez plus à l'aise me dit Cécile d'une voix contenue, me tendant un nouveau ruban afin que j'ôte prestement de sa vue mon cul poilu.
- Vous vous sentirez plus à l'aise, répondis-je avec une indifférence égale en me couvrant malgré tout derechef.
Me montrant d'une impudeur outrancière, d'une apathie grossière dans une posture ridicule, je ne marquai pas de point comme on dit. Pas plus qu'avant tout du moins, et je n'en avais plus cure. Je tournai la tête et fixai un point inconnu.

Le professeur Rousselin marqua mon coude droit d'une nouvelle croix d'encre noire, la pointe acérée grandit, titanesque dans ma vision périphérique pour s'enfoncer avec une douleur électrique dans l'articulation. J'étouffai un grognement. Il dévissa la seringue et laissa orphelin le dard. Du coin de l'œil - règle numéro un, ne pas regarder l'aiguille - j'apercevais en gros plan le bout de ferraille intrusif qui jaillissait de moi comme une écharde gigantesque.
- Nadine, j'ai besoin d'une image, ordonna le professeur avec autorité.
La manipulatrice, derrière la vitre protectrice, restée aux arrières de cette guerre, discutaillait avec l'interne masculin et la plantureuse stagiaire.
- Nadine, j'ai besoin d'une image ! aboya le professeur.
Nadine se précipita sur le pupitre, actionnant le bras mécanique de l'appareil radio, déplaçant par brusques saccades son plateau. Tandis que je bougeai de concert, la pointe oscillait à la commissure de ma vision comme une flèche puissante atteignant sa cible. Je grinçai des dents. Satisfait de l'image à l'écran, le professeur vissa rapidement une nouvelle seringue, injecta un nouveau produit, puis je sentis un bref tiraillement lorsqu'il extirpa l'aiguille. Lentement, je me retournai.

Et de quatre.

- Ca va vous n'avez pas eu trop mal ? demanda Cécile avec une commisération outrancière.
- Pas du tout, répondis-je d'une voix froide en l'évitant du regard, amant rencontrant une ultime fois sa maîtresse après la rupture.

Poussé par le même brancardier anonyme, je regagnai ma chambre que j'allais garder deux longues journées. Le plus dur était passé. Il me fallait à présent attendre que les produits fassent effet. Je me plongeai avec entrain dans ma lecture du moment, Le comte de Monté-Cristo dont le héros avait eu moins de chance : son cachot, Edmond Montès l'avait gardé quatorze ans, sans lumière ni livre ni infirmière accourant au moindre appel. Satisfait d'avoir une opportunité d'avancer à loisir dans cette œuvre, je déchantai bien vite : mon esprit peinait chaque seconde un peu plus à se concentrer et je transpirais devant chaque mot, comme escaladé dans les sommets neigeux avec un frêle piolet. Soudain, dans un dernier éclair de conscience, je compris : la cavalerie Lexomil arrivait à la rescousse trop tard.

Je sombrai.

Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article
1 octobre 2005 6 01 /10 /octobre /2005 23:00
Allongé sur mon lit à roulettes, j'étais poussé dans le dédale de l'hôpital : les couloirs défilaient indistincts dans ma vision périphérique tandis que je contemplais l'autoroute du plafond entrecoupée de néons blafards. Le brancardier me mena à l'étage de radiologie, les piqûres devant être effectuées sous imagerie. Le lit fut planté devant la porte close ornée d'un symbole jaune et noir venimeux, attention rayon. J'étais seul à attendre, une angoisse irraisonnée renaissante : mon copain Lex ne remplissait toujours pas son office. Inspiration, expiration. La peur n'évite pas le danger. Inspiration, expiration. Il ne sert à rien de stresser. Inspiration, expiration. Les évènements que l'on croit insurmontables seront parfaitement franchis et surmontés. Inspiration, expiration. Les choses se font. D'autant que tu as déjà vécu bien pire.

Cette dernière phrase titilla ma mémoire car j'avais eu, il y a des années, un démenti flagrant à cette assertion : persuadé d'avoir déjà expérimenté la pire souffrance physique de ma vie, la douleur ultime et transcendantale qui annihile toute pensée construite, j'avais abordé confiant la perspective d'une intervention chirurgicale. "Cela ne peut pas être pire." m'étais-je dit naïvement. Au réveil de l'anesthésie, je fus frappé de plein fouet par cette vérité : aucune souffrance physique ou morale passée ne peut rivaliser de réalisme et d'intensité avec une souffrance présente, bien qu'évaluée sur une échelle indépendante de la ligne du temps, la première fut intrinsèquement plus violente et éprouvante. Un profond coup de bistouri s'effacera devant un rhume carabiné, qui s'effacera devant une rupture difficile, qui s'effacera devant le décès d'un proche, qui s'effacera devant une piqûre... Les souvenirs s'émoussent et notre mémoire ravive faiblement l'émotion de l'instant. Non, si le mot "pire" était un verbe, il n'aurait qu'un temps, le présent. Et puisque le passé est révolu, le présent est sans cesse happé par le passé et l'avenir se déroule continuellement pour devenir présent, la conclusion est sombre : l'avenir réserve le pire.

Un homme que je reconnus comme étant le professeur Rousselin jaillit de la salle en trombes : un escogriffe d'une quarantaine d'années aux oreilles décollées et à l'œil minéral, la bouche dessinant une ligne blême sur un visage figé de sévérité. Il fila hors de ma vue avec la droiture et la vitesse d'un carreau d'arbalète. Inspiration, expiration. De la porte restée ouverte sourdaient de faibles râles d'agonie. Je tendis l'oreille. "Putain... Arg... Putain... Putain... Arg...", scandait péniblement mon prédécesseur d'une voix rauque de souffrance. Je déglutis.
- Cela ne va pas Monsieur ? interrogea une manipulatrice.
- Pas du tout ! répondit le patient comme exhalant son dernier souffle.
Une femme, peut-être la même, sortit à son tour.
- Qu'est-ce qu'on lui a fait ? lui demandai-je anxieusement.
Elle fit halte et me jaugea avec intensité.
- Ne vous inquiétez pas !, finit-elle par me dire avec jubilation, avant de continuer.
Je déglutis. La porte s'ouvrit en grand sur un lit identique au mien, poussé par un brancardier identique au mien. L'homme qui passa à mon niveau s'agitait lentement, chiffonnant les draps dans ses poings convulsivement serrés, le visage crispé et les yeux agrandis d'effroi. Nous nous croisâmes du regard mais il ne me vit pas.
- A nous ! glapit joyeusement la femme avec une mine mielleuse, revenue les mains propres.

Je déglutis.

Mon lit fut poussé dans les entrailles de l'enfer où m'attendait un ange : une jeune interne, blouse blanche, au visage lisse et parfait juché sur une silhouette de mannequin, discutait avec un jeune interne, blouse blanche, aux traits quelconques sous des cheveux hirsutes gominés. La prêtresse du désir braqua son regard caraïbe sur moi et je saisis d'un coup la laideur de mon pyjama. Sa coiffure brillante lavée tous les matins au shampoing Elsève Nutritive Nutri-Gloss de L'Oréal ondoyait au ralenti, un sourire ultra-bright-c'est-si-sexy éclaira davantage ses traits onctueux. Après quelques répliques à l'humour étincelant, reléguant l'avorton au dernier plan, elle eût succombé à mon charme irrésistible, le lit 601 eût grincé de nos ébats torrides, prélude à notre mariage quatre mois et quinze jours plus tard, dont le fruit, Eléa et Gabriel, eussent été de constantes sources d'émerveillement, si je n'avais pour l'heure d'autres préoccupations qui me sauvèrent d'un revers amoureux : je tentais d'identifier sur l'écran de contrôle radio l'articulation résiduelle de la précédente intervention ; en particulier, s'il s'agissait d'une hanche ou d'un coude...
- C'est quoi, ça ? lui demandai-je avec un détachement piteusement feint en lui indiquant l'écran du doigt.
- Le rachis cervical. Vous n'avez aucune raison de vous angoisser, cela ne fait pas mal du tout, me susurra-t-elle avec reproche, comme s'il était aberrant de s'inquiéter en pareille situation. Le professeur Rousselin est un spécialiste, reprit-elle, il fait cela à longueur de journées.
Mon regard trébucha sur la petite tablette d'acier où étaient consciencieusement disposés, à l'attention de mon bourreau, les outils nécessaires à mon exécution : le tube de bétadine jaune et noir, d'énormes compresses sous vide et l'ineffable aiguille de 9 centimètres de long pour 0,9 millimètre de section.
- C'est pas une bonne raison de s'angoisser, ça, connasse ?
Si je ne prononçai pas ce dernier mot, il fut largement implicite et la généreuse sympathie de cette charmante donzelle se refroidit : je n'avais pas "marqué de points", comme on dit. Sur son injonction je me levai pour me recoucher, tête sur l'oreiller disposé à une extrémité du plateau de l'appareil radio, entièrement nu mais couvert d'une serviette en papier recyclé rêche.

La large porte s'ouvrit à nouveau, une brume laiteuse coula en grandes volutes au ras du sol, bientôt foulé par un colosse de muscles huilés, torse nu et velu, dont une cagoule sombre et pointue en toile de jute masquait le crâne informe. Deux trous découpés maladroitement béaient sur des yeux cernés de rancœur et de colère, le tranchant d'une hache rouillée couinait par terre. Je secouai la tête vigoureusement. La large porte s'ouvrit à nouveau, laissant passer le professeur Rousselin dans son naturel impassible. En échangeant quelques politesses avec les deux étudiants, avec Nadine la manipulatrice, il enfila des gants de caoutchouc stérilisés avec un claquement lugubre. D'une porte dérobée située à un autre angle de la pièce, se faufila une jeune femme timide, blouse blanche et cheveux vermeils, poitrine et lèvres si pulpeuses qu'elles atténueraient sans doute les chefs d'inculpation d'un crime sexuel.

J'ouvre ici une parenthèse. Certains auront peut-être remarqué que mes portraits à l'emporte-pièce des jeunes membres de la gente féminine de cette journée balaient le spectre des créatures désirables et l'on serait tenté de croire que je projette dans ce récit mes fantasmes. Il n'en est rien. D'autant que l'infirmière maternelle, ingénue et espiègle, cachant des dessous affriolants sous sa blouse blanche ne figure absolument pas dans ma liste. Vraiment. Non, l'explication est plus simple : l'hôpital Ambroise Paré de Boulogne regorge véritablement de jouvencelles magnifiques, à la beauté agressive et l'assurance suffisante de bac+8. Le patient ébahi que je suis se sentira propulsé dans une série à succès, nonobstant l'odeur de désinfectant. Fermons la parenthèse.

Tous se retournèrent vers elle, incrédules.
- Qui êtes-vous ? interrogea finalement Nadine.
- Une stagiaire, balbutia-t-elle.
Tous haussèrent les épaules et se retournèrent vers moi. Le professeur Rousselin écarta la couverture de fortune pour palper d'une main experte ma hanche droite au point d'impact. Connaissant la susceptibilité du corps médical, un sentiment de malaise s'empara de moi. J'humectai mes lèvres et raclai ma gorge avant de lâcher :
- C'est l'autre...
Sous l'œil fervent de ses trois disciples, le professeur s'empourpra et, après avoir inverser la position de l'oreiller, me fit changer de côté. De palper d'une main d'autant plus experte qu'il fallait regagner la confiance de son auditoire, de tracer une large croix au dessus de mon aine au bic à encre noire. Les étudiants filèrent derrière la vitre protectrice, le professeur enfila une veste de plomb pour se prémunir des radiations, badigeonna ma hanche de désinfectant, et, fixant l'écran de contrôle radio, pointa tel un aveugle sa canne blanche son arme effilée vers moi.

Je déglutis.

Suite


Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article
24 septembre 2005 6 24 /09 /septembre /2005 23:00
- Vous avez fait un bilan de coagulation ?
- Pardon ?
En pyjama, assis sur le lit exigu de la chambre d'hôpital impersonnelle que j'allais occuper pendant deux jours, lit 601, je fronçai les sourcils : je n'avais pas prévu de me vider de mon sang pour deux malheureuses piqûres ; et je doutais que le fait de garder le lit pendant vingt-quatre heures pouvait provoquer une phlébite, ayant survécu à bien des journées analogues, vautré dans mon canapé, lors de week-ends moroses.
- Vous avez fait un bilan de coagulation ?
- Bah non.

L'interne qui me faisait face était une jeune femme élancée d'une trentaine d'années en blouse blanche. La chevelure blonde mi-longue ondoyant à la lisière de ses épaules encadrait un visage fin et carré. Dans ses yeux bleus délavés perdurait la timidité de la petite fille timorée qu'elle avait été. J'avais été saisi dès son entrée par son charme discret et sa voix ténue, qui, caressant l'air à l'instar d'une aile de papillon, semblait craindre à chaque mot de déranger ; et d'un coup d'œil évaluateur typiquement masculin, involontaire car presque instinctif, j'avais scanné malgré le vêtement ample son tour de hanches, de taille et de poitrine pour, dans un dernier regard oblique, noter l'absence d'ornement à son annulaire gauche. Men will be men.
Je représentais pour elle le double fantasme que constitue à lui seul un malade chronique longue durée : celui de l'infirmière prévenante confrontée à un être dans la tourmente qu'il fallait protéger et dorloter ; celui du médecin encore en études confronté à un puits de témoignages, d'essais thérapeutiques et d'expériences variées.
Elle représentait pour moi le fantasme d'une jeune femme élancée d'une trentaine d'années, au charme discret, sans ornement particulier à l'annulaire gauche.

L'infirmière qui revint à sa demande était une charmante petite brune aux yeux noisette pétillants, à la démarche sexuelle, ostensiblement chaloupée, qui portait fièrement un plateau de plastique turquoise contenant son attirail : garrot, compresses, seringue et tubes de tailles diverses. Après avoir comprimer mon bras, elle piqua dans un sourire lascif le pli de mon coude et je bondis, arrachai le dard, décochai dans une courbe parfaite un magistral crochet dans la mâchoire étonnée de cette mignonne qui chut au sol et je m'élançai, genou le premier sur son son ventre mou, pour marteler son adorable frimousse d'un déluge de coups. Moi aussi je peux faire mal putain.
Je ruminais ces sombres pensées tandis que l'aiguille fouillait maladroitement ma chair à la recherche d'un pouls. Mon sang finit par éclabousser par de faibles saccades irrégulières les parois des tubes qui défilaient. Sur une échelle des prélèvements douloureux notés de 1 à 10, 1 étant réservé aux prélèvements artériels, 10 aux prélèvements sous anesthésie générale, celui-ci atteignit un faible 3 ; j'allais conserver près d'une semaine une ecchymose violacée puis jaunâtre.

Et de deux.

Miraculée de ma retenue, l'infirmière s'en retourna, me laissant seul avec le médecin de mon cœur. La porte close, celle-ci s'assit lentement au bord de mon lit. Elle m'apprit que si ma hanche allait être épinglée ce jour, mon coude attendrait le lendemain pour une meilleure tolérance au produit agressif qui allait gorger mon corps. Pour tout examen, elle s'empara de mes mains, caresses fugaces, et palpa mes doigts de ses doigts doux avec la délicatesse d'une amante fragile, tandis qu'une rougeur éphémère glissait sur son visage pudiquement baissé. Elle m'interrogea sur mes symptômes et mes traitements avec la ferveur croissante de la promise transie ; chacune de mes réponses, débitées d'une voix monocorde, allumait une nouvelle flamme de concupiscence dans son regard exalté. Y scintillaient des mots que je déchiffrais sans peine : acquisition de données, acquisition de données, acquisition de données...

Un brancardier venant me chercher interrompit brutalement notre tête-à-tête médico-amoureux. L'angoisse m'étreignit les entrailles : l'heure avait sonné.

Suite


Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article
17 septembre 2005 6 17 /09 /septembre /2005 23:00
7h du mat, j'ai des frissons, je claque des dents et laissai fondre un quart de Lexomil sous la langue : celui-ci se désagrégea en une pâte douceâtre écoeurante. Je reluquai avec un ersatz de début d'angoisse l'aiguille géante qui traînait négligemment dans ma salle de bain, trophée de ma précédente infiltration. Inspiration, expiration. La peur n'évite pas le danger. Il ne sert à rien de stresser. Les évènements que l'on croit insurmontables, distants dans un futur irréel et flou, deviennent montagnes infranchissables dans un avenir immédiat, puis souvenirs diffus dans un passé bosselé, parfaitement franchis et surmonté. Inspiration, expiration. Si je devais retenir une seule leçon de la vie, c'était bien celle-ci : les choses se font. Et dans l'intervalle, la peur minait le terrain du présent inutilement, alors que seul l'avenir semblait compromis, et à notre imagination uniquement. Inspiration, expiration. Se concentrer sur ce présent : remettre à un éternel plus tard l'angoisse, jusqu'à l'ultime instant.
Cependant, à ce moment et face au mur, mon bon vieux copain Lex n'était pas de trop pour molletonner d'un brouillard diffus la réalité.

Bien que l'anxiolytique ne remplît pas encore son office, je sentis le stress refluer en moi sous les injonctions de cette auto-persuasion. D'autant que cette journée ne s'annonçait en rien si catastrophique : j'avais déjà eu la preuve qu'une infiltration de hanche n'était en rien douloureuse. Cependant, tel un parachutiste sautant pour la deuxième fois, le doute infusait son poison dans mes veines : si je n'avais pas souffert, n'était-ce pas un hasard ? Et puisque je n'avais pas du tout souffert, ne pouvais-je pas avoir que plus mal cette fois-ci ? D'autant que j'allais également subir une infiltration au coude : le touché étant concentré aux extrémités des membres par le biais de nerfs, n'était-ce pas une zone plus sensible ?

Allez zou. Eludant ces questions inutiles, qui vivra verra, je filai à la cuisine, ingurgitai mon petit déjeuner, quelques gélules, et me fis la première piqûre de la journée. Je repérai aux différentes rougeurs sur mon ventre le dernier impact des aiguilles sous-cutanées afin de changer de côté, raclai la pointe acérée sur mon abdomen en quête d'une zone sans veine, et donc sans nerf, dans laquelle percer sans douleur.
S'administrer un traitement sous-cutané n'est en rien pénible : si les réticences à se perforer d'un objet pointu, proches de l'instinct, sont tenaces les premières fois (au moment même où le téléphone sonne, le mobile vibre et le chat miaule), ces peurs sont bien vites surmontées. Le rituel est précis : avant de procéder, tapez d'un ongle sec trois fois la seringue en produisant un claquement mat ; poussez légèrement le piston afin d'en chasser l'air résiduel et obtenir une petite giclée, le tout d'une mine résolue et concentrée - un regard furieux et une bouche en cul de poule font ici l'affaire. Lors de la piqûre proprement dite, simulez une intense souffrance par un chiffonnement constipé de votre visage silencieux, à peine troublé par un grognement étouffé à moitié seulement. Lors de l'injection du produit, votre menton doit être dressé, vos paupières mi-closes et vos lèvres entrouvertes, desquelles vous laisserez bientôt échapper un soupir de félicité.
Vous aurez ainsi à moindre frais, car remboursés par la sécurité sociale, un air délicieusement rock'n roll, sinon à vous-même, à ceux ou celles qui partagent occasionnellement votre chambre. Une phrase rassurante prononcée dans une dernière moue, "je t'assure ça va aller, tiens, ça va déjà mieux" achèvera de vous conférer le statut d'artiste maudit et vertueux, sans cesse prenant sur lui et vouant sa vie à transformer son éternelle souffrance en énergie créatrice.

Pour l'heure, pas de témoin : impassible, je me piquai rapidement, vidai la seringue rapidement et la jetai dans la boîte Haribo-c'est-beau-la-vie trônant sur la table de chevet.

Et de une.

Je me rendis à l'hôpital.

Suite


Repost 0
Published by Joël Bloch - dans Récit
commenter cet article

Qui suis-je ?

"J'étais celui qui avait plusieurs visages. Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains ; laborieusement cynique et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien. Ce dernier visage était-il le vrai ? Non. Tous étaient vrais : je n'avais pas, à l'instar des hypocrites, un visage authentique et d'autres faux. J'avais plusieurs visages parce que j'étais jeune et que je ne savais pas moi-même qui j'étais et qui je voulais être."

Milan Kundera, La plaisanterie



"Si tu étais une particule, tu serais un électron : tu es petit et négatif."


Grégory Olocco



"Tu es un petit être contrefait simplement réduit à ses fonctions vitales."


Vincent Méli